La Becquée est un roman de mœurs français de René Boylesve. L'œuvre, largement autobiographique, paraît en volume en 1901 après avoir été publiée l'année précédente en feuilleton.

Le narrateur, un jeune enfant, décrit la vie et les relations parfois compliquées des membres d'une famille regroupée autour de sa grand-tante Félicie, sur un vaste domaine terrien du sud de la Touraine dans les années qui suivent la guerre franco-allemande de 1870. L'entourage de la vieille dame profite de son hospitalité et reçoit d'elle « la becquée » en étant logé et nourri, situation que la tante assume. Or elle se sait malade et condamnée, et sa fin prochaine inquiète égoïstement ses proches plus qu'elle ne les émeut. Félicie initie le jeune Riquet à l'amour de la terre nourricière et à la gestion du domaine, espérant ainsi assurer la pérennité de celui-ci lorsque l'enfant aura grandi.

Le cadre régionaliste et réaliste de l'œuvre a en définitive peu d'importance, dans la mesure où le roman pourrait se situer dans n'importe quelle région. Ce cadre est surtout pour l'auteur l'occasion de se livrer à une étude de caractères, au premier rang desquels celui de la tante Félicie, qui ne vit que par et pour sa terre. Le livre est également une analyse, qui parfois se transforme en satire, des mœurs de la petite bourgeoisie de son époque. Le choix du narrateur, un enfant de cinq ans au début du roman, qui décrit mais n'interprète pas, donne plus de relief à cette étude et laisse au lecteur une part plus active.

Le roman a une suite, L'Enfant à la balustrade, publié en 1903.

Résumé Une citation de Jacques Amyot, en épigraphe du premier chapitre, donne d'emblée au lecteur l'explication du titre du roman..

vignette|alt=Photographie en couleurs d'un dolmen.|Le « Chillou du Feuillet », à Descartes, en limite de Marcé-sur-Esves. Dans le sud de la Touraine, vers la fin de la guerre de 1870 , après le décès de sa mère, le jeune Henri Nadaud, surnommé Riquet, vient vivre à la grande ferme de Courance. Son père, accaparé par son étude de notaire, reste à la ville voisine. Là le jeune enfant observe et raconte la vie de sa famille, dominée par la forte personnalité de sa grand-tante Félicie, propriétaire des d'un domaine regroupé autour de la ferme principale. Félicie initie son petit-neveu à la gestion du domaine, au cours de longues promenades, pendant lesquelles ils font très souvent halte au pied d'un dolmen. Or cette « tante à héritage » est malade, condamnée, ce qui inquiète l'entourage nombreux qu'elle héberge, habitué à compter sur son soutien financier, à recevoir d'elle .. Son beau-frère Casimir, en outre, n'a aucune prédisposition pour la gestion des biens et enchaîne avec une naïveté déconcertante les placements hasardeux et les désastres financiers. C'est ainsi qu'il prétend être en mesure d'acheter et de gérer, aux portes de Courance, un moulin et des terres que Félicie n'a jamais pu acquérir : ce sera un échec de plus à son compte. Quant à Philibert, le fils de Casimir, c'est un artiste peintre et dessinateur, aussi rêveur que Félicie est terre-à-terre, qui tire le diable par la queue à Paris et vit maritalement avec une modiste dont il a eu une fille. Lorsque l'inquiétude de son entourage devient trop explicite, plus au sujet de son propre avenir qu'à propos de la santé de la tante, et que la répartition de l'héritage espéré commence à être ouvertement discutée, Félicie coupe court : .. vignette|gauche|alt=Dessin en noir et blanc d'une jeune femme descendant d'une carriole.|« La Créole » arrivant à Courance. En outre, le père de Riquet envisage de se remarier avec une Créole, catholique mais amie d'Américains protestants, ce qui ne contribue pas à apaiser les tensions au sein de la famille. Félicie, rigoriste jusqu'à refuser de reconnaître l'existence de la fille de Philibert parce qu'elle est née d'une union libre, ne peut accepter le projet de son neveu. Pour elle comme pour sa sœur, mère de , les mariages doivent se conclure au sein d'une même classe sociale, entre personnes de même origine géographique si possible. Elle reprend à son compte des lieux communs de l'époque : les Créoles sont ..

