Choucri Cardahi (ou CordahiLa translittération de قرداحى (en caractères arabes, mot signifiant armurier en araméen-syriaque) en caractères latins peut différer selon les personnes, leurs papiers, les époques. En principe, selon Arabica, elle serait Qardāhī. De fait la graphie française la plus courante aujourd'hui (dont celle du Bottin téléphonique au Liban) est Cordahi. Elle fut également utilisée pour Choucri en plusieurs occasions dès son enfance (cf Annuaire des élèves anciens du Collège secondaire de l'USJ) et l'est encore, notamment avec un K pour Kordahi), né le à Beyrouth (Liban), et mort le à Beyrouth, fut .
Outre ses nombreuses fonctions et publications juridiques, il fut l'auteur d'ouvrages portant sur la littérature française où s'exprime le sentiment religieuxL'Académie française devant la foi Les Éditions de la Source Paris 1964 Préface de Daniel-Rops. Choucri y mentionne notamment Henri Bremond (1865-1933) (p. 626). Regards sous la Coupole Jounieh 1966; Paul Claudel. Génie littéraire et apôtre de la foi retrouvée Bulletin Saint Louis, 1955-03.. Inspiré du jusnaturalisme classique, il envisageait le droit Avant propos de Droit et Morale. Trois tomes couronnés par l'Académie des sciences morales et politiques, Prix Wolowski. Droit et Morale. Le Droit musulman et la législation de l’islam au regard de la morale Tome I (LGDJ Paris 1950) : Analyse critique et synthèse comparative des éléments de la responsabilité délictuelle en matière civile ; Tome II (LGDJ Paris 1954) : Analyse critique et synthèse comparative des éléments constitutifs du contrat; Tome III (LGDJ Paris 1958) : Les principaux contrats professionnels - Liberté contractuelle et dirigisme - Caractère et évolution du droit moderne et de la pensée juridique de l'Islam..
Ses ouvertures au-delà de son domaine académique d'appartenance en ont fait l'un des premiers juristes au Liban à traiter de problèmes à la croisée du droit et de l'éthique, de l'histoire et de la sociologiePar exemple dans: Sentiment et droit. Nos sentiments et nos passions devant la justice et la loi. Étude juridique et sociologique Beyrouth 1951. Comme son maître Édouard LambertDans les Mélanges Édouard Lambert (Sirey-L.G.D.J., 1938) la contribution de Choucri Cardahi porte sur: Les Infiltrations occidentales dans un domaine réservé : Le Statut personnel musulman. p.605 à 620. La contribution suivante dans le même recueil est de Abd el-Razzâq el-Sanhourî sur Le droit musulman comme élément de refonte du Code civil égyptien., il voyait dans l'approche comparative une voie de rapprochement entre les peuplesSes recherches mettent en évidence les différences mais aussi des inspirations communes et des voies de réformes; ainsi par exemple: Aperçu sur le rôle de l'équité en droit civil et comparé. Annales de la Faculté de droit de l'USJ 1961 p.5 à 36. Le prêt à intérêt et l'usure au regard des législations antiques, de la morale catholique, du droit moderne et de la loi islamique (Analyse et synthèse comparative) In Revue internationale de droit comparé. Vol. 7 N°3, juillet-septembre 1955. pp. 499-541; La valeur juridique du silence en droit musulman et en droit libanais (in Mélanges Huvelin. Sirey 1938 p. 47).
Parcours Elève du Collège des Jésuites de Beyrouth (1898-1906), diplômé en droit des facultés de Paris et d'Aix-Marseille, il s'installe en Égypte où avaient émigré des membres de sa famille originaire du Chouf. Elle comptait des pionniers du théâtre dans le monde arabe, ses cousins Soliman Cardahi et Boulos Cordahi (Syro-Libanais d'Égypte). Il co-fonde une Association de la jeunesse syrienne d'Égypte pour Al Ahram cité in Revue du monde musulman. 1908. p.812-813. Il exerce la profession d'avocat près des juridictions mixtesAu Caire Place Ataba el Khadra n° 3 cf L'Égypte contemporaine. Revue de la Société Khédivale d'économie politique de statistique et de législation 1919/03..
