Anne Comnène (en grec : Άννα Κομνηνή, parfois transcrit Comnena ou KomneneEncyclopaedia Universalis et Encyclopedia Britannica.) est une historienne et princesse byzantine ( ou à Constantinople. - v. 1153), premier enfant de l’empereur (1058-1118) et de l’impératrice Irène Doukas (ou, selon l'usage grec, « Doukaina »). Dans le but de rapprocher les deux familles, elle fut fiancée peu après sa naissance à Constantin Doukas, fils que Marie d'Alanie avait eu de .

Elle crut pouvoir succéder à son père grâce au droit d’aînesse, ou du moins devenir impératrice à titre de fiancée de Constantin, puis d’épouse de Nicéphore Bryenne. Toutefois, la naissance en 1087 d’un héritier mâle, Jean, mit fin à ses espoirs ; ce dernier fut officiellement désigné en 1092 pour succéder à son père. Dès la mort d’Alexis en 1118 et dans les mois qui suivirent, Anne, poussée par sa mère, tenta de déposer Jean, ce qui lui valut d’être reléguée au couvent de Kecharitomene où elle se consacra à l’étude de l’histoire et de la philosophie. C’est là que, reprenant le récit commencé par son époux Nicéphore Bryenne, elle écrivit l’Alexiade, long poème épique en 15 livres s'inspirant de l'Illiade d'Homère ainsi que de l'Heraclias de Georges de Pisidie et rapportant les exploits de son père qu’elle adulait. Ce livre demeure l’une des principales sources d’information sur l’histoire politique de Byzance de la fin du et permet de comparer les points de vue occidentaux et orientaux sur la première croisade.

Contexte historique

thumb|alt=Alexis Comnène|, père d'Anne Comnène.

Lorsque naquit Anne Comnène, (le ou le selon les auteurs), son père Alexis Comnène avait vingt-six ans et sa mère, Irène Doukaina, dix-sept.. À l’instar de son oncle, (1057-1059), Alexis était arrivé au pouvoir grâce à un coup d’État. Les années qui avaient précédé son avènement avaient été marquées, à l’intérieur par une succession de guerres civiles opposant le gouvernement des fonctionnaires du Palais auquel était associée la famille Doukas à la noblesse militaire de province dont était issue la famille ComnèneAlexiade; tout le est consacré à l’accession d’Alexis au pouvoir et à la lutte entre les Doukas et les Comnènes.. À l’extérieur l’empire se désagrégeait : les Hongrois avaient passé le Danube, les Turcs seldjoukides et les Petchenègues s’emparaient des provinces d’Asie et les Normands avaient envahi l’Italie...

Pendant un siècle, Alexis Comnène d’abord, ses deux successeurs ensuite, tentèrent de renverser cette situation. En quatorze ans, Alexis parvint à mettre fin au désordre résultant des guerres civiles en s’entourant des membres de sa famille pour lesquels il réforma le système hiérarchique, créant des titres qui, pour splendides qu’ils aient été (sébastocrate, panhypersébaste, etc.)Pour une définition de ces titres voir l’article « Glossaire des titres et fonctions dans l'Empire byzantin »., ne grevaient pas le budget de l’État très mal en point, et en s’appuyant sur des conseillers de rang modeste parmi lesquels bon nombre de Francs dont l’influence commençait à se faire sentir dans l’empire.Herrin (2008) ...

La famille impériale comptait à l’époque plusieurs femmes qui jouèrent un rôle politique décisif pendant le règne d’Alexis et fortifièrent Anne Comnène dans la certitude qu’elle avait un droit inaliénable au trône.

