LUnion des femmes peintres et sculpteurs (UFPS, parfois dénommée également Union des femmes peintres, sculpteurs, graveurs et décorateurs), est la première société de femmes artistes créée en France. Fondée à Paris en 1881 par la sculptrice Hélène Bertaux, elle s'inscrit à la croisée des mouvements artistiques et féministes des et milite pour l'égalité d'accès des femmes à l'enseignement artistique, aux carrières professionnelles et aux institutions. Grâce à l'UFPS, entre 1896 et 1900, les femmes sont progressivement admises à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, et obtiennent en 1903 le droit de concourir au prix de Rome. Après ces premières années de militantisme féministe, l'UFPS s'embourgeoise entre les deux guerres mondiales, et adopte une ligne esthétique majoritairement académique. Ses salons ont alors pu contribuer à confiner certaines femmes artistes dans un espace séparé, à l'écart des circuits d'avant-garde. Après 1945, l'UFPS tente de se renouveler autour de thèmes artistiques plus contemporains. Lors de la seconde vague féministe des années 1970, l'UFPS tente une nouvelle modernisation, notamment à l'occasion du salon de 1975, mais se trouve concurrencée par l'émergence de collectifs de femmes artistes plus politisés et expérimentaux. L'Union disparaît en 1995, après avoir, de 1882 à 1994, organisé 110 salons, contribuant à la visibilité et à la reconnaissance professionnelle de plusieurs générations de femmes artistes en France, à leur accès à des prix et aux commandes publiques, ainsi qu'à la constitution de réseaux de sociabilité et de solidarité.
Les origines de l'« Union » (1881-1894) : Madame Léon Bertaux À la fin du en France, « une troupe invisible de femmes » à l'écart de la professionnalisation artistique Dans les années 1770 Élisabeth Vigée Le Brun est reconnue comme portraitisteAnn Sutherland Harris et Linda Nochlin, Femmes Peintres, 1550-1950, Paris, Éditions Des femmes, 1981. et en 1783 neuf jeunes filles sont admises à participer au « Mai », salon annuel de la place Dauphine. Cependant jusqu'à la fin du , la quasi-totalité des femmes artistes sont filles ou épouses d'un artiste, et les femmes ont toujours beaucoup de mal à se faire reconnaître en tant qu'artistes, quoique de plus en plus attirées par la profession : la pression sociale (institutions, famille, critique) les marginalise. Excepté dans certaines familles aisées, les femmes ne peuvent recevoir un enseignement artistique financièrement accessible et de qualité, l'école nationale des Beaux-Arts (subventionnée) leur étant interdite. Si à la fin du des enseignements publics de dessin sont proposés par la ville de Paris, ceux avec modèle vivant sont restreints aux hommesPatrimoine de l'enseignement du dessin, sur Paris Patrimoine professionnel.. Or dans l'académisme d'alors du Salon, l'apprentissage de l'anatomie par peinture de modèle vivant est extrêmement important et seules quelques académies privées (Académie Julian, Académie Colarossi, Académie Delécluse, école de Madame Trélat de Vigny) qui s'ouvrent aux femmes dans les années 1870 leur autorisent parfois la peinture d'après modèle masculin.
Dans l'« Atelier des dames » de Durand et Henner à partir de 1874, le statut des femmes, entre élève et modèle, est parfois ambiguNina Meisel, Éva-Maria Hollerer, Marion Lagrange, Kedrun Laurie, Éléonore Derisson, Mathilde Huet, Catalogue d'exposition au Musée National Jean-Jacques Henner : Elles. Les élèves de Jean-Jacques Henner. Faton editions, Dijon, 2024 .. Même admises en ateliers, les conventions en vigueur mettent les étudiantes à l'écart des circuits sociaux masculins (cafés, vie « bohème ») et des discussions artistiques et de l'émulation qui y existent.. Certaines femmes artistes intégrées dans la société bourgeoise peuvent tenir des salons mondains pour faire exister leur art.
