L'Homme qui rit est un roman philosophique et dramatique de Victor Hugo publié en dont l’action se déroule dans l’Angleterre de la fin du et du début du . Il est notamment célèbre pour la figure mutilée dans un rire permanent de son héros qui a fortement inspiré le monde littéraire et cinématographique.

Publication Genèse vignette|redresse|gauche|Victor Hugo à Bruxelles en 1867, photographie de Bertall. Dès 1861 - 1862, Victor Hugo a le projet d'écrire une trilogie politique : un livre traitant de l'aristocratie (L'Homme qui rit), un autre traitant de la monarchie et le dernier traitant de la révolution (Quatrevingt-treize). On a la trace de ce projet par des notes prises par Victor Hugo dans les années 1862, 1863, concernant l'étude d'une Chronique de la régence et du règne de Louis XV ou Journal de BarbierBernard Leuilliot : « Quatre-vingt-treize et le Journal de Barbier ».. Ce fait est confirmé par l'introduction de L'homme qui rit :

C'est dans le Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV de Barbier qu'il trouve l'inspiration pour certaines scènes du roman : la mutilation subie par Gwynplaine est identique à celles perpétrées sur les galériens et décrites dans le Journal de Barbier, c'est aussi dans Barbier que l'on entend parler de vol d'enfants.

Victor Hugo commence la rédaction de son ouvrage le , à Bruxelles et le termine deux ans plus tard, le toujours à BruxellesL'Homme qui rit, dernière lignes.. Mais c'est en exil à Guernesey qu'il en rédige la plus grande partie. Il s'interrompt en 1867 pour écrire la pièce Mangeront-ils ? (qui fait partie du recueil Théâtre en liberté), une autre réflexion sur le pouvoir et les appétits humainsAgnès Spiquel, L'envers de l'Homme qui rit:Mangeront-ils ? dans Le roman et la nourriture, université de Picardie Lire en ligne..

En cours d'écriture son projet s'enrichit : le livre ne sera pas seulement politique mais philosophique, historique et poétique :

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Dès l'été 1866, il complète sa rédaction par une série de lavis qu'il ne publiera cependant pasExposition Bnf : Victor Hugo, l'homme océan - Les travailleurs de la mer L'œuvre.. La première version de l'œuvre paraît sans dessin. C'est Daniel Vierge qui en illustrera l'édition de 1876.

Accueil vignette|redresse|Homo, Ursus, Gwynplaine et Dea dans une caricature d'André Gill en une de L'Éclipse, journal satirique saluant la publication du roman, le . L'œuvre se présente sous la forme de quatre volumes vendus chacun 50 de l'époque mais un contrat passé avec l'éditeur Albert Lacroix et un certain Panis en modifie la distribution. Au lieu de distribuer les 4 volumes simultanément — ce qui est le souhait de Victor Hugo — Victor Hugo — Lettre à Vacquerie du 7 janvier 1869.— celui-ci échelonne la distribution sur trois jours, les , et . Le livre est alors offert à tout lecteur acceptant d'acheter pour de livres présents dans un catalogue. Ce n'est que le que l'éditeur Lacroix peut distribuer les 4 volumesPolyblion: Revue bibliographique universelle, Volume 3, Lire en ligne.. Cette spéculation provoque la rupture entre Lacroix et Victor HugoFrédéric Barbier, Au siècle de Victor Hugo : la librairie romantique et industrielle en France et en Europe, Librairie Droz, 2003, Lire en ligne.. Il paraît en pleine campagne électorale législative.

Émile Zola en fait une critique très élogieuse dans Le GauloisLe Gaulois, le 4 janvier, le 20 - 27 - 29 avril, le 4 - 19 mai 1869. : Barbey d'Aurevilly en fait une critique incendiaire dans Le Nain Jaune le et Jules Barbey d'Aurevilly, Victor Hugo, éditions G. Crès, 1922, - 221 Lire en ligne. :

À l'époque de sa sortie, le livre est un échec public, le lectorat n'étant pas au rendez-vous. Frédéric Lock dans la Revue moderne tente d'en analyser les raisonsRevue moderne, volume 54, lire en ligne. : la période d'édition certes, mais surtout l'œuvre elle-même, avec une intrigue romanesque touchante, mais un plaidoyer politique anachronique et une présentation historique tronquée. Victor Hugo lui-même reconnaît son échec qu'il impute d'une part aux spéculations de son éditeur mais aussi à la trop grande ambition de ses objectifs : .

