L'abbaye Notre-Dame de l'Eau (latin AquaGallia Christiana, op. cit. infra, col. 1326.) est une ancienne abbaye cistercienne de femmes située sur le territoire de l'actuelle commune de Ver-lès-Chartres (Eure-et-Loir).
Histoire Fondation L'abbaye Notre-Dame de l'Eau fut fondée en par Élisabeth (ou Isabelle), comtesse de Chartres, et par son deuxième mari, Jean de Montmirail. Par l'intercession de l'évêque de Chartres, Gautier, ils obtinrent de l'abbé de Saint-Père Guy Et non pas Gautier, donné par erreur comme abbé de Saint-Père à cette époque par Honoré Fisquet, op. cit. infra dans l'article relatif à l'abbaye Notre-Dame de l'Eau. Cette même source donne d'ailleurs bien Guy comme abbé de Saint-Père-en-Val en 1226 dans la chronologie des abbés de ce monastère, à la page 326. la permission de construire cette abbaye dans la paroisse de Saint-Victor de Ver, dont Guy était le patron, sur un fief nommé PentoisonHonoré Fisquet, op. cit. infra., ou PantoisonAbbé Guillon, op. cit. infra.. L'année précédente, en 1225, Élisabeth et Jean de Montmirail avaient en effet acheté à un certain Clément de Pentoison deux arpents de terres à Pentoison et Guiard dans la perspective d'y créer un établissement monastiqueAbbé Guillon, op. cit. infra. Cette précision est rapportée dans l'introduction à l'inventaire des archives de l'abbaye dressé par l'abbesse Denise-Françoise des Moustiers de Mérinville en 1738, introduction reproduite par l'abbé Guillon en pages LVIII et LIX de son ouvrage..
Dès sa fondation, le couvent reçut le titre d'abbaye (abbatia). Elle fut confiée à des religieuses de l'ordre et de la filiation de Cîteaux. On ignore cependant quel était précisément l'établissement monastique d'origine de ces religieuses. Il fut accordé à l'abbesse la juridiction spirituelle sur ses religieuses et la juridiction temporelle sur son territoire avec les droits de haute, moyenne et basse justice. La comtesse de Chartres dota l'établissement de cinquante livres de revenus et l'alimenta d'un muid de blé à prendre sur les bourgs du Coudray et de Luisant et de sept autres muids que devait fournir Vaufery, champtier où la comtesse avait déjà donné au couvent cinq arpents de prés. Dès 1226, un économe fut nommé et chargé de veiller au recouvrement de ces revenus. Cette même année commença la construction de l'église abbatiale.
En , la comtesse de Chartres et son époux achetèrent à Nicolas, fils d'un certain Guy et maire de Saint-Père, avec le consentement des religieux de l'abbaye de Saint-Père, une terre, des maisons et les droits qu'il possédait, tant en dîmes qu'en terres, relevant du fief de Pentoison. Ils donnèrent ces biens aux religieuses de Cîteaux pour y ériger de nouvelles constructions, jusqu'à la rivière.
L'établissement ainsi établi était situé entre les lieux-dits de Gouabille et de La Varenne. Sa proximité avec la rivière Eure (apud aqua, près de l'eau) fut à l'origine de son nom : Notre-Dame de l'Eau.
Durant tout le , l'abbaye se développa et reçut des biens d'illustres donateurs. Ainsi, la comtesse de Chartres et fondatrice de l'abbaye Élisabeth , lui légua par testament en 1248 cinquante-cinq livres en monnaie de Chartres. Parmi les autres bienfaiteurs de l'abbaye, on peut citer en 1256 Jean de Châtillon, comte de Blois, et en 1282 Pierre II, comte d'Alençon.
