Le bataillon résistant FFI de la centrale d'Eysses a été constitué par les politiques résistants de la zone Sud regroupés par le gouvernement de Vichy dans le Centre de détention d'Eysses à Villeneuve-sur-Lot. Eysses est devenue, par la constitution de ce bataillon clandestin, la conquête de droits d'organisation, de formation et de représentation, une prison dans la Résistance.

Ce bataillon fut l'acteur d'un épisode unique de la Résistance, l'insurrection d'Eysses : une tentative d'évasion collective le dont l'objectif était de rejoindre les maquis de la région. Après l'échec de cette tentative, la répression de Vichy est terrible : condamnation à mort et exécution de douze prisonniers, déportation des autres détenus à Compiègne, puis dans le camp de concentration de Dachau. 400 d'entre eux n'ont pas survécu à la déportation.

Les survivants ont créé dès leur retour du camp de Dachau l'.

De la Résistance à la centrale d'Eysses vignette|Vue aérienne de la centrale d'Eysses, à Villeneuve-sur-LotPhoto Ray Delvert Entre deux épisodes majeurs de la Seconde Guerre mondiale, la victoire de l’armée soviétique à Stalingrad sur l’armée du Reich le et le débarquement des alliés en Normandie le , le combat de la Résistance s'intensifie contre les nazis et l’État français de Vichy. Avec sa milice (parti, police et armée supplétive de la Gestapo, prêtant serment à Hitler), le gouvernement de Vichy fait régner un régime de terreur en instituant une section spéciale des tribunaux afin d'éliminer tous les résistants. Leurs décisions arbitraires multiplient les incarcérations dans les prisons françaises.

Pour freiner les nombreuses évasions qui s'ensuivent, le gouvernement de Vichy décide de regrouper les 1200 résistants prisonniers de zone sud dans la centrale d'Eysses, considérée comme plus sûre. Le , un train se forme ; il transporte les résistants enfermés dans les prisons de Riom, Saint-Étienne, Lyon, Aix, Toulon, Nice, Marseille, Nîmes, Tarbes et Montpellier… jusqu’à la « maison de concentration » d’Eysses. Ce train devient , entonnée par ces hommes durant tout le trajet. Les rejoindront plus tard des résistants emprisonnés à Douai, Paris et ailleurs, puis 168 internés administratifs des camps de Saint-Sulpice-la-Pointe, Nexon et Saint-Paul d’Eyjaux, incarcérés sans décision de justice.

Début 1944, avec 1430 condamnés politiques passés dans ses murs, la prison centrale d’Eysses concentre 70 % du total des condamnés politiques détenus dans les prisons françaises (le total des résistants ayant été emprisonnés à Eysses entre 1940 et 1944 s'élève à 1836).

Eysses, une prison dans la Résistance Cette nouvelle population carcérale d’Eysses réunit des cadres syndicaux et politiques, des jeunes (60 % ont moins de 30 ans) pour qui la Résistance est souvent le premier engagement. Des antifascistes espagnols, italiens, polonais, allemands et autrichiens les ont rejoints.

Ce sont des hommes de toutes origines sociales ou géographiques, appartenant à la Résistance dans sa diversité : des communistes (dont la proportion est nettement majoritaire) et des gaullistes, des membres des mouvements Combat, Franc-Tireur, Libération, FTPF... et quelques membres des réseaux Buckmaster (dont réseau polonais F1) et Intelligence service.

Il s’agit d’un échantillon très représentatif des résistants emprisonnés par les autorités françaises. Ils s'unissent et s'organisent au sein d'un Collectif des détenus résistants, animé par un Comité directeur clandestin pluraliste (comprenant notamment Henri Auzias, Stéphane Fuchs, Victor Michaut, Pierre Doize et Paul Weil, dont les noms ont été attribués à des rues de Villeneuve-sur-Lot autour de la prison d'Eysses).