Résumé vignette|gauche|Ursus et son loup Homo dans la cahute. Huile de Rochegrosse, maison de Victor Hugo, vers 1886. L’Homme qui rit suit les destins croisés de plusieurs personnages. Le premier est Ursus (ours en latin), un vagabond qui s’habille de peaux d’ours et est accompagné d’un loup domestique, Homo (homme en latin). Ursus et Homo voyagent à travers l’Angleterre en traînant une cahute, dont Ursus se sert pour haranguer les foules et vendre des potions.

Leur chemin croise, en , celui de Gwynplaine, un enfant de dix ans vêtu de haillons qui vient d’être abandonné par un groupe d’hommes pressés d’embarquer sur la Matutina, une ourque qui doit les emmener loin de l’Angleterre. Ces fugitifs sont des comprachicos, autrement dit des « achète-petits » spécialisés dans le commerce d'enfants, qu'ils achètent et revendent après les avoir mutilés. Alors que leur bateau est broyé par les flots, et voyant la mort venir, les hommes décident de jeter à la mer une gourde contenant l'aveu de leur crime (l'enlèvement de Gwynplaine).

Quant à Gwynplaine, resté sur la berge, il doit se battre contre la nuit, la neige et la mort, alors qu’il cherche à retourner vers la ville. Il passe devant un gibet où gît le cadavre d’un condamné et découvre, à quelques pas de là, le corps d’une femme sur le sein de laquelle est accroché un bébé encore en vie. Chargé de ce fardeau supplémentaire, l'enfant reprend le chemin vers l'île de Portland. Pris dans la tempête de neige, il frappe vainement aux portes des habitations avant de trouver finalement refuge dans la roulotte d’Ursus qui prend les deux enfants sous son aile. Ursus ne se rend compte que le lendemain, à la lumière du jour, que ce qu’il pensait être une grimace sur le visage de Gwynplaine est en fait une mutilation qu’il reconnaît comme une pratique de défiguration. Il réalise également que le bébé est aveugle.

vignette|gauche|Gwynplaine sur la scène de la Green-Box. Huile de Rochegrosse, maison de Victor Hugo, vers 1886. Quinze ans plus tard en 1705, sous le règne de la reine Anne, Ursus a monté une troupe de théâtre avec Gwynplaine et Dea, nom donné au bébé qui est désormais une belle quoique frêle jeune fille de seize ans. Fortement complémentaires, Gwynplaine et Dea forment un couple encore chaste et profondément lié. Ensemble, ils présentent notamment la pièce à succès Chaos vaincu sur la scène de la , fourgon-théâtre d'Ursus. La vision du visage défiguré de Gwynplaine cause l’hilarité générale. Pendant ce temps, on découvre les relations jalouses de la reine envers sa jeune sœur Josiane, plus belle et plus jeune qu’elle, et promise à David Dirry-Moir, fils illégitime présumé unique héritier de Linnaeus Clancharlie, lord mort en exil en Suisse. Le bonheur, l’insouciance et l’insolence de Josiane n’irritent pas seulement la reine mais aussi Barkilphedro, un homme dont elle est pourtant la bienfaitrice, mais qui ne supporte pas le rapport de condescendance qu’elle entretient avec lui. Ayant obtenu de Josiane une charge qui le rend responsable des objets trouvés en mer, il entre un jour en possession de la bouteille jetée à la mer par les comprachicos quinze ans plus tôt. Il y découvre l’objet parfait de sa vengeance : la vérité sur l’identité de Gwynplaine.

C’est à cette même période qu’Ursus décide de présenter son spectacle dans la banlieue de Londres. Le succès est immédiat. Ils font la connaissance d’un homme, apparemment matelot, du nom de Tom-Jim-Jack. Mais leur succès fait des jaloux. Ursus est inquiété par plusieurs docteurs et théologiens concernant ses prêches et ses harangues jugées séditieuses. Il se sort de cette difficulté non sans crainte pour le futur et admoneste Gwynplaine dont les nouveaux discours contre le pouvoir l’inquiètent encore plus. Pour tromper son ennui, Josiane est envoyée par David Dirry-Moir voir Chaos vaincu qui doit constituer l’ultime distraction. Elle ne rit pourtant pas à la pièce et ne revient jamais à l’auberge mais envoie quelque temps plus tard une lettre à Gwynplaine à qui elle déclare vouloir se donner totalement, elle qui est si belle à lui si hideux. Après une certaine hésitation, Gwynplaine choisit de ne pas répondre au rendez-vous qu’elle lui offre et de rester avec Dea.