Le Salon « officiel » jusqu'en 1880, puis celui de la Société des artistes français, restent très sélectif à l'égard des femmes peintres et l'hégémonie des hommes y est forte (le pourcentage d'exposantes n'y dépasse pas les 15 % à la fin du Laurent Manœuvre, Le Salon et les expositions, sur culture.gouv.fr., alors que la proportion de femmes parmi les peintres est estimée à Käthe Schirmacher, Le travail des femmes en France, Le Musée Social Mémoires et documents, Arthur Rousseau éd., Paris 1902, en ligne.). Au total, « une troupe invisible de femmes », selon l'expression de Marguerite YourcenarMarguerite Yourcenar, Discours de réception à l'Académie française, Paris, 1981. reprise par Adrien Goetz, reste à l'écart de la professionnalisation artistiqueBernard Grassin Champernaud et al., catalogue de l'exposition Femmes peintres et salons au temps de Proust, de Madeleine Lemaire à Berthe Morisot, Musée Marmottan Monet, Hazan 2010, Paris.. gauche|vignette|Monogramme de l'Union des femmes peintres et sculpteurs pour son annuaire de 1901 (détail). Pour lutter contre ces discriminations, Hélène Bertaux ( Léon Bertaux, de son nom d'artiste, 1825-1809), forte de sa consécration en tant que sculptrice, décide de fonder en 1881 une société artistique ne regroupant que des femmes (françaises ou étrangères), associant talents naissants comme déjà reconnus, et visant à défendre leurs droits, dont l'accès au même enseignement que pour les hommes, et la reconnaissance d'un « art féminin ». Il s'agit de donner par le groupement, à la manière d'une organisation syndicale, la preuve de ce que peut la femme artiste, comme le déclare la fondatrice : .Anne Bourrassé, Les Refusées. Les artistes femmes n'existent pas, Seuil, Paris, 2026.. Mme Léon Bertaux sera la première présidente, de 1881 à 1894. Le siège social est fixé, à Paris, au 147 avenue de Villiers dans le arrondissement, dans les vastes ateliers où la célèbre sculptrice enseigne..
La création de l'Union des femmes peintres et sculpteurs (UFPS, ou « Union », comme la désignent entre elles les sociétaires) s'inscrit dans un contexte favorable : développement d'une presse féministe et engagée (La Citoyenne d'Hubertine Auclert en 1881, La Fronde de Marguerite Durand en 1897, Femina en 1901…), fin du contrôle de l'État sur le Salon officiel en 1880, et création de nouveaux salons, celui de la Société des artistes français en 1881, qui prend le relai du salon officiel, et d'autres salons « dissidents » comme le Salon des indépendants en 1884, le Salon de la Société nationale des beaux-arts en 1890
L'Union est un espace professionnel ouvert aux femmes, un espace de solidarité entre femmes artistes et un espace démocratique où les sociétaires votent les différentes résolutions lors de l'assemblée générale annuelle.
Parmi les premières artistes associées à l'UFPS, on compte Virginie Demont-Breton (qui en deviendra la deuxième présidente), Louise Catherine Breslau, Laure de Châtillon, Élodie La Villette et sa sœur Caroline Espinet, Magdeleine Real del Sarte, Charlotte Besnard, Frédérique Vallet-Bisson Des personnalités et peintres comme la baronne Nathaniel (Charlotte) de Rothschild ou Rosa Bonheur en 1896Journal des Femmes Artistes de mars 1896 sur Gallica. (qui n'adhère pas à l'Union mais et envoie pour son unique participation au salon de l'Union, en 1899, un grand dessin Bisons fuyant devant l'incendie dans la prairieLivret de l'exposition du musée d'Art et d'Archéologie de Senlis en 2021, L'Union des femmes peintres et sculpteurs au tournant du .), acceptent de devenir membre d'honneur de l'Union pour aider à assoir sa notoriété. Berthe Morisot, sans être membre, y exposera. Par contre Louise Abbéma, Madeleine Lemaire, Suzanne Valadon, autres artistes déjà reconnues, ne s'en rapprocheront pasLouise Abbéma explique dans le Journal des Femmes Artistes du qu'elle ne souhaite appartenir à aucune société, ..
