alt=Page de titre de l’Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques de Gabriel Cramer (publié à Genève en 1750)|vignette|Page de titre de l’Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques de Gabriel Cramer (publié à Genève en 1750)
L’Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques est un livre de géométrie écrit par Gabriel Cramer et publié en 1750 à Genève par les imprimeurs-libraires Frères Cramer et Claude Philibert. Il traite de l'étude des courbes algébriques planes des différents ordres par le seul moyen de l'algèbre, sans recours au calcul différentiel, et ambitionne d'établir une classification des courbes algébriques des cinq premiers ordres.
Il est resté célèbre essentiellement pour ses annexes, qui présentent les formules permettant de calculer ce que l'on appellerait aujourd'hui les solutions d'un système d'équations linéaires à une inconnue par la méthode des déterminants, plus connues aujourd'hui sous le nom de règle de Cramer.
Contexte historique La publication de cet important ouvrage vient clore plus d'un siècle de recherches sur une possible classification des courbes algébriques planes, entamées après la parution de La Géométrie de René Descartes en 1637. Dès la fin des années 1660, Isaac Newton travaille à la classification des courbes du troisième ordre, mais ne publie ses résultats qu'en 1704, dans un court mémoire intitulé Enumeratio linearum tertii ordinis placé en annexe de son Opticks. La classification de Newton se base sur une généralisation des définitions et propriétés habituellement utilisées pour les coniques aux courbes du troisième ordre ; après avoir réduit l'équation générale des courbes du troisième ordre à quatre cas différents, il énumère et nomme 72 espèces en se basant sur le nombre et la nature des racines du second membre commun à ces quatre équations.
Comme souvent, Newton publie ses résultats sans démonstration, ce qui oblige ses successeurs à reconstituer les méthodes utilisées pour obtenir ces résultats, et qui fera dire à Gabriel Cramer en préface de son propre ouvrage : . Le livre du Genevois s'inscrit ainsi dans une tradition d'explicitation des méthodes newtoniennes pour l'étude des courbes, qui permettra à plusieurs auteurs de proposer des ouvrages et des mémoires relatifs à ce sujet pendant toute la première moitié du : ainsi, des Lineæ tertii ordinis Neutonianæ, sive Illustratio tractatus D. Neutoni De enumeratione linearum tertii ordinis de James Stirling publié à Oxford en 1717 (qui ajoute 2 espèces à la liste de Newton), du Traité des lignes du troisième ordre, ou courbes du second genre de François Nicole (qui en découvre une de plus) et de l'Examen des lignes du quatrième ordre, ou courbes du troisième genre de l'abbé Christophe-Bernard de Bragelongne, tous deux publiés dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences de Paris au début des années 1730, ou encore des Usages de l’Analyse de Descartes pour découvrir, sans le secours du Calcul Differentiel, les Proprietés, ou Affections principales des Lignes Géométriques de tous les Ordres, de Jean-Paul de Gua de Malves, publié à Paris en 1740.
alt=Portrait de Gabriel Cramer, attribué à Robert Gardelle|vignette|Portrait de Gabriel Cramer, attribué à Robert Gardelle
Tous ces auteurs sont cités dans la préface de l’Introduction de Cramer pour leurs différents apports, aux côtés de quelques autres (notamment Brook Taylor et Willem Jacob 's Gravesande pour l'utilisation du parallélogramme analytique de Newton et de la méthode des séries). Il faut noter qu'un autre ouvrage traitant du même sujet, quoiqu'en utilisant des méthodes sensiblement différentes, est publié deux ans avant celui de Cramer : il s'agit de l’Introductio in analysin infinitorum de Leonhard Euler (plus particulièrement le second volume) publié en 1748 à Lausanne, qui connaîtra également un très grand succès. À ce propos, Cramer écrit : Le Genevois connaissait bien les travaux de Leonhard Euler, ce dernier l'ayant même sollicité pour superviser l'édition de son ouvrage qu'il avait confiée à Marc-Michel Bousquet à Lausanne en 1743, proposition déclinée par Cramer mais initiant une correspondance scientifique nourrie entre les deux hommes. Le sujet des courbes algébriques y est d'ailleurs abordé à de nombreuses reprises, on y trouve notamment des échanges intéressants à propos de l'existence des points de rebroussement de la seconde espèce, que Gabriel Cramer intégrera dans son ouvrage après avoir été convaincu par les arguments d'EulerVoir le détail de cette question des points de rebroussement de la seconde espèce dans . et également dans : . Cette correspondance nous apprend également, ce qui est confirmé par d'autres sources épistolaires, que la rédaction de l’Introduction a débuté en 1740, et que le projet éditorial initial du Genevois a subi beaucoup d'évolutions dans les dix ans qui ont suivi, jusqu'à sa publication lors de l'été 1750 à Genève.
