Magia naturalis (La Magie naturelle) est l'ouvrage principal de l'érudit napolitain Giambattista della Porta, publié d'abord en 1558 en quatre livres puis en 1586 en vingt livres. C'est la compilation de tous les phénomènes fantastiques et des croyances les plus merveilleuses qu'il a récoltés au cours de sa vie et qu'il a tenté d'arracher à la magie divinatoire en leur donnant une justification naturaliste ou en les légitimant par des références littéraires classiques.

La magie naturelle de 1558 et 1560 La première édition de Magia naturalis date de 1558 à Naples (puis Anvers en 1560), alors que Della Porta n'avait que vingt-trois ans. Dès son plus jeune âge, avec l'aide de ses précepteurs, il fait la chasse aux faits surprenants, merveilleux, voire miraculeux, pour en faire la recension dans le but de les arracher à la superstition populaire et de les remettre à leur juste place au sein de la philosophie naturelle.

De prime abord, il entend établir une frontière nette entre ce qui relève de la philosophie naturelle et ce qui relève des pratiques divinatoires : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|. On divise la magie en deux parties, à savoir en une infâme, composée d'enchantements, d'esprits immondes et née d'une curiosité mauvaise, que les Grecs, plus savants appellent Goëtsia ou Theurgia; c'est celle qui suscite les charmes et les fantômes ou illusions, qui disparaissent soudain, sans laisser la moindre trace.L'autre partie est la magie naturelle, que chacun révère ou honore, parce qu'il n'y a rien de plus élevé ni de plus agréable pour les amateurs de bonnes lettres, qui estiment qu'elle n'est autre chose que la philosophie naturelle, ou la suprême science. (La magie naturelle, I, 1, ) |} Cette délimitation est certainement une mesure prophylactique prudente contre les menaces de l'Inquisition, toujours aux aguets de tout ce qui pourrait révéler une connivence avec le malin. Mais à la lumière des efforts constants qu'il a déployés toute sa vie, on comprend que chez Della Porta, il y avait un désir sincère de comprendre le merveilleux dans le cadre des doctrines rationnelles de la philosophie naturelle des Anciens. Pour lui, la magie naturelle était une science de l'extraordinaire.

L'approche de Della Porta est un assemblage de physique aristotélicienne, de néoplatonisme de la Renaissance et de la philosophie de son contemporain, Bernardino Telesio qui en appelait autant à la raison qu'à l'expérience. Il veut bien accepter suivant les principes de la scolastique que les choses manifestes procèdent de la matière et de la forme, mais il a du mal à comprendre comment les choses cachées, mystérieuses, pourraient procéder de la même manière des qualités des quatre éléments. « Dans le secret de la nature, il y a beaucoup de choses cachées, pleines d’énergie dont l’entendement humain ne peut scruter les causes, ni les comprendre. Car elles gisent ensevelies dans les arcanes de la Nature » (M.N. I,8). Les explications rationnelles sont trop générales pour comprendre les phénomènes fantastiques comme « le taureau, farouche et furieux, qui attaché au figuier, est tout à coup dompté et devient doux et apprivoisé » (M.N. I, 6, ).

Les choses occultes de la Nature se révèlent dans les relations d'attraction et de répulsion, de sympathie/antipathie, d'amour/haine qui tissent le monde. Par exemple : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|Par exemple, je citerai l'homme et le serpent qui se haïssent d'une haine irréconciliable...Le loup éprouve une haine mortelle pour la brebis, qui le craint et le redoute tellement que si de la peau ou toison de la brebis tuée par le loup et filée, on fait des accoutrements, ils engendreront plutôt des poux que les autres. Les chairs aussi des brebis qui ont senti la dent du loup, deviennent plus tendres et plus savoureuses. (M.N., I, 9) |} Della Porta brosse un portrait de cet immense réseau de correspondances et d'amour-haine qui tisse le rapport entre les plantes, les animaux, les choses et l'homme. Ces rapports d'attraction/répulsion ne sont pas le fait de coïncidences mais sont la manifestation de l'ordre divin.

Tous les secrets et mystères de la Nature sont alors à la portée de notre sagacité à condition de savoir interpréter les signes que nous offrent ces correspondances. {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|...dans les choses privées de vie : certaines propriétés ne cessent d'opérer, et même avec plus de force. Les loups sont des ennemis si acharnés et si mortels des brebis qu'ils se font redouter encore après leur mort. Si vous battez un tambourin de la peau d'un loup, et que près de lui soient d'autres tambourins couverts de peaux de moutons, lui seul les fera taire, ou bien selon quelques auteurs, les peaux des autres tambourins se rompront. (M.N., I, 11, ) |} Le grand réseau de similitudes qui lient les choses permet d'éclairer tout événement qui peut survenir, aussi surprenant soit-il. Cette doctrine des signatures permet aussi d'agir : « La verge virginale du loup mangée rôtie, poussera à la luxure » (N.M. I, 13, 38).

Della Porta tire ses exemples de sympathies et antipathies directement des sources littéraires classiques et médiévales. Car c'est une caractéristique des hommes de la Renaissance de manifester une telle révérence des sources antiques que l'histoire naturelle relève plus de la littérature que de la biologie. Grâce à l'invention de l'imprimerie qui venait juste de mettre à la disposition des lettrés une somme considérable d'écrits anciens, tout le livre de la Nature pouvait désormais être lu dans les livres des Anciens.

La première édition de Magia naturalis comporte quatre livres (sections). Le premier livre dont nous venons de donner quelques extraits énonce les principes de base qui régissent la Magie naturelle. Les trois autres livres sont des compilations de recettes et phénomènes merveilleux.

