Jacques Warnier, né le à Reims, et mort le à Neuilly-sur-Seine. , est un patron du textile français, qui a milité pour un corporatisme chrétien et fondé ou présidé plusieurs associations des années 1930 aux années 1960.

Biographie Un patron catholique

Jacques Warnier est le petit-fils de Jules Warnier, député de 1871 à 1876, et le fils aîné d'André Warnier (1869-1926), négociant à Reims, et de Cécile Duché (1878-1931), héritière d'une dynastie d'industriels du textile qui a fait fortune dans la confection de châles en cachemire, .. Ses parents sont catholiques : son père a été membre fondateur de la Mutualité ecclésiastique rémoise et sa mère a soutenu financièrement le sanatorium du clergéBNF/gallica collections du Bulletin du Diocèse de Reims et du périodique Église de Reims : vie diocésaine. L'un de ses frères, Paul (1902-1966), est ordonné prêtre en 1928..

Jacques Warnier entre en 1923, après son service militaire., dans l'entreprise familiale Warnier-David de Reims, une société de négoce de tissus de laine, fondée en 1838. Il succède à son père en 1927. Il est allé aux États-Unis en 1924 et en est revenu effrayé par la société capitaliste américaine. La société de négoce qu'il dirige achète en 1931 une usine de tissage à Reims, impasse de la blanchisserie, à proximité de la rue de Cernay, où se situaient les bureaux de l'entreprise depuis 1860. L'entreprise emploie 100 personnes en 1934, 97 en 1950 et 174 en 1968.Notice de l'usine...

Il épouse à Paris le Germaine Durand-Viel (1904-1996), fille du vice-amiral Georges Durand-Viel, commandant l'école de guerre et le Centre des hautes études navales, futur chef d'état-major de la Marine en 1931.. Il est père de 6 enfants. Il quitte le domaine familial de Vrilly, proche de Reims, pour Paris après la Seconde Guerre mondiale. Il y loue un appartement dans le arrondissement. Puis il achète en 1947 avec son épouse un château situé dans le petit village de Cuisles dans la Marne..

Warnier-David est une firme familiale. Juridiquement, c'est une société anonyme dont le capital est aux mains des héritiers d'André Warnier et de son épouse. En , elle est transformée en société à responsabilité limitée, au capital de 3 millions de francs divisé en trois mille parts de mille francs chacune. Jacques Warnier possède alors 338 parts, d'une valeur de francs, son frère Paul, ecclésiastique, en possède 270, sa sœur Odette 193, le mari de cette dernière, François Hanrot, 185, un autre frère, Pierre, 150, d'autres membres de la famille en possèdent 790 et enfin, Jacques et ses quatre frères ainsi que ses deux sœurs possèdent ensemble parts, d'une valeur de francs. Jacques Warnier et son beau-frère François Hanrot (1901-1972) sont désignés gérants à cette dateLes Annonces de la Seine, 5 mai 1933. Jacques Warnier l'a connu lors de son service militaire en 1921. Il l'a fait entrer dans la société vers 1922 alors que ses parents lui conseillaient de chercher un futur associé capable de le seconder car il montrait peu d'intérêt pour la gestion d'une entreprise. François Hanrot, fils d'un notaire rémois, a épousé Odette Warnier (1904-1973) en 1924Le Nord-Est, 13 février 1924. Jacques Warnier s'intéresse peu à son entreprise et s'absente souvent, d'où des conflits avec son beau-frère. Il s'intéresse davantage à ses divers engagements, .