Revenu au Liban en 1920, Choucri Cardahi enseignera, jusqu'à sa retraite, à l'École française de droit de Beyrouth, fondée en 1913 et devenue, après la fin du mandat, la Faculté de droit et de sciences politiques de l'USJ.
En , il succède à Charles DebbasLequel est nommé Directeur des services judiciaires du Grand Liban. Charles Debbas sera élu premier président de la République libanaise en 1926, réélu en 1929 et maintenu jusqu’en janvier 1934. à la Commission Arbitrale d'expropriation. En , il est l'un des membres fondateurs du Parti du Progrès avec Michel Chiha, Béchara el-Khoury, Alfred Naccache, Jean de Freige, Émile Eddé et Youssef Gemayel.
Ministre de la justice (grec-catholique) dans les gouvernements de Béchara el-Khoury de 1927 et 1928 et de Habib Pacha es-Saad ( à ), il est ensuite Président de la Chambre administrative (Conseil d’État d'alors) et Premier président honoraire de la Cour de cassation (1931-1937).
L'un des membres du Comité consultatif de législationLes autres membres étant Sami Bey El Solh (Président à la Cour Criminelle), G. Arcache et Camille Eddé (avocats du gouvernement), Marcel Deis, A. Mazas (Directeur de l'École française de Droit de Beyrouth) appelé à travailler sur le projet de Louis Josserand pour un Code libanais des obligations et des contrats, il participe à sa finalisation et à son adoption en 1934. Choucri Cardahi chercha à faire évoluer ce Code notamment en y introduisant la révision du contrat pour cause d'imprévisioncf. Droit et morale, op. cit., t. 2, 1954, p. 158.
Il enseigne à l'Académie de droit international de La Haye; son cours porte en 1933 sur Le Mandat de la France en Syrie et au Liban puis, en 1937, sur La Conception et la Pratique du droit international privé dans l'Islam
Ses collègues à la Faculté de Droit de Beyrouth comptaient, outre des juristes libanais tels Emile Tyan, Bichara Tabbah et Edmond Rabbath: Paul CollinetPaul Collinet, auteur notamment de L’École de droit de Beyrouth, Paris, 1923, au temps de Bérytos, Louis Josserand, André Hauriou, André Philip, Gaston Leduc, P. Capitant, Benoît Arène, Antoine Mazas. Membre actif de plusieurs institutions dont l'Institut de droit comparé de ParisDont il fut membre du Conseil de direction de 1928 à 1932 cf : https://cths.fr/an/prosopo.php?id=117789, C. Cardahi était en contact régulier avec des comparatistes du monde entier, en particulier : Edouard Lambert (son maître depuis ses années d'études), Léon Julliot de la Morandière, René Cassin, Abd el-Razzâq el-Sanhourî, Boris Mirkine-Guetzévitch, Jean-Paulin Niboyet, Georges Scelle, , H. Gutteridge, V.-V. Orlando (Italie); Chao Lung Yang (Chine); Henri Donnedieu de Vabres, Marc Ancel.
Parmi ses nombreux étudiants, certains, tel Charles Hélou, sont devenus présidents de la république du Liban mais du point de vue juridique comptent probablement davantage les enseignants en droit; ainsi Jean Baz (promotion USJ 1930) président du Conseil d'État dans les années 60, (promo USJ 1941) président du Conseil constitutionnel (1994-97), Pierre Safa (promo USJ 1945), Mélinée Topakian (promo USJ 1955) première femme doyen d'une faculté de droit dans le monde arabe, Joseph Chaoul (promo USJ 1955) devenu également président du Conseil d'Etat (1990-1998) et ministre de la justice (1998-2000), Ibrahim Najjar (promo USJ 1963) également ministre de la justice (2008-2011).