La Guerre de Cent Ans Au début de la Guerre de Cent Ans, les religieuses de l'abbaye de l'Eau se réfugièrent à l'intérieur des murs de Chartres, dans une maison qu'elles y possédaient et où elles firent aménager une chapelle. Elles firent installer une cloche pour sonner leurs offices, mais le chapitre cathédral s'opposa à cela, défendit de célébrer aucun office religieux dans cette chapelle et fit enlever la cloche. Il fit également détruire le clocher de cette chapelle improvisée. Il prétendait en effet avoir seul le droit de permettre ou d'empêcher l'érection d'aucune église ou chapelle dans la ville et la banlieue de Chartres. De fait, une bulle de Clément III défendait à toute personne d'établir dans la ville de Chartres et ses faubourgs aucune église, chapelle, oratoire, sans la permission de l'évêque ou du chapitreAbbé Guillon, op. cit. infra, page XXXVIII, mentionnant « Archives départementales d'Eure-et-Loir », G, 692, Livre des privilèges du chapitre, 1361, folio 5, recto.. L'abbesse Jeanne dépêcha le prêtre Jean Le Merle auprès du chapitre pour faire acte de soumission. Après le paiement d'une amende, les religieuses purent seulement conserver en cet endroit un oratoireAbbé Guillon, op. cit. infra, page XXXIX..
À la fin de l'année 1361, après la conclusion du traité de Brétigny, les religieuses de l'Eau retournèrent dans leur abbaye, qu'elles retrouvèrent dévastée. En effet, durant leur période d'installation à Chartres, l'abbaye avait été mise à sac et au pillage. Elles eurent le plus grand mal à rétablir leur établissement, du fait de graves difficultés financières. En effet, la construction de l'oratoire de Chartres avait englouti des sommes énormes. Par ailleurs, les redevances dues à l'abbaye n'étaient pas payées du fait des destructions de la guerre dans la région. La reprise de la guerre, quelques années plus tard, et l'apparition d'une peste, à partir de 1377, n'arrangèrent pas les choses. Les religieuses furent souvent contraintes d'engager des procédures, et plusieurs débiteurs de l'abbaye furent condamnés à payer des sommes dues à l'abbaye. Ainsi, le , une sentence du Parlement condamna Guillaume, seigneur de Meslay, à solder ses anciennes dettes envers l'abbaye. Trois jours plus tard, c'est Philippe de Chartres, seigneur de Ver, qui fut à son tour condamné. En 1382, Pierre II d'Alençon reçut une doléance des religieuses car les 25 livres annuelles dues à l'abbaye ne rentraient plus dans les coffres. Le siècle suivant encore les sœurs de l'Eau connaissaient des difficultés financières. Ainsi, le Pierre Rénier, trésorier général du duc d'Orléans, contresigna sur ordre de ce dernier une quittance de 60 livres tournois en faveur de l'Eau, somme prise sur la recette de Châteaudun. En 1424, un accord intervenait pour la rente de quatre muids de blé que l'hébergement de Blaindainville avait du mal à toucher. En 1432, Thibault de Romignac, héritier de Philippe de Bonville, s'engageait à solder un muid de blé et un demi-muid d'avoineAbbé Guillon, op. cit. infra, pages XXXIX et XL..
Ces actes qui nous sont parvenus montrent les grandes difficultés financières que connut l'abbaye Notre-Dame de l'Eau à cette période de son histoire. Ces difficultés financières expliquent pourquoi la reconstruction de l'église ne fut achevée qu'en 1530, même si les autres bâtiments du domaine abbatial avaient été achevés bien auparavant. Ainsi par exemple, l'hôtel de l'abbaye était reconstruit au moins en 1487, puisqu'un acte du de cette année le mentionne. L'église fut finalement consacrée le par Monseigneur Louis Guillart, évêque de Chartres. Cette consécration rétablit enfin pleinement l'abbaye dans sa mission religieuse, après 150 ans de difficultés consécutives à la guerreAbbé Guillon, op. cit. infra, pages XL et XLI..
Les guerres de Religion L'abbaye fut à nouveau détruite par les calvinistes pendant les guerres de Religion. En effet, en se retirant le du siège de Chartres, les Huguenots, pour se venger de leur échec, détruisirent nombre d'établissements monastiques et d'églises dans la région chartraine, parmi lesquels l'abbaye Notre-Dame de l'Eau. Aucune religieuse ne fut blessée ou tuée, mais il fallut à nouveau tout reconstruire.