C’est à ce moment crucial qu’apparaît le personnage du wapentakeSelon le Dictionary of Phrase and Fable, 1898 d'Ebenezer Cobham Brewer, le wapentake est une division administrative du Yorkshire, semblable à la division hundred. Le mot se décompose en « touche + arme ». Victor Hugo utilise ce mot dans le sens de ., un serviteur de la couronne qui, par le simple toucher, contraint quiconque de le suivre sous peine de mort. Après être intervenu ailleurs, il vient finalement intimer l'ordre à Gwynplaine de le suivre. Ursus, impuissant, ne peut qu'espionner de loin. Constatant la disparition de son protégé et recevant plus tard ses affaires, le vieil homme est persuadé que son élève est mort et, désespéré, se demande comment annoncer la nouvelle à Dea. Pour tromper celle-ci, il se lance donc dans une fantastique performance de Chaos vaincu où, avec ses dons exceptionnels de ventriloque, il simule la présence de toute une assemblée, mais en vain car Dea, qui ne sent pas la présence de Gwynplaine, a bien conscience de son absence.

Gwynplaine est emmené dans une prison souterraine où il est confronté à l’un des responsables de son enlèvement qui lui révèle la terrible vérité : son nom est en fait Fermain Clancharlie. Il est le fils naturel et légitime de Linnaeus Clancharlie et le véritable héritier de la pairie actuellement concédée à son demi-frère David Dirry-Moir. S’étant évanoui sous le choc, Gwynplaine se réveille en tenue de seigneur dans une immense demeure en présence de Barkilphedro qui lui apprend qu’il est désormais Lord et doit siéger à la Chambre des lords le lendemain. La séance est néanmoins catastrophique. Gwynplaine tente d’apostropher les Lords sur leur indécence et leur arrogance. Il veut également se présenter comme « La Misère » qui vient « de l’Abysse ». Les Lords rient de son intervention, l’appelant un clown, « l’homme qui rit », un histrion et un bouffon.

vignette|Homo hurlant à la mort après la disparition de Dea et Gwynplaine. Dessin de Paul Adolphe Kauffmann, vers 1882-1883. Gwynplaine renonce finalement à la pairie et cherche à retourner vivre auprès d’Ursus et de Dea. Mais, entre-temps, on a enjoint à ceux-ci de « quitter l’Angleterre avant le lendemain » sous peine d’être emprisonnés et Homo tué, le loup n’étant pas toléré dans la capitale. Ils se sont embarqués pour le continent dans un bateau. Désespéré, Gwynplaine pense à se suicider, mais il est retrouvé par Homo qui le guide vers Dea et Ursus. Malheureusement, le cœur fragile de Dea ne résiste pas à toutes ces émotions et elle meurt dans les bras de Gwynplaine, qui la rejoint alors dans la mort en se jetant à l'eau.

L'œuvre L'Homme qui rit est considéré comme une œuvre difficile à cernerJean-Claude Fizaine, Commentaires et notes critiques sur L'Homme qui rit ou La parole-monstre de Victor Hugo. --Céline Darner - Commentaire du livre de poche.. Outre son plaidoyer politique qui en fait selon Guy Rosa un livre écrit , ce roman baroqueHenri Leroux, "L'Homme qui rit" ou Hugo Baroque dans De la phénoménologie à la sociologie de la connaissance, 227 et suivantes Lire en ligne., comporte de longues digressions architecturales ou érudites et présente des personnages fantasmagoriques, monstrueux ou proches de l'animal qui en font davantage des figures allégoriques que des héros de romanHenri Leroux, "L'Homme qui rit" ou Hugo Baroque dans De la phénoménologie à la sociologie de la connaissance, 229..

Plaidoyer politique vignette|Gwynplaine prononçant son discours à la Chambre des Lords (dessin de Rochegrosse, maison de Victor Hugo, vers 1886).