La conquête de droits d'organisation, de formation et de représentation Par la conjonction du surpeuplement, du changement de nature des prisonniers, des relations de respect mutuel avec le personnel pénitentiaire, de leur unité, de leur discipline et de leur détermination, les détenus patriotes parviennent à gagner la bienveillance du directeur de la prison Jean-Baptiste Lassalle, un fonctionnaire républicain., et l'aide active de l'économe Fougeroux et d'une partie du personnel, notamment du gardien-chef Dumas. Peu à peu, l'ordre social de la prison est renversé. Les détenus gagnent de fait ce que le régime de Vichy a toujours refusé aux résistants : un régime de détention politique plus favorable.

Les détenus obtiennent des délégués élus au niveau de chaque préau, représentatifs des différents courants de la Résistance, porteurs de revendications et de droits : droit de s’habiller en civil ; droit de parler, de circuler, de s’organiser en occupant des postes clés : infirmerie, économat, coiffeur, bureau de solidarité, bibliothèque, commission spectacles

droit de recevoir plus largement des livres d’étude, des colis, des parents ; droit de se réunir, droit de s’informer, de s’éduquer dans ce qui sera une véritable université des savoirs.

Pour porter ces revendications auprès de la direction de la prison, les résistants élisent deux délégués : Henri Auzias (communiste) et Stéphane Fuchs (gaulliste). droit d’organiser des fêtes pour les dates importantes (Noël, Pâques, Les Cendres, …)

Ils obtiennent l'autorisation de donner des cours et Eysses devient une véritable université populaire : des paysans aux médecins en passant par des étudiants, tel le futur prix Nobel de physique Georges Charpak, chacun partage ses savoirs. Eysses devint un lieu de débats, de rencontres et de réflexion citoyenne, de création artistique (dessins, poèmes, chants...) moyens d’oublier la souffrance, de magnifier le quotidien et de s’inscrire dans l’histoire.

Cette volonté d’instruction, cette soif de connaissance, cette émulation culturelle s’inscrivent dans le projet de reconstruction du pays porté par le Conseil National de la Résistance. Le résistant n'est plus ce bagnard soumis, silencieux, au garde-à-vous, tondu. Il redevient ce qu'il n'est plus même à l'extérieur, sous Vichy, un citoyen libre de penser et d'agir... mais à l'intérieur de murs bien gardés. Cette organisation de la vie dans la Centrale a pu être appelée par les anciens détenus la « République d'Eysses ».

Un bataillon FFI clandestin à Eysses vignette|"L'Unité, organe de résistance des embastillés d'Eysses" École de la vie et de la solidarité (comme en témoigne le partage des mandats et des colis dans les « gourbis »), exemple d’engagement et de sacrifice (beaucoup de résistants étaient fiancés, mariés ou pères), Eysses devient aussi un lieu de manifestations patriotiques et festives, avec des moments de communion collective comme le où drapeaux et cocardes étaient arborés tandis qu'on entendait poèmes et chants patriotiques : la Marseillaise, le Chant du départ, le Chant des FTP. Une pièce de théâtre, France d'abord, écrite par Paul Deguilhem, résistant détenu à Eysses, mort au camp de concentration de Dachau le , a même été interprétée par trois autres détenus résistants.

Toujours clandestinement, des journaux sont réalisés et affichés dans les préaux, un poste de radio permet de capter Radio-Londres et Radio-Moscou et de donner des nouvelles quotidiennes de l'avancée des troupes alliées ou des succès de la résistance extérieure. Des armes sont introduites dans la prison par l’intermédiaire de gardiens résistants. Les photographies prises entre et témoignent de l'unité et de la détermination des détenus résistants.

Les libertés reconquises derrière les hauts murs de la centrale d'Eysses, l'unité de tous les courants de la résistance interne en lien avec les surveillants résistants et avec la résistance extérieure, ont permis de constituer un véritable bataillon FFI, seul exemple dans une prison française.