Gabriel Cramer propose donc, avec cet ouvrage, une véritable somme du savoir de son temps sur l'étude des courbes algébriques, augmentée de deux annexes présentant des résultats algébriques qui feront date, la première donnant les formules pour résoudre simultanément plusieurs équations linéaires du premier degré comportant autant d'inconnues (Règle de Cramer), et la seconde ambitionnant de donner une démonstration rigoureuse du théorème donnant le nombre de points d'intersection de deux courbes algébriques, qui est aujourd'hui connu sous le nom de théorème de Bézout.
Plan et contenus de l'ouvrage Le livre, qui n'a connu qu'une seule édition in-quarto, contient une préface de 29 pages (numérotées de v à xxiii), suivie de 680 pages de texte et 33 planches de figures, régulièrement insérées dans le corps de l'ouvrage, et se termine par 12 pages présentant l'index et les errata.
Dans sa préface, Gabriel Cramer inscrit son traité dans une perspective historique, des courbes étudiées par les Anciens à l’Introductio in analysin infinitorum de Leonhard Euler, en passant par La Géométrie de René Descartes et l’Enumeratio d'Isaac Newton. Il y fait l'apologie des méthodes nouvelles (algèbre et analyse), en réaction à un usage encore très répandu des méthodes géométriques synthétiques, et précise que (p. vii). Il y fait également état des objectifs pédagogiques de cet ouvrage, en concluant sa préface de la manière suivante (p. xxiii) :
alt=Appendice I de l'Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques de Gabriel Cramer (p. 657)|droite|vignette|Appendice I de l’Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques de G. Cramer (p. 657) L'ouvrage se décompose ensuite en treize chapitres (en conservant l'orthographe et la graphie originelle) :
Chapitre I : De la Nature des Lignes Courbes en général, & de leurs Équations. Chapitre II : Des transformations que subit l’Équation d’une Courbe, quand on la rapporte à d’autres coordonnées. Chapitre III : Des différens Ordres des Lignes algébriques. Chapitre IV : Quelques Remarques sur la construction géométrique des Égalités. Chapitre V : Valeur du Produit de toutes les Ordonnées d’une même Abscisse. Chapitre VI : Des Diamètres, Contre-Diamètres, & Centres des Lignes Courbes. Chapitre VII : Détermination des plus grands termes d’une Équation. Principes de la Méthodes des Séries, ou Suites infinies. Chapitre VIII : Des Branches infinies des Courbes. Chapitre IX : Divisions générales des Lignes des cinq premiers Ordres. Chapitre X : Des Points singuliers ; Points multiples, Points d’Inflexion & de Serpentement. Chapitre XI : De la Méthode des Tangentes. Des Points d’Inflexion, &c. Des plus grandes & des plus petites abscisses & ordonnées, &c. Chapitre XII : De la Courbure des Lignes Courbes en leurs différens Points. Chapitre XIII : Des différentes espèces de Points multiples dont peuvent être susceptibles les Courbes des six premiers Ordres.