La plus importante d’entre elles fut Anne Dalassène. Surnommée « la mère des Comnènes », elle orchestra la venue au pouvoir de sa famille dans la deuxième moitié du Voir à son sujet la biographie de Lynda Garland, « Anna Dalassena, Mother of (1081-1118) » [en ligne] « De Imperatoribus Romanis », http://www.roman-emperors.org/annadal.htm.. Épouse de Jean Comnène, frère de l’empereur , elle tenta dans un premier temps de persuader son époux de s’emparer du trône, ce à quoi ce dernier se refusa. Elle ne cessa par la suite d’intriguer jusqu’à ce que son troisième fils, Alexis, montât sur le trôneRunciman (1984), .. L’empereur manifesta par la suite une totale confiance en sa mère ; ainsi, lorsqu’il dut quitter Constantinople pour combattre les Normands quelques mois après son avènement, c’est à elle et non au sénat ou au patriarche qu’il confia le gouvernement de l’empire, lui donnant une autorité absolue, similaire en tous points à la sienneAlexiade, .2.ligne 18.Note : La numérotation donnée ici est celle que l’on trouvera dans la traduction faite par Elizabeth A.S. Dawes, elle-même basée sur l’édition Teubner de 1884. Elle indique en caractères romains le livre, suivi en caractères latins du chapitre et, lorsque le chapitre est long, le paragraphe ou la ligne. On trouvera le texte complet de cette traduction sous le titre Medieval Sourcebook: Anna Comnena:The Alexiad: Complete Text à l’adresse URL http://www.fordham.edu/halsall/basis/AnnaComnena-Alexiad00.asp. La traduction française de M. Cousin publiée il y a nombre d’années est non seulement incomplète, mais sa numérotation renvoie difficilement au texte grec.. C’est probablement en la regardant agir que naitra chez Anne Comnène la volonté de devenir impératrice à son tour : « Ma grand-mère était si perspicace en affaires et si habile à diriger l’État et à y mettre toutes choses en ordre, qu’elle pouvait non seulement diriger l’empire des Romains, mais tout autre qui existe sous le soleil. Femme d’une vaste expérience, elle connaissait la nature de la plupart des choses, comment celles-ci naissaient et vers quoi elles se dirigeaient, quelles étaient celles qui pouvaient conduire à la destruction des choses et celles qui, au contraire, pouvaient les fortifier. Elle savait distinguer ce qui était important et comment s’y prendre pour parvenir au but désiré. Et non seulement possédait-elle des qualités intellectuelles remarquables, mais sa faculté de persuasion correspondait à celles-ci, car elle était une oratrice convaincante, qui, sans s’éterniser sur un sujet, savait en exposer les grandes lignes clairement et les conduire à leur conclusion logique »Alexiade, , 7..

La deuxième de ces femmes fut l’épouse d’Alexis et mère d’Anne Comnène, l’impératrice Irène Doukasvoir le portrait que fait d’elle Anne Comnène : Alexiade, , 3.. D’un naturel réservé, toujours quelque peu timide lorsqu’elle devait paraitre en publicAlexiade, , 3., c’était toutefois une grande intellectuelle, éprise de philosophie qui tenait salon littéraireItalikos, 15. .. C’est elle qui donna à Nicéphore Bryenne l’ordre d’écrire la biographie d’Alexis qu’Anne Comnène devait compléter par la suiteAlexiade, Préface, 3... Bien que son union avec Alexis ne semble avoir été qu’un expédient politique au début, et qu’Alexis sous l’influence d’Anne Dalassène eût voulu la renvoyer pour épouser Marie d’Alanie (elle ne fut couronnée qu’une semaine après son époux contrairement à la coutume, et seulement sous d’intenses pressions de la famille Doukas)Alexiade, , 2, para 2..., un grand attachement semble s’être instauré par la suite entre les époux. C’est du moins ce qu’affirme Anne Comnène qui voit dans cette affection la raison pour laquelle Irène accompagnait Alexis dans ses campagnes militairesAlexiade . 3. Para 2 à 5.; il n’est pas impossible non plus qu’Alexis n’ait pas eu une confiance absolue en son épouse et ait hésité à la laisser seule à Constantinople au vu des complots qui furent ourdis contre lui. L’historien Zonaras, contemporain de ces faits, confirme du reste le pouvoir que détenait Irène, affirmant qu’après qu’Alexis fut tombé malade l’impératrice était de fait celle qui dirigeait l’empire dont le gouvernement devait lui revenir après le décès de son épouxZonaras, ed. Büttner-Wobst, 747, 12-18..