Prenons un exemple de greffe dans le chapitre 1 du livre II. Les techniques de greffage qui étaient connues dans l'Antiquité ont subjugué les hommes du Moyen Âge. Alors qu'à cette époque l'arboriculture redémarre avec des variétés culturales limitées, la greffe apparaît comme une clé de la réussite. Della Porta propose des recettes de greffes qui permettent des productions miraculeuses, comme: :{| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|. Lorsque nous apercevons, comme c'est parfois le cas, le cerisier produire au printemps ses rouges pommelettes et que nous désirons aussi avoir des raisins, on en pourra avoir à foison... faites une incision dans l'écorce de l'arbre et posez un petit coin, assez fort néanmoins, entre le corps ou bois de l'arbre et l'écorce...[puis ôtez le coin] greffez là-dedans un jeton ou rameau fort long et aigu d'une vigne noire et féconde, puis liez l'arbre avec son écorce. Ainsi au printemps et à la même saison des cerises, la vigne produira des raisins à foison...(M.N., II, 1, 63) |} La greffe est une technique très intéressante qui permet de fixer sur un porte-greffe d'origine sauvage bien adapté au sol, un greffon d'une variété portant de beaux fruits ou des fruits plus précoces. Les contraintes de compatibilité porte-greffe/greffon sont multiples : certaines variétés ne se greffent pas du tout, d'autres uniquement sur des plants de même espèce ou de même variété, etc.

Par un procédé qu'il utilise sans arrêt, Della Porta ne s’embarrasse pas de ces contraintes. Il reprend une technique bien avérée et l'élargit de manière irréfléchie afin d'obtenir un résultat extraordinaire. À sa décharge, il faut dire qu'il n'était pas le seul à procéder ainsi : déjà au , le Ménagier de Paris, avait indiqué comment greffer sur un cerisier une vigne pour avoir des raisins en mai.

La Magie naturelle de 1589 Bien que sous la pression de la censure, Della Porta se risque à publier une seconde édition, de Magia naturalis en 1589, dans une version considérablement remaniée et augmentée. Dans la préface, il fait valoir que la première édition était une œuvre de jeunesse, « quand j'avais à peine quinze ans » dit-il (en se rajeunissant de huit ans), dans l'espoir de faire oublier certaines recettes magiques suspectes qu'il omet prudemment dans cette seconde édition. Depuis la première édition, il avait rencontré des scientifiques comme Paolo Sarpi et peut-être Galilée et gagné un certain respect pour ses travaux sur les miroirs et les lentilles, sur les forces magnétiques et sur la distillation. C'était en grande partie des observations précises et originales qu'il décida d'inclure dans la nouvelle édition.

Mais ces nouveaux sujets ne changent rien à sa conception de la « magie naturelle » inspirée de Marsile Ficin et de De occulta philosophia de Agrippa, une œuvre qui était à l'Index. De la première édition de Magia naturalis de 1558 à la seconde de 1589, Della Porta suivra fidèlement les pas d'Agrippa. Malgré les terribles menaces de l'Inquisition, il poursuivra inlassablement son projet initial de faire de la magie naturelle une discipline savante, solidement soutenue par la littérature classique et l'observation. Il prendra seulement soin d'éviter les sujets trop suspects aux yeux des censeurs.

Examinons quelques grands types de procédures merveilleuses : 1) les opérations imaginaires, plus ou moins fantasmées, 2) les procédures artisanales, 3) les phénomènes de physique (optique, magnétisme)

Justifications littéraires des prodiges magiques Il continuera à opposer la magie naturelle à la magie divinatoire, faite d'incantations totalement inefficaces à ses yeux. Il pense qu'il y a dans la nature de multiples secrets à la portée de la sagacité humaine, à condition de savoir en lire les signes. Rien n'est exclu, il faut accepter les phénomènes les plus fantastiques, car l'intimité des choses nous est cachée. Pour les hommes de la Renaissance, la nature est magique et donc la magie est naturelle. Cette ouverture d'esprit remarquable confine cependant souvent à une grande crédulité. Car sa clé d'interprétation des signes était bien souvent basée sur la généralisation de quelques bizarreries décrites par les Anciens, de croyances communes et de prétendues « expériences » non contrôlées. Pour les naturalistes de la Renaissance, les bases de la connaissance se trouvaient dans Pline et Ovide qui avaient brossé le portrait de toute la variété et de toutes les merveilles de la Nature.

Voici un exemple typique de phénomènes merveilleux établis par des renvois à la littérature classique et d'« expériences » menées par l'auteur et ses amis : {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|. On lit, qu’en Hongrie, près de la rivière Theisa, les serpents et les lézards se reproduisent dans les corps des hommes, si bien que en sont mortes. Pline dit qu’au début de la guerre contre les Marses, une servante a donné naissance à un serpent. Avicenne dans son livre sur les déluges, écrit que les serpents sont engendrés dans les cheveux des femmes, parce qu'ils sont plus humides et longs que ceux des hommes. Nous avons fait l’expérience que laisser la crinière d’un cheval dans l’eau engendre des serpents. Et nos amis ont fait de même. Personne ne nie que les serpents sont facilement engendrés de la chair des hommes, en particulier de la moelle... (Magie naturelle, II, 2)

Il répertorie une collection impressionnante de naissances monstrueuses. Car la Nature, bonne mère toujours très féconde, produit une multitude de créatures par des moyens les plus extraordinaires. Rien n'est impossible. L'accumulation de citations classiques faisant autorité, suffisait alors à établir la validité des jugements, même les plus invraisemblables.