Ce n'est que lorsque Félicie apprend la gravité de sa maladie qu'elle commence à laisser libre cours à son bon cœur et que son affection, jusque là dissimulée, devient plus démonstrative. Elle meurt peu après, suivie de près par son mari dont l'attachement envers sa femme ne transparaissait pas jusqu'alors, et qui a même eu une fille avec l'une de ses fermières ; il ne peut supporter la disparition de Félicie, bien que leurs caractères aient été très différents, et se tue d'un coup de fusil de chasse. Riquet devient l'unique héritier du domaine, à charge pour son père, usufruitier, de servir une rente viagère à chaque membre de la famille. Courance est ainsi à l'abri de tout risque de démembrement, du moins jusqu'à la majorité de l'enfant et tous les proches de Félicie « auront à manger ».

L'Enfant à la balustrade, roman paru en 1903, est la suite de La Becquée.

Personnages et caractères principaux Boylesve ne dresse pas une fois pour toutes un portrait physique de ses personnages ; usant du même procédé que Prosper Mérimée et procédant par petites touches, il laisse au lecteur le soin de reconstituer ce portrait en rassemblant les éléments glanés au fil des pages. De même, l'auteur ne se livre pas dans ses pages à l'analyse explicite des caractères ; il donne au lecteur les éléments qui lui permettent de le faire.

Henri « Riquet » Nadaud, le narrateur, est identifié à René Boylesve au même âge. Il ne prend qu'exceptionnellement part à l'action et n'est, dans le roman, que le témoin des faits qu'il décrit, même s'il arrive que son opinion transparaisse dans la manière dont il raconte, principalement dans la seconde partie du roman où l'enfant, prenant de l'âge, acquiert une capacité de jugement plus sûre.

Félicie Planté, grand-tante de Riquet, propriétaire de Courance qu'elle dirige d'une main de fer, est le personnage central du roman, indissociable du domaine qui pourrait partager avec elle le titre de « personnage principal ». C'est autour d'elle que tout se joue ; c'est par elle que la famille rassemblée à Courance existe et c'est grâce à Félicie que cette famille peut subsister. Son attachement aux biens matériels s'accompagne d'un certain scepticisme à l'égard des dogmes religieux..

Casimir Fantin, beau-frère de Félicie et grand-père de Riquet, est un « aventurier » que tout oppose à sa belle-sœur. Son caractère enjoué et sa perpétuelle insouciance apportent cependant un peu de gaieté dans la vie assez austère de la famille. Dans Les Bonnets de dentelle, le personnage d'Adolphe, homologue de Casimir, est qualifié par Boylesve d'. et telle fut la personnalité de Julien Boilesve, grand-père de René.

, père de Riquet, notaire, ne serait qu'un personnage secondaire tant il n'intervient qu'épisodiquement dans le roman si son projet de remariage, après son veuvage dans les premières lignes du roman, ne constituait pas l'un des bouleversements sociétaux de ce petit monde.

Philibert Fantin, fils de Casimir, artiste peintre idéaliste mais au bon cœur indéniable, fait également preuve, en voulant épouser la mère de son enfant, d'un profond sens de la famille, à contre-courant de celui, plus artificiel, des autres personnages qui le qualifient de « dévoyé » ; Félicie se rapproche cependant de lui à la fin de sa vie et tente même de l'intéresser, sans grand succès, à la marche de Courance.

, parent éloigné et ami de Félicie, ce qui rend son mari jaloux, est un ancien avocat. Son surnom de « Sucre-d'Orge » lui vient de sa capacité à supporter avec le sourire et en toutes circonstances le caractère de Félicie à qui il rend visite chaque mercredi. Il a sur elle une réelle influence. ; de son côté, elle lui fait entièrement confiance au point de déposer son testament entre ses mains.

