Le Pli, Leibniz et le Baroque est un livre du philosophe Gilles Deleuze publié aux Éditions de minuit en 1988.. Deleuze y développe la notion de « pli » en s'appuyant sur l'œuvre du philosophe et mathématicien du siècle Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716). Cet ouvrage fait suite au cours donné à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis sur le même sujet entre octobre 1986 et janvier 1987.. Ouvrage tardif, il est la dernière des grandes monographies de Deleuze consacrée à un philosophe.

Avec ce livre, Deleuze définit le baroque non comme un style ou une époque mais comme une fonction qui plie et « qui porte le pli à l’infini ». Pour Deleuze, la philosophie de Leibniz est baroque par excellence. Il l'affirme en partant du paragraphe 61 de la Monadologie qui se termine ainsi :

L'ouvrage est composé de trois parties, elles-mêmes divisées en trois chapitres, comme un triple triptyque qui se déplie. Il ne comporte ni introduction ni conclusion, comme une monade n'a ni début, ni fin.

Claudio D'aurizio et Arnaud Bouaniche s'accordent à dire que le concept de « pli », aurait traversé tous les problèmes majeurs de la pensée deleuzienne. Pour ce livre, le philosophe s'appuie sur d’autres travaux importants sur le baroque comme ceux de Heinrich Wölfflin et sur Leibniz comme ceux de Louis Couturat, Bertrand Russell, Martial Gueroult, Yvon Belaval, Michel Serres ou André Robinet. Il rapproche aussi Leibniz de Whitehead et sa pensée de l'évènement p.104. Son Pli repose aussi sur le Zwiefalt de Heidegger. Enfin, il fait référence à de nombreux auteurs et artistes « obsédés par le pli » comme Michaux, Mallarmé, Boulez, Hantaï, Pollock, Rauschenberg, Paul Klee, Fautrier, Dubuffet, Bettencourt, et Elga Heinzen.

Table des matières I. Le pli 1. Les replis de la matière 2. Les plis dans l’âme 3. Qu’est-ce qui est baroque ? II. Les inclusions 4. Raison suffisante 5. Incompossibilité, individualité, liberté 6. Qu’est-ce qu’un événement ? III. Avoir un corps 7. La perception dans les plis 8. Les deux étages 9. La nouvelle harmonie

Réception critique L'ouvrage, publié le , est assez bien accueilli dans les milieux philosophiques et artistiques intéressés par Deleuze. Roger-Pol Droit écrit dans Le Monde : « Le livre est étincelant, magistral, vibrant, difficile - tout cela jusqu’à l’extrême, dont on ne peut donner qu’une faible esquisse.”.

Dans Libération, Robert Maggiori publie un entretien avec Deleuze intitulé « La pensée mise en plis » où il écrit : « J'ai l'impression que Le pli, plutôt que de « développer » votre œuvre de l'« enveloppe », l'implique plus qu'il ne l'explique. Autrement dit, qu'au lieu de faire avancer vers cette zone (rêve des commentateurs!) qui serait « la philosophie de Deleuze-a-dit », il la rend circulaire ou la « boucle ». En effet, le concept de pli renvoie à votre dernier livre, Foucault – le pli que prend la pensée dans le processus de subjectivation –, et Leibniz renvoie à une « lignée » d'études pouvant relever de l'histoire de la philosophie, que vous avez consacrées à Hume, à Spinoza, à Kant, à Nietzsche, à Bergson. Bref, Le pli semble s'emboîter et s'ajuster à n'importe quel segment de votre œuvre, de sorte que celle-ci, excusez-moi de la comparaison, pourrait ressembler, disons à un réveil dont on ne saurait pas « ce » qu'il dit (l'heure !), mais dont l'intérêt tiendrait aux possibilités infinies qu'il offre de démontage et de montage. ».