Les deux premiers chapitres permettent à l'auteur de définir les notions fondamentales : les différentes sortes de courbes (planes ou à double courbure, algébriques ou géométriques, transcendantes ou algébriques, exponentielles, interscendantes), les équations d'une courbe algébrique puis, après avoir énoncé qu'il est laissé invariant par les changements de coordonnées, l'ordre d'une courbe algébrique (comme degré commun de ses équations). Le troisième chapitre lui donne l'occasion d'introduire le parallélogramme analytique de Newton, dont il adopte, à la suite de Jean-Paul de Gua de Malves, une variante qu'il nomme triangle analytique. Ce triangle algébrique lui permet de démontrer que l'équation générale d'une courbe algébrique d'ordre contient termes et donc que la donnée, dans le cas général, de points distincts permet de définir l'équation de la courbe passant par ces points (p. 58). C'est alors que, dans une note de bas de page, Gabriel Cramer indique qu'il a pour résoudre le système d'équations obtenu (p. 60) et renvoie le lecteur vers l'annexe I. Il travaille également dans ce chapitre la question du nombre de points d'intersection de deux courbes algébriques d'ordres et dont il énonce que ce nombre est égal, au plus, au produit de leurs ordres (p. 76). Il souligne que ce résultat a déjà été annoncé par Colin Maclaurin, mais sans que ce dernier ait publié de démonstration, et renvoie le lecteur vers l'annexe II pour prendre connaissance de sa propre démonstration. Gabriel Cramer conclut ce quatrième chapitre en mentionnant une entre ces deux résultats (p. 78-79), remarquant que deux courbes d'ordre 3 se coupent (en général) en neuf points, alors qu'il suffit a priori de neuf points pour définir une courbe d'ordre 3 : c'est le paradoxe connu aujourd'hui sous le nom de paradoxe de Cramer, partiellement expliqué par Leonhard Euler dans leur correspondance, et définitivement éclairci par Julius Plücker en 1828.
Le quatrième chapitre inscrit le travail de Gabriel Cramer dans la tradition cartésienne de la construction des équations : il s'agit de proposer une construction à la règle et au compas permettant d'obtenir des segments dont les longueurs sont égales aux racines d’une équation donnée, en utilisant pour cela deux courbes algébriques bien choisies, dont les abscisses des points d’intersection sont les racines recherchées.
Le cinquième chapitre expose la démonstration d'un théorème difficile généralisant, pour des courbes d'ordres quelconques, des relations métriques déjà bien connues dans le cas des coniques, qui lui permettent, dans le sixième chapitre, d'étendre les définitions de diamètre, contre-diamètre et de centre aux courbes d'ordres supérieurs.
Le septième chapitre est tout à fait central et essentiel dans le traité des courbes de Gabriel Cramer : après avoir indiqué au lecteur comment circuler dans les différents ordres d'infinis, il mobilise le triangle analytique, défini dans le quatrième chapitre, pour donner une méthode permettant de déterminer les termes prépondérants d'une équation d'une courbe à l'origine ou à l'infini. C'est sur ce dispositif que l'auteur s'appuie pour déterminer les branches infinies (hyperboliques ou paraboliques) et les asymptotes des courbes dans un long huitième chapitre (136 pages !), qui constitue la base de la classification des courbes des cinq premiers ordres présentée dans le neuvième chapitre. Cette classification s'appuie sur le nombre et sur la nature des branches infinies des courbes : commençant par le second ordre, il retombe naturellement sur les résultats déjà connus sur la classification des coniques, puis il poursuit avec les courbes du troisième ordre, retrouvant ainsi les 78 déjà espèces énumérées par Isaac Newton et ses successeurs, distribuées en 4 classes et 14 genres. Il s'attaque ensuite aux courbes du quatrième ordre, ce qui débouche sur une division en 9 classes et 58 genres différents. Le travail sur les courbes du cinquième ordre n'est qu'esquissé, mais il annonce tout de même une division en 11 classes.