C'est à partir des années 1930 qu'il commence à prendre des responsabilités sociales et à fonder des associations. À Reims tout d'abord. Il fonde ou intègre en 1934Selon . En 1931 selon Régis Boulat. Jean-Pierre Warnier donne la date de 1934 et évoque une adhésion : . avec un groupe d'amis, dont un théologien, un petit cercle catholique qui publie des Cahiers, la Société de Saint-Louis. Cette adhésion vient à la suite d'un drame familial : la mort en 1933 de son premier fils, né l'année précédente. Warnier accède en 1935 au secrétariat social du diocèse de Reims, qui a pour mission de coordonner et d’activer les œuvres sociales catholiques, et d’en susciter d’autresBulletin du diocèse de Reims, 29 juin 1935. . Il est chargé à ce titre en 1936 d'accueillir l’archevêque de Reims Emmanuel Suhard, de retour de Rome où il a été élevé au cardinalat. Dans son discours, il évoque « la France et le monde entier (qui) expient lourdement depuis de longues années la grande erreur matérialiste d’une humanité qui a cru pouvoir dans son orgueil rejeter Dieu ». « Faisons passer au second plan nos préférences politiques », demande-t-il ; « oublions nos préjugés de classes ». « Les privilèges de classes » ne se justifient que « par des responsabilités et des devoirs effectifs ». Il fustige « les erreurs dénoncées par les papes », « le capitalisme libéral ou son héritier direct le socialisme », deux systèmes qui sous prétexte de liberté ou de justice créent la licence et l’oppression » ». Il est de ces catholiques « qui veulent refaire un ordre social juste ». Un ordre dans lequel les intérêts « temporels et spirituels » des patrons et des ouvriers sont liés car « patrons chrétiens et ouvriers trouvent le principe de l’unité dans l’esprit surnaturel qui les anime » ; leur « union s’effectue concrètement sur les encycliques pontificales ». Il convient donc d’agir pour « rendre intentionnellement possible à chacun l’expression pleinement chrétienne de sa fonction au lieu de revendiquer parfois des mesures incompatibles que l’économie libérale ne permet pas d’appliquer »..

Marqué donc par la doctrine sociale de l'Église, il montre une empathie pour les pauvres et méprise certains bien-pensants de son milieu social bourgeois. Il écrit ainsi à sa femme en : .

Il entre en 1935 au conseil d'administration de la Société des amis du vieux ReimsAnnuaire-bulletin de la Société des amis du vieux Reims. Il préside aussi à Reims, à la même époque, l'association Les Amis des arts« L'Art moderne à Reims », Beaux-Arts, 12 avril 1935.

Jean-Pierre Warnier, son fils, qui s'appuie sur la correspondance privée et les carnets de son père, le présente comme .

Un militant du corporatisme

Warnier est à la fois « un praticien et un théoricien du corporatisme chrétien ». Il fonde en 1936 et anime l’Alliance corporative des industries textiles de Reims et de la région, qui est une des premières tentatives de concrétiser l'espoir d' et de collaboration entre patrons et employés, en réaction aux grèves de 1936 et au Front populaire. Elle fédère les patrons des diverses branches du textile. Et elle associe des patrons, des cadres et des agents de maîtrise, pour gérer ensemble des questions surtout sociales (conditions de travail, apprentissage) et fournir aux employés des aides sociales, grâce à une caisse alimentée par des cotisations. Les ouvriers n'en font pas partie, du fait des conditions politiques, psychologiques et économiques, mais leur intégration est espérée... : fondée en 1936, l'Alliance est mise en place officiellement le octobre 1937 autour de quatre syndicats patronaux et d'un syndicat de cadres et d'agents de maîtrise. Des syndicalistes CGT et CFTC sont entrés au conseil en 1942. Le conseil a été renouvelé en janvier 1945. L'Alliance est devenue le Comité tripartite en 1946 et rassemble 59 entreprises. Il est géré alors par 9 patrons, 9 cadres ou agents (de la CGC, CFTC et CGT) et 9 ouvriers (de la CGT et de la CFTC ). Depuis avril 1950, les syndicalistes CGT refusent de siéger au conseil, sur la pression selon Migeon de la direction parisienne de leur syndicat..

