thumb|La basilique, vue du sud-est, avec l'abside saillante, rythmée par des colonnes superposées (celles du haut ont disparu). thumb|right|Localisation.Qalb Lozeh, ou Qalb Lauzeh, « cœur d'amande », , est un village agricole du nord-ouest de la Syrie, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest d'Alep, non loin de la frontière avec la Turquie, et au nord du djebel al-Ala, à d'altitude. Il dépend administrativement du gouvernorat d'Idleb.
La basilique du village, remontant à l'époque byzantine, est un des plus célèbres édifices religieux de Syrie. C'est à ce titre que le hameau fait partie des villages antiques du Nord de la Syrie (connus aussi sous le nom de « villes mortes ») qui ont été inscrits en 2011 sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. La qualité de sa facture tant dans l'organisation des volumes que dans la décoration, ainsi que les innovations qu'il apporte, font de ce bâtiment un exemple d'architecture chrétienne byzantin de Syrie parvenu à sa perfection, et un édifice qui annonce certaines des solutions qui seront mises en œuvre en Europe dans l'architecture romane et gothique.
Le village: éléments d'histoire Situé sur une crête du djebel al-Ala, Qalb Lozeh fait partie d'un groupe de villages druzes disséminés dans cette région, qui ont traversé le temps depuis le .
Au début du , le village ne comptait qu'environ , contre 1300 environ au début des années 2000, majoritairement des Druzes.
Aujourd'hui, le village antique a complètement disparu, recouvert par le village moderne, à l'exception de quelques pans de mur. Le site de l'église antique se trouve au cœur du village actuel, au milieu des habitations modernes John Ash, (10 septembre 2000) "Syria: Dead Cities And Lively Aleppo", in The New York Times Magazine. Les habitants vivent de la culture d'oliviers et de plants de tabac.
Guerre civile (2011-...) En 2014, la région a passé sous le contrôle des forces rebelles djihadistes. Mais le village, par la voix de ses anciens, demeure relativement neutre, ne prenant pas partie pour la rébellion. Toutefois les rebelles djihadistes du front al-Nosra (affiliés à al-Qaïda) massacrent une vingtaine d'habitants du village, le Al-Nusra Front kills 20 Druzes in SyriaVoir la bannière sur le véhicule de la photo de Libération, article du 12 juin 2015 .
La basilique: généralités Le village de Qalb Lozeh servait d'étape aux pèlerins se rendant au nord sur le mont Siméon. Ils se rendaient à l'endroit où avait vécu Siméon le Stylite et autour duquel on avait bâti un monastère qui lui était dédié, pour se recueillir autour de la colonne au sommet de laquelle Siméon avait vécu pas moins de vingt-deux ansPierre Maraval, Lieux saints et pèlerinages d'Orient, Paris, Cerf, coll. « Biblis », 2011 (1985) p. 342-343..
Découverte, datation, importance L'église du village a été (re)découverte en 1862 par l'archéologue français Melchior de Vogüé. Elle a ensuite été étudiée par l'Américain Howard Crosby Butler Howard Crosby Butler, Publications of an American Archaeological Expedition to Syria in 1899 - 1900, vol. II: Architecture and Other Arts, New York, The Century & Co., 1904, 221–225 , à la fin du , à l'occasion d'une expédition organisée par l'université de Princeton. En 1935, Georges Tchalenko conduit des travaux de déblaiement et de consolidationCollectif, Syrie, Paris, Hachette, coll. « Guides bleus » 1999, p. 339-341. . Elle nous est parvenue en bon état de conservation, à l'exception d'une partie de la façade occidentale (probablement à la suite d'une secousse sismique) et du mur nord (cf. la photo de l'infobox) qui a partiellement disparu, ayant été démonté par des villageois.