Ce bataillon FFI clandestin, doté d’un état-major et d’un service de renseignement, regroupe 4 compagnies divisées en sections et petits groupes de 10 à l’image de l’armée française, et un groupe de républicains espagnols. Tous encadrés par des sous-officiers, des gradés, des cadres FTP et Corps Francs ; des moniteurs sportifs assurent l’instruction militaire sous couvert d'éducation physique afin de préparer une évasion collective en unités combattantes pour rejoindre les maquis.

Le bataillon FFI de la centrale d'Eysses est officiellement homologué le , et reconnu comme « unité combattante » le .

Les Trois Glorieuses Cette organisation montre son efficacité les 8, 9 et , baptisés par les résistants « les 3 glorieuses ». Ils s'opposent alors à 150 G.M.R. (Groupes Mobiles de Réserve, unités paramilitaires de Vichy) pour refuser le transfert en zone occupée des 159 internés administratifs et leur livraison aux nazis. Face à la mobilisation des 1200 détenus résistants, désarmés mais unis et décidés, une négociation entre les délégués résistants, le préfet, l’intendant régional de police et le directeur adjoint de l’administration pénitentiaire aboutit à un accord. C'est une première et importante victoire pour le Collectif des détenus résistants. Les internés administratifs sont envoyés au camp de Carrère puis à Sisteron d’où beaucoup s’évadent en janvier puis en . Les FTPF y libèrent les derniers internés le .

La fête de la jeunesse 16 janvier 1944 à la centrale d'Eysses|alt=16 janvier 1944 à la centrale d'Eysses|gauche|vignette Autre exemple unique dans la France occupée, le , un meeting politique se tient à la centrale sous le portrait du général de Gaulle pour « une France libre et heureuse ».

Cette assemblée se tient clandestinement à l'occasion de la organisée par le collectif des détenus. De véritables compétitions sportives sont organisées entre les quatre préaux. 400 jeunes détenus participent aux différentes épreuves : courses de vitesse, sauts, courses de fond, lancer du disque et du poids.

Après l’évasion de 54 détenus du quartier cellulaire début janvier, il s’agit de canaliser l’ardeur des jeunes, de contribuer à maintenir le moral au plus haut et de cimenter l’unité du groupe.

Cette photographie témoigne de l’unité de la Résistance au sein d’une prison, et de la force de ce Collectif d'Eysses, capable d'organiser au sein même de la prison une telle manifestation.

L'insurrection du 19 février 1944

La préparation Une aide extérieure est apportée aux emprisonnés d’Eysses très rapidement après leur arrivée. Malgré un contexte de terreur, les contacts sont établis avec la Résistance de Villeneuve et le Secours National de la ville dirigé par des antifascistes allemands.

En , l’état major national des FTP envoie un officier préparer l’évasion collective d’Eysses.

Les comités d’action paysanne aident au ravitaillement et les mouvements de résistance se chargent de trouver des points de chute, des camouflages, des papiers et des points de ralliement avec les maquis du Lot-et-Garonne et Dordogne Sud. Le CNR, avec Serge Ravanel, supervise ce projet d’évasion.

Le , les résistants d’Eysses organisent une première évasion d’un des leurs pour contacter la résistance extérieure. Des armes sont promises, mais ne sont jamais livrées (voir le témoignage de Serge Ravanel).

Une seconde évasion de 54 membres de l’Intelligence Service, du réseau Buckmaster et de l’Armée secrète, isolés des résistants d’Eysses au quartier cellulaire, réussit le avec la complicité de deux surveillants.

Cette importante évasion du quartier cellulaire amène le gouvernement de Vichy à nommer un nouveau directeur, le milicien Schivo. Eysses prison milicienne sous la surveillance de l’armée d’occupation, ce nouveau contexte répressif précipite le projet d’évasion collective.

L'insurrection Le au matin, profitant d'une visite de la prison par un inspecteur général de Vichy, les détenus font prisonnier ce dernier, le directeur et ses adjoints. Ils se rendent maîtres de la totalité de la prison. Ils sont sur le point de sortir quand l'alerte est donnée.