Il milite à Reims - il préside le Centre interprofessionnel de Champagne-Nord des Métiers français - , et à l'échelon national à l'association Les Métiers français. Ce « Mouvement national pour la corporation » a été initié par le « comte de Paris » Henri d'Orléans (1908-1999) et soutenu par son périodique, Courrier royal, auquel Warnier collabore. Le mouvement « Métiers français » est un mouvement corporatiste fondé en . Le « comte de Paris » avait demandé l’union des Français sur les bases de leur métier, pour élaborer les bases d’une « société nouvelle basée sur le travail et la justice » et sauver « le patrimoine matériel et spirituel du pays ». Parmi ceux qui ont répondu à son appel figurent Pierre Nicolle, Warnier, Jean Le Cour-Grandmaison de la Fédération nationale catholique, Lévis-Mirepoix, Jean de Fabrègues, André Voisin, futur dirigeant de La Fédération. Ils s’appuient sur l’enseignement du christianisme social de René de La Tour du Pin et des encycliques pontificales. Le « comte de Paris » a ordonné fin 1937 de dissoudre l’organisation centrale des Métiers français et de maintenir les centres locaux qui peuvent vivre sur leurs ressources, ..... Warnier présente son expérience précorporatiste rémoise lors du deuxième congrès de cette association en 1937Courrier royal, 3 juillet 1937. Il l'a aussi présentée dans le périodique Le CorporatismeN° de février 1938 et dans des conférences, comme à Nancy ou à Lyon« Une réunion consacrée au pré-corporatisme. L'expérience des textiles de Reims », L'Est républicain, 30 janvier 1938, , Société d'économie politique et d'économie sociale de Lyon, 1939. Warnier est alors convaincu que « l’anarchie libérale ne pouvait plus durer, mais qu’elle n’était pas à remplacer par une économie caporalisée que l’État s’efforcerait de diriger ». Réponse à la crise des années 1930 et du libéralisme orthodoxe, son corporatisme se voulait aussi « un barrage » à l’étatismeOlivier Dard, « Le corporatisme entre traditionalistes et modernisateurs », dans Didier Musiedlak (dir.), Les expériences corporatives dans l'aire latine, Peter Lang, 2010, ..

Dès 1935, il souhaite « l’organisation à la fois sociale et économique des professions en « corporations » se gérant elles-mêmes », fondée sur des « corps professionnels dirigés par une représentation qualifiée des patrons, des techniciens, des employés, des ouvriers permettant la collaboration effective des divers éléments sociaux de la profession, dans un esprit de communauté d’intérêts indispensable au relèvement moral et économique du pays ». Avec comme arbitre « un pouvoir politique capable de rendre impartialement la justice, dégagé donc de la pression des partis aussi bien que de celle de l’argent ». Un capitalisme « assaini » mettrait un terme à « l’irresponsabilité et l’anonymat », concrétisés par la société anonyme. Car, selon Warnier, « il faut à toute entreprise un chef, mais un chef pleinement responsable » et « l’entreprise, qui est une communauté de travail, ne doit pas être à la merci du seul pouvoir d’un argent anonyme ». Le but devant permettre de retrouver « la notion chrétienne de l’homme »« Réponse de M. Jacques Warnier », La Revue hebdomadaire, 27 mars 1937. Dans ce dernier article, Warnier cite ses lettres envoyées au ministre du commerce en 1935, pour contrer un projet de loi qui ne tient compte que de l’organisation économique. Il s’agit dans cet article d’une réponse à une enquête menée par Emmanuel Beau de Loménie et intitulée « Nos chefs d’entreprise devant la réforme économique ». De cette enquête, à laquelle se sont prêtées des personnalités comme Claude-Joseph Gignoux, Jean Fraissinet, Jean Coutrot, Nicolle, Raty ou Darcy, les auteurs concluent que la plupart des patrons souffrent de « l’absence d’un programme d’action, d’une volonté précise », à l’exception de quelques hommes comme Warnier..