Situation et fonction Les dimensions de la basilique, sa position dominante, à l'écart des maisons du village, entourée et isolée par une grande enceinte: autant d'éléments qui laissent à penser qu'il ne s'agit pas d'une simple église paroissiale construite pour le village, mais sans doute d'une église de pèlerinage, autour duquel une localité s'est développée. Autre signe de cette fonction : la possibilité d'accéder à la terrasse qui surmontait chacun des deux collatéraux et de suivre les services religieux à travers les fenêtres de la claire-voie. C'est là un signe d'une affluence de fidèles, comme c'est en général le cas dans un lieu de pèlerinage.
Datation Cette petite basilique, qui s'inscrit dans ce qu'on appelle l'architecture paléochrétienne, remonte selon Georges Tchalenko au milieu du Voir la justification de cette hypothèse ci-dessous, dans « Autour de Qalb Lozeh »., et serait antérieure (peut-être de dix à vingt ans) au martyrium de Saint Siméon stylite. Ainsi, elle anticipe les expérimentations mises en œuvre dans cette église, en même temps qu'elle reçoit une décoration aussi soignée et raffinée que celle de Saint-Siméon. Elle représente, en somme, le plein développement d'un style syrien dérivé des modèles byzantins, et elle anticipe sur plusieurs traits que l'on retrouvera plus tard dans l'architecture romane.
Architecture et décors
Description du bâtiment Il s'agit d'un bâtiment orienté, à trois nefs (une nef centrale et deux bas-côtés) qui mesure environ 38 mètres de longueur et 18 de largeur. On y accède par cinq portes: deux au Nord, deux au Sud et une à l'OuestSur les plans donnés dans la galerie d'images on voit en tout six portes. Toutefois, la porte sud-est, à côté de l'abside, ouvre sur une pièce appelée martyrion. Elle ne constitue donc pas une porte d'entrée de la basilique à proprement parler.. Celle-ci est précédée par un porche (ou narthex) monumental, flanqué de deux tours qui se trouvent dans le prolongement des collatérauxÉdouard Corroyer, L'architecture romane, Paris, Quantin, 1888, p. 82-85. . Ces tours étaient reliées en façade par un grand arc en plein cintre (dont il ne reste que le départ sur la tour de gauche). Elles sont percées sur trois étages de baies géminées rectangulaires et comportent chacune un escalier (aujourd'hui disparu) qui accède à la terrasse qui se trouvait au-dessus du porche (entre les tours), ainsi qu'à celle qui couvre les collatéraux.
L'intérieur est donc divisé en trois nefs, et il est vivement éclairé par des fenêtres rectangulaires dans les collatéraux et dans les claires-voies de la nef principale qui laissent la lumière pénétrer à flot. Les fenêtres des claires-voies alternent avec des colonnettes. La nef principale était couverte d'une charpente, tandis que les bas-côtés étaient recouverts de dalles de pierre, sans toiture — ce qui explique que les fidèles pouvaient marcher sur ces espaces. Elle comportait en son milieu un bêma en forme de fer à cheval, mais il a été supprimé et il ne reste plus que les traces du contour de la plate-forme dans les dalles.. Ce dispositif, propre à la Syrie, comprenait en général un trône, un banc et souvent un ciborium.
Nouveautés architecturales vignette|L'ampleur des arcs permet d'unifier visuellement les espaces des collatéraux et de la nef centrale. Le bâtiment présente plusieurs nouveautés qui en font un édifice remarquable. Tout d'abord à l'intérieur, les trois nefs ne sont plus séparées entre elles par des colonnes (comme c'était en principe le cas dans les basiliques paléochrétiennes), mais par de puissants piliers bas couronnés de chapiteaux au riche décor, sur lesquels peuvent s'élever de grands arcs. Il s'agit là d'une innovation majeure, par rapport aux colonnades qui étaient la règle. En effet, l'équilibre et la statique du bâtiment s'en trouvent grandement améliorés (soutien de l'étage des claires-voies et de la charpente et des tuiles). Mais cette innovation a aussi permis un éclairage de la nef qui est remarquable. Les collatéraux sont percés chacun de neuf fenêtres, la nef comporte deux claires-voies onze fenêtres; à cela s'ajoutent trois fenêtres sur la façade ouest et trois autres dans l'abside. De cette manière, la basilique est abondamment baignée par la lumière, mais en plus cette lumière se répartit de manière harmonieuse grâce à l'ampleur des arcs. De plus celle-ci permet d'intégrer visuellement les collatéraux à la nef principale, ce qui tend à unifier le volume de l'église.