Les sociétés d'artistes femmes dans le contexte européen vignette|gauche|redresse|Portrait d'Hélène Bertaux, dite Léon Bertaux (1825-1909), en 1889. Des sociétés d'artistes femmes s'organisent également à la même période en Europe et l'Union de Madame Léon Bertaux en est la deuxième en date : précurseur dès 1855, la Society of Female Artists, créée au Royaume-Uni par Harriet Grote (1792-1878) et Jenny Lind, et dont le nom évoluera en Society of Lady Artists (vers 1870) puis Society of Women Artists (en 1899), organise toujours actuellement des expositions). ; en 1885 sera créée l'Association des femmes écrivains et artistes de Vienne (Verein der Schriftstellerinnen und Künstlerinnen Wien) ; en 1888 sera fondé, par Rosa Venneman, Mary Gasparoli et d'autres artistes, le Cercle des femmes peintres de BruxellesColloque « WAS (Women Artists Shows·Salons·Societies) : expositions collectives d'artistes femmes 1876-1976 », organisé par le laboratoire de recherche Artl@s (École normale supérieure, PSL, Labex TransferS) et par l'association Archives of Women Artists, Research and Exhibitions (AWARE), avec la collaboration du Jeu de Paume, 2017, en ligne. (qui organise quatre expositions de 1888 à 1893)Denis Laoureux, Kikie Crêvecœur, Margaux Van Uytvanck, Catalogue de l'exposition « Le Cercle des femmes peintres & Kikie Crêvecœur » du musée Félicien Rops, Namur 2024 . ; en 1895 se tiendra à Copenhague L'exposition des femmes du passé et des femmes actuelles, exposition d'art et de culture inspirée par l'Exposition universelle de 1893 à Chicago et son Woman's Building, sous l'impulsion de Sophie Oxholm et Emma Gad, et avec Sophie Alberti, Bertha Wegmann, etc. ; en 1900 se formera le Groupe des huit femmes artistes de Vienne (1900-1912) ; en 1902 se créera en Suisse la Société romande des femmes peintres et sculpteurs..
L'Académie royale suédoise des Beaux-Arts, qui permet un cursus gratuit de cinq ans, est elle accessible aux étudiantes dès 1864Michael Prodger, « The aqueous scenes of Julia Beck », sur New Statesman, 19 mai 2021..
Aux États-Unis, à Boston, des femmes artistes (Anne Whitney, Gretchen W. Roger, Mary Bradish Titcomb, Elizabeth Okie Paxton, etc.) militent également à partir du milieu du pour pouvoir intégrer l'école d'art de la ville et se professionnaliser au même titre que les hommes..
L'ouverture du à Paris en 1882 Hélène Bertaux décide de mettre très vite en place un nouveau salon artistique annuel (sans jury de sélection, du moins sous son mandat, ce qui est une décision audacieuse, et sans comité de placement des œuvresL'accès à la , où les œuvres sont les plus visibles des visiteurs, est au Salon officiel régi par un comité qui favorise certains artistes.) qui permet de promouvoir les travaux de ses sociétaires, qu'elles soient débutantes ou confirmées, auprès du grand public, de la presse, des officiels ou des acheteurs. En parallèle, plusieurs prix récompensent financièrement les artistes les plus méritantes, et des dispositifs de solidarité financière permettent de soutenir les artistes débutantes ou les plus démunies. Enfin, les sociétaires de l'UFPS peuvent également exposer les œuvres présentées dans d'autres salons : le salon de l'Union ayant lieu peu de temps avant celui des artistes français, facilité est donnée aux exposantes au premier de faire transférer leurs œuvres au second pour y être soumises au jury d'exposition.
gauche|vignette|Au Grand Palais, les artistes ayant exposé au salon l'UFPS peuvent laisser en dépôt les œuvres qu'elles souhaitent soumettre au jury du Salon des artistes français, qui se tient quelques mois plus tard.