Cette reconstruction des bâtiments fut ordonnée dès 1568. Lorsque l'abbesse Élisabeth II Chapelain mourut en 1575, les bâtiments n'étaient pas encore achevés. Le , le culte religieux était rétabli et on inhuma dans l'église la sœur Françoise. Le couvent fut finalement restauré complètement en 1603. C'est en effet le de cette année que l'abbatiale fut bénite par Edmond de la Croix, abbé de CîteauxAbbé Guillon, op. cit. infra, page XLII..
Cependant, cette réhabilitation présentait encore des lacunes au début du . Ainsi, la clôture rigoureuse des couvents, imposée par le concile de Trente, fut difficilement établie à l'abbaye de l'Eau, ce qui entraîna des remontrances des vicaires de Fourcamont en 1624, de Pontguillon en 1636, de Gaudesche, de l'Estoile et de l'évêque de Chartres lui-mêmeAbbé Guillon, op. cit. infra, pages XXVI et XXVII..
La Révolution française La veille de la Révolution, le , l'abbaye subit une tempête qui endommagea gravement les bâtiments claustraux (réfectoire, chapitre, dortoir). Les sœurs durent emprunter livres pour engager des travaux de restaurationAbbé Guillon, op. cit. infra, page LXI..
L'abbaye fut déclarée bien national à la Révolution. Un inventaire de ses biens fut dressé le , puis lesdits biens furent mis en régie le suivant par la municipalité de Chartres. Le , sur ordre du département, les chevaux, bestiaux et ustensiles de labour furent mis en vente sous la responsabilité du citoyen Drouin, commis principalAbbé Guillon, op. cit. infra, pages LXI et LXII..
Pendant cette période, la plupart des religieuses restèrent dans l'abbaye. Cinq d'entre elles cependant décidèrent de la quitterLa sœur Tribard, économe du couvent, âgée de 45 ans, fut la première à quitter l'établissement, après 28 années passées en tant que religieuse professe. Elle invoqua des raisons de santé et retourna dans sa famille à Vierzon, non sans avoir réclamé le 23 avril 1790 sa pension, ses meubles et effets personnels. La sœur Marguerite Lubin, suivit. Ayant peur de rester à la campagne en raison des troubles révolutionnaires, elle retourna chez les Filles-Dieu, au couvent de Saint-Jean, où elle était demeurée pendant sa jeunesse et prit le nom de sœur Bernard. La troisième religieuse qui quitta le couvent fut la sœur Jeanne-Françoise Pellerin. Elle réclama ses habits, son linge, les meubles de sa cellule et sa pension le 14 janvier 1791, puis se retira chez son frère. Enfin, les sœurs Julie Brion et Marguerite Du Rocher se retirèrent dans leur famille (abbé Guillon, op. cit. infra, pages LXII et LXIII).. Le , les domestiques attachés au service de la ferme attenant à l'abbaye quittèrent à leur tour l'établissementL'abbé Guillon, op. cit. infra, page LXIII nous donne leur nom : Étienne Régnier, André Panthou, Jullien Binet, Cyr Mullot et Marie-Thérèse Bréant..
Les propriétés extérieures de l'abbaye commencèrent alors à être démantelées et vendues aux enchères. Le moulin de La Fosse, les terres des vallées de Berchères, les fermes d'Ermenonville-la-Grande et du Rosay, pour citer les plus importantes, furent cédées les unes après les autres (cf. infra)Abbé Guillon, op. cit. infra, pages LXIII et LXIV..
Le , Louis-Albert Quévanne, ingénieur en chef du département d'Eure-et-Loir, divisa la propriété abbatiale pour séparer les bâtiments religieux de la ferme attenante, dans le but de vendre cette dernièreAbbé Guillon, op. cit. infra, page LXIV..
Enfin, le , la communauté monastique fut dissoute et les dernières religieuses, dont notamment l'abbesse Thérèse-Françoise-Gabrielle de Vauldrey, furent priées de quitter l'abbayeAbbé Guillon, op. cit. infra, page LXVI.. On leur laissa un peu plus de deux mois pour organiser leur départ. On ne leur accorda que le mobilier de leur chambre et leurs effets personnels. Le , les sœurs quittèrent définitivement l'abbaye. L'abbesse s'installa à Saint-Chéron, en compagnie d'une sœur converse. Les autres religieuses se dispersèrent. Plusieurs d'entre elles devinrent hospitalières à Tours.