Cependant, l’accueil n’est pas unanime, des universitaires le trouvent trop libre, peu rigoureux philologiquement et trop « deleuzien » dans son approche. Ainsi, Hervé Pasqua publie un compte rendu assez critique dans la Revue Philosophique de Louvain. : « Ainsi, G.Deleuze, négateur du moi, prêche la “désindividualisation” par la multiplication, car la multiplicité est l’unique réalité ». Badiou reprochera aussi à Deleuze de rester prisonnier d’un paradigme vitaliste du multiple au lieu de développer une pensée du multiple de façon mathématique et abstraite dans la lignée de Leibniz.

Dans son L'Abécédaire (1988), Deleuze déclare que les critiques qui lui firent le plus plaisir ne furent pas celles des universitaires ou des intellectuels mais celles des surfeurs et d'une association de plieurs de papier (origamistes)Pierre-André Boutang, Gilles Deleuze, Claire Parnet, L'Abécédaire de Gilles Deleuze, Paris, Documentaire, Éditions Montparnasse, 1996. « Lettre C comme Culture ». Il parle d'une véritable « rencontre », chacun des deux groupes se reconnaissant dans ce livre et exprimant « Le pli, c'est nous ! ». Gilbert de Soultrait, journaliste, spécialiste du surf et ancien étudiant de Deleuze, témoigne sur France Culture des liens entre cette notion de pli et l'expérience des vagues dans la pratique du surf.

Le pli comme concept Le concept de « pli » est récurrent dans les travaux de Gilles Deleuze. Il apparaît dans Différence et répétition (1968) et est utilisé notamment pour le dernier chapitre de Foucault (1986), intitulé Les plissements ou le dedans de la pensée, où il affirme : « Foucault semble poursuivi par ce thème d'un dedans qui serait seulement le pli du dehors, comme si le navire était le plissement de la mer. » p.104. Dans ce dernier chapitre, Deleuze explique qu'à la fin de sa vie Michel Foucault est retourné à la pensée grecque et les Grecs ont inventé le pli. Ils ont plié la force et la retournement à soi. Ils inventèrent le pouvoir de s'affecter soi-même, la domination de soi, la subjectivation p.108.

Dans son cours du 27 mai 1986 sur Michel Foucault, Deleuze parle aussi du pli et fait le lien avec l'œuvre de Boulez, Pli selon pli, avec Heidegger, Michaux, La vie dans les plis :

Deleuze évoque Leibniz et la pensée du siècle à la fin du livre sur Foucault p.132 : « Les textes les plus caractéristiques du siècle concernent donc la distinction des ordres d'infinité : l'infini de grandeur et l'infini de petitesse selon Pascal ; l'infini par soi, l'infini par sa cause et l'infini entre des limites, selon Spinoza ; tous les infinis de Leibniz… [...] Bref, les forces dans l'homme entrent en rapport avec des forces d'élévation à l'infini. Celles-ci sont bien des forces du dehors, puisque l'homme est limité, et ne peut rendre compte lui-même de cette puissance plus parfaite qui le traverse. Aussi le composé des forces dans l'homme, d'une part, et des forces d'élévation à l'infini qu'elles affrontent, d'autre part, n'est-il pas une forme-Homme, mais la forme-Dieu. On objecte que Dieu n'est pas composé, et qu'il est unité absolue, insondable. C'est vrai, mais la forme-Dieu est composée, pour tous les auteurs du siècle. Elle est composée précisément de toutes les forces directement élevables à l'infini (tantôt entendement et volonté, tantôt pensée et étendue, etc.). »

Foucault n'est jamais cité dans Le Pli. En effet, l'ouvrage sur Leibniz ne traite pas seulement du pli, mais bien du pli baroque, du « pli qui va à l’infini ».