Une troisième femme devait servir de modèle à Anne Comnène : Marie d’Alanie. D’abord mariée à l’empereur (1071-1078), elle eut un fils, Constantin Doukas, héritier légitime du trône qui sera fiancé à Anne Comnène. Elle se remaria après la déposition de à son successeur, (1078-1081). Après la déchéance de ce dernier, elle favorisa l’ascension du jeune Alexis qu’elle adopta pour en faire le frère et le protecteur de Constantin.. Ayant obtenu que Constantin soit associé au trône, elle quitta le palais pour s’installer au couvent de Manganes où elle tint une cour brillanteAlexiade, , 2.. On lui confia l’éducation de la jeune Anne Comnène, fiancée à son fils, lorsque celle-ci eut huit ans. Constantin sera toutefois dépouillé de ses droits lors de la naissance de , premier garçon d’Alexis. Ayant probablement participé au complot de Nicéphore Diogène contre Alexis afin de maintenir les droits de son fils, Marie d’Alanie tomba en disgrâce en 1094 et fut reléguée au couvent de Prinkipô.., 21, 236-237..

Biographie Enfance et éducation

Anne Comnène fait elle-même le récit de sa naissance et de ses premières années au , chap. 8 de l’Alexiade.

L’amour d’Anne pour ses deux parents se manifesta dès avant sa naissance. L’impératrice Irène devait accoucher alors que l’empereur revenait, victorieux, de sa guerre contre les Normands de Robert Guiscard. Trois jours avant la naissance, sa mère fit le signe de croix sur son ventre et exigea de l’enfant à naitre qu’elle attende l’arrivée de son père pour venir au monde, ce qu’elle fit « avec une parfaite obéissance, présage de celle que je devais rendre à mes parents lorsque, dans la suite des ans, j’en serais rendue capableAlexiade, , 8, ligne 10.».

Elle y décrit également ce qui l’incitera par la suite à croire qu’elle était en droit de succéder à son père. Née dans l’appartement où les impératrices avaient leurs couches et donc princesse porphyrogénète, elle reçut quelques jours plus tard « une couronne et un diadème » (NDLR : le diadème était une composante du costume impérial)Alexiade , 4. et il fut arrêté que son nom suivrait immédiatement celui de Constantin, coempereur, dans les acclamations publiquesAlexiade, , 8, lignes 25 à 32..

Peu après sa naissance, elle fut fiancée à ce même Constantin Doukas. Né vers 1074 et par conséquent âgé de neuf ans de plus qu’Anne Comnène, celui-ci avait été associé au trône par son père, , avant d’être relégué dans un monastère lors de la prise du pouvoir par . Alexis, lui redonna la fonction de coempereur après avoir renversé en 1081. Cette union des familles Comnène et Doukas, pouvait donner à Anne l’espoir d’être elle-même impératrice plus tard, espoir manifestement encouragé par sa mère et la famille de celle-ci. Alexiade, , 8..

Dans le même chapitre, Anne note la naissance d’une seconde fille (Marie), puis en 1088 d’un garçon, ardemment souhaité par le couple impérial. Fait significatif toutefois, elle reconnaît que, si elle-même était associée au coempereur (Constantin), les parents souhaitaient « élever le garçon (Jean) au rang d’empereur, lui laissant en héritage l’empire des Romains » et qu’à cette fin, ils le firent baptiser et couronner dans la grande église du Seigneur (Sainte-Sophie)Alexiade, , 8, lignes 38 à 51..