Longue gestation vignette|redresse|alt=Dessin en noir et blanc du visage d'un homme.|Hugues Rebell, par Félix Vallotton (v. 1898). Très tôt, vers 1893 ou 1894, René Boylesve semble avoir été encouragé par son ami Hugues Rebell à publier un livre tiré de ses souvenirs d'enfance dans le sud de la Touraine ; il y en aura deux, La Becquée suivi de L'Enfant à la balustrade. vignette|gauche|alt=Dessin en noir et blanc d'un homme écrivant, assis à une table.|Louis Ganderax. En 1899 Boylesve soumet à Louis Ganderax, directeur de la Revue de Paris, Les Bonnets de dentelle, deuxième version d'un roman sur ses souvenirs de petite enfance . Le texte est refusé par l'éditeur qui en souligne toutefois l'intérêt, mais qui reproche à Boylesve un style pas assez resserré et une intrigue trop courte : le roman se termine à l'annonce du verdict médical pour la tante Félicie ; il est rédigé de manière impersonnelle.

Boylesve, après une parenthèse consacrée à l'écriture de Mademoiselle Cloque, remanie donc son manuscrit et parvient à proposer un texte plus condensé (un tiers plus court) mais dont l'histoire s'étend sur une durée plus longue de trois ans, jusqu'à la mort de Félicie sous le titre de La Becquée. Le jeune Henri devient le narrateur même si la tante Félicie reste le personnage central ; le nom de la plupart des protagonistes, dont celui du narrateur, est modifié. Le style est plus direct, les phrases plus courtes. Autre modification, plus anecdotique mais immédiatement perceptible par le lecteur, le parler très patoisant de certains personnages des Bonnets de dentelle est corrigé et neutralisé, permettant un accès plus facile à un lectorat élargi. Le texte est alors accepté par Ganderax à qui Boylesve dédie le roman.

La Becquée est le premier roman d'une période « autobiographique » dans l'œuvre de Boylesve, où il se met lui-même en scène, alors qu'il n'apparaît pas dans Mademoiselle Cloque, qui se déroule sur les lieux ou Boylesve a vécu adolescent. Si Mademoiselle Cloque inaugure aussi un « nouveau style » de rédaction dont l'auteur ne se départira plus et qui semble faire le lien entre Gustave Flaubert et Marcel Proust selon Charles Du Bos., il est possible, à la lecture des Bonnets de dentelle et de La Becquée, de suivre l'évolution de l'écriture de Boylesve sur un même sujet de roman.. Pierre Joulia estime d'ailleurs que les exigences de Ganderax ne font que pousser Boylesve vers un style plus classique qui correspond au fond davantage à la nature de l'écrivain.

Au même titre que le marquis d'Aubrebie dans Mademoiselle Cloque ou le baron de Chemillé dans La Leçon d'amour dans un parc peuvent être considérés comme les porte-parole de l'auteur, , ami de Félicie, se charge ponctuellement dans La Becquée d'exprimer l'opinion de René Boylesve. L'écrivain s'incarne donc dans deux personnages, l'enfant qui raconte, décrit mais ne juge pas, et l'homme d'âge mûr dont les avis sont attendus et écoutés par les autres protagonistes qui pourtant ne l'aiment pas.

Roman en apparence régionaliste Avec Mademoiselle Cloque, l'Enfant à la balustrade, La Leçon d'amour dans un parc et Le Médecin des dames de Néans, La Becquée fait partie des romans que René Boylesve a consacrés à selon François Trémouilloux, c'est-à-dire la Touraine. Pourtant, La Becquée n'est pas un roman régional et les souvenirs d'enfance de Boylesve ne sont qu'un support dans lequel il développe ses études de mœurs. Dans cette œuvre, le cadre importe peu même s'il est symbolique pour l'auteur qui construit l'histoire autour de personnages, de lieux et de faits connus de lui : l'intrigue aurait très bien pu se dérouler dans n'importe quel autre grand domaine terrien et mettre en avant les mêmes problématiques. Boylesve fait sienne cette formule d'Émile Zola : ..

Autobiographie partielle Le clan familial