La citation du paragraphe 61 utilisée par Deleuze est la seule occurrence du mot « pli » dans la Monadologie, cependant Deleuze montre que le concept du pli est central chez Leibniz pour qui « la substance est une continuité complexe ». La nature « ne fait jamais de sauts » (natura non facit saltus), car elle préfère se courber et se plier. Leibniz développe la notion de pli dans sa correspondance avec Arnauld où il commence à formaliser l'idée que la matière n'est pas composée de points atomiques, mais de replis à l'infiniLettre de Leibniz à Arnauld du 9 octobre 1687.. Dans Les Nouveaux Essais sur l'entendement humain (1704), Leibniz utilise l'image des plis pour expliquer les petites perceptions (ou perceptions inconscientes). L'esprit humain n'est pas une table rase et lisse, il est comme un morceau de marbre dont les veines (les plis internes) prédéterminent la forme de la statue que l'on peut y sculpter. Les « replis de l'âme » désigneraient tout ce qui est présent en nous sans que nous en ayons encore conscience. Dans la Théodicée (1710), Leibniz utilise le « pli » pour traiter de la complexité des causes. Les événements n'avancent pas de manière indépendante en ligne droite, ils forment des enchaînements complexes, des plis inextricables pour l'entendement humain, mais parfaitement ordonnés pour Dieu. Les plis sont aussi présents dans ses concepts mathématiques de calcul infinitésimal et de calcul différentiel.

À partir de cette lecture de l’œuvre de Leibniz et de la période baroque, mais aussi au travers des nombreuses références contemporaines à des auteurs et artistes ayant travaillé sur le « pli » (Michaux, Boulez, Mallarmé, Hantaï…), Deleuze forge un concept de « pli » qui fait écho à tous les problèmes importants de sa pensée : l'un et le multiple, l'événement, la relation entre différence et répétition, les relations entre actuel et virtuel, possible et réel, le statut du sujet et de l’objet, le plan d’immanence, et les interactions entre l’art, la science et la philosophie. Cependant, Deleuze refuse de faire du « pli » un concept universel ou omni-explicatif. Il répond ceci à Robert Maggiori :

Écriture L'écriture de Deleuze est dense, abstraite, poétique et parfois déroutante. Au-delà de l'écriture, l'ouvrage présente de petits dessins, schémas et figures géométriques, probablement de la main du philosophe. Il est impossible de résumer ce livre sans en perdre les nuances et la complexité. Le Pli n'est pas un livre d'« histoire de la philosophie » (que Deleuze définissait « comme une sorte d'enculage... ». Avant d'être un livre sur Leibniz, l'ouvrage développe la philosophie de Deleuze. Roger-Pol Droit écrit dans sa critique de l’ouvrage : « Deleuze n’a jamais lu les philosophes pour faire seulement de l’histoire. Quand il s’infiltre dans la cohérence d’un système et le fait tourner, il donne autant à penser sur Deleuze que sur Hume, Nietzsche, Kant, Spinoza ou Bergson. (...) Ici, au bout du compte, c’est bien Leibniz. Tout y est : les monades et les petites perceptions, l’harmonie préétablie et le meilleur des mondes possibles, les deux branches du calcul infinitésimal. Le système entier se trouve disséqué. En même temps, il est mis en mouvement, investi, accentué, plié et déplié de telle façon que… c’est bien Deleuze. »

Résumé par chapitre

Partie I : Le pli

I. Les replis de la matière Dès le premier chapitre, Deleuze définit : « Le trait du Baroque, c'est le pli qui va à l'infini. ». Le Baroque n'est pas une essence, mais une fonction : il ne cesse de courber et recourber les plis, de les pousser à l’infini, pli sur pli, pli selon pli. Arnaud Bouaniche explique que « porter le pli à l'infini » signifie le libérer des contraintes, des limites géométriques qui pourraient le comprimer, pour le considérer non plus comme un motif mais comme un facteur génétique de formeBouaniche 2010, .

La matière est continue et infiniment pliable. L’univers apparaît comme comprimé par des forces qui donnent à la matière un mouvement curviligne ou tourbillonnaire. Ses parties forment de petits tourbillons dans un tourbillon, comme une étoffe ou une feuille de papier qui se divise en plis à l'infini. Deleuze ouvre le livre sur l’image de la maison baroque à deux étages : les replis de la matière en bas, les plis de l'âme en haut. L'étage du bas contient les replis de matière, les forces élastiques, les ressorts, les forces plastiques. Selon Deleuze, les plis organiques montrent l'affinité de la matière avec la vie, le mécanisme de ressort avec la conception musculaire. Le développement organique des corps et les plis inorganiques de la matière ne s’opposent pas : l’inorganique constitue un vivier pour