Ensuite, l'abside, voûtée en cul-de-four et percée de trois baies, qui termine la nef centrale est, sans doute pour la première fois, saillante. Cette solution contraste avec celle que l'on trouve dans la plupart des églises de Syrie de cette époque, à savoir une abside inscrite dans un chevet platVoir dans la galerie le plan de la basilique d'Apollonie de Cyrène et les photos de l'église de Mushabbak..
Cela crée donc un chevet semi-circulaire, rythmé ici par six colonnes superposées (la rangée supérieure a disparu), qui soutiennent un entablement. D'autre part, c'est aussi la première fois que l'abside est précédée par un profond vestibule flanqué d'un martyrium (ou prothesisCette pièce est destinée à recevoir les reliquaires où se prépare l'huile des martyrs (Lassus 1969, art. cité, p. 268). ) et d'un diakonikon (sorte de sacristie)Le diakonon se trouve à gauche lorsqu'on regarde vers l'abside (du côté nord), et le martyrium à droite (côté sud) (Burns, 1999, « Glossary » et Georges Tate, Guide Bleu Syrie, 1999 p. 122). , vestibule qui plus tard sera intégré dans l'abside, comme à Ruweiha.
Comme le dit Georges Tchalenko,On ajoutera que la basilique anticipe certains traits que l'on retrouvera dans l'architecture romane, comme l'impressionnant portail d'entrée et les deux tours qui l'encadrent. C'est ainsi que certains archéologues ont vu dans cette façade Et , spécialiste de la culture du Moyen Orient, c'est la façade de l'église de Qalb Lozeh, avec ses deux tours jumelles encadrant une rosace, qui a inspiré celle de Notre-Dame de Paris, au retour des Croisades...
Décors L'église a sans doute été réalisée par un architecte très minutieux, qui a suivi de le chantier de très près. On en veut pour preuve la perfection de la taille des pierres de la basilique, ainsi que de leur appareillage. À quoi vient s'ajouter la qualité de la décoration, aussi sophistiquée que celle de Saint-Siméon, qui représente « l'apogée de l'art décoratif syrien d'époque byzantine ». Par son élégance et sa perfection, l'ensemble du décor sculpté (aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur) constitué par les frises, les moulures, les rosaces, témoigne du grand soin apporté à la réalisation du bâtiment. À ce propos, Gérard Degeorge mentionne les éléments suivants:
G. Tchalenko souligne que cette réunion des fenêtres de l'étage du bas, les arcs de décharge des portes et l'ensemble du bâtiment (à l'exception du chevet) au moyen de ce bandeau mouluré, « d'une finesse achevée », apparaît sans doute pour la première fois.
Si l'on considère la façade, son aspect massif est allégé par le grand arc de l'entréeVoir les illustrations dans la galerie., tandis que la rangée de colonnes superposées et les grandes fenêtres, chacune étant entourée d'une archivolte continue, réduisent l'impression de masse que dégage l'abside saillante.
La décoration constitue un exemple dérivation des modèles byzantins, . Dans un ouvrage paru en 1907, l'archéologue Gertrude Bell affirme, elle, que cette église marque Gertrude Bell, The Desert and the Sown: The Syrian Adventures of the Female Lawrence of Arabia, New York, Cooper Square Press, 2011, p. 306, ; publié d'abord sous le titre as Syria, the Desert and the Sown en 1907 chez Heinemann, Londres .
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