Pensée Dans le domaine juridique et judiciaire, Choucri Cardahi plaidait pour un rôle accru du juge dans l'élaboration du droit et regrettait que le projet de Code de procédure libanais ne s'affranchisse pas assez du formalisme excessif du Code de procédure français. À ce sujet, comme en rapport à l'indépendance des juges, ses quelques recommandationscf sa conclusion dans Les Hommes de Loi (1937 op.cit, p. 186): il importe de mieux garantir l'indépendance des juges en les mettant à l'abri de l'intervention de l'exécutif; d'assurer un bon recrutement du corps judiciaire en améliorant la condition matérielle des magistrats, etc.Il associe sa voix aux hommes de lettres et aux juristes qui (...) se sont élevés contre le coût de la justice, à ce point onéreuse qu'elle ferme souvent l'accès du forum à bien des plaideurs. restent d'actualitéPar exemple parmi les priorités du Plan d'action Liban-UE p.4 https://eeas.europa.eu/lebanon/docs/action_plan_for_eu-lebanon_partnership_and_cooperation_2013-2015_en.pdf.
Déployant une approche comparative, il pensait constater une moralisation progressive du droit, son humanisation patente et se réjouissait de cette évolution altruiste, solidariste, socialeNos sentiments et nos passions op. cit. p. 169 et s. Un exemple illustrant les fondements de son réformisme juridique et social peut se trouver dans (les extraits de) cette lettre à L. Josserand en date du Archives Louis Josserand, 224 J 1-67, disponibles en ligne p.116 sur 147, à l'occasion des travaux de la commission législative sur les risques professionnels et les indemnités :
Je vous remercie infiniment pour l’envoi de votre remarquable livre Évolutions et Actualités. Je ne l’ai reçu que dernièrement, en même temps que M. Mazas. J’ai été très touché et flatté de la dédicace dans laquelle vous avez bien voulu marquer toute votre bienveillance à mon égard.
Inutile de vous dire le plaisir et le grand profit que j’ai eu à lire et parfois relire cette vaste synthèse, présentée en une langue claire et élégante, de l’état actuel de la science juridique sur les problèmes les plus passionnants du droit moderne.
(...)
Je vous avoue franchement que, tout en étant attaché, tant par éducation que par tournure d’esprit, à une conception traditionnelle du droit, je ne puis pas cependant comprendre l’opposition irréductible manifestée dans certains rangs, contre l’évolution qui s’est produite dans le domaine du droit, évolution rendue pourtant nécessaire par la physionomie actuelle de la civilisation. Crier au scandale quand un ouvrier, à la faveur du risque professionnel et au mépris des principes de la faute aquilienne, touche une indemnité pour un dommage qui lui est survenu dans son métier ou à l’occasion de celui-ci, c’est vraiment vouloir repousser toute réparation à un pauvre malheureux devenu peut-être invalide pour le reste de sa vie car il lui sera presque impossible de prouver la faute de son patron.
Le progrès social, l’équité qui s’imprègnent de plus en plus de charité, se refusent à admettre des solutions aussi brutales. Fermer cette soupape humanitaire, qui s’enferme pourtant dans la légalité, c’est peut-être préparer d’autres explosions autrement dangereuses et plus terribles.
C’est pourquoi, pour ma part, je me suis élevé au sein de la commission législative contre l’amputation de votre projet de code de toute la partie relative au risque professionnel.
(...)
Les analyses de Choucri Cardahi sur le référentielBaudouin Dupret, La charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014, 208 p., . de la Chari'a et ses différentes déclinaisons en droit et morale (le titre de son ouvrage op. cit.) ont étéCette attention était d'autant plus nécessaire qu'elle accompagnait La réception au Proche-Orient du droit français des obligations cf. Mousseron Jean-marc. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 20 N°1, janvier-mars 1968. pp. 37-78. doi : 10.3406/ridc.1968.19007 http://www.persee.fr/doc/ridc_0035-3337_1968_num_20_1_19007 et restent importantes. Bernard Botiveau le considère comme l'un des quatre auteurs arabes francophones qui ont laissé leur nom dans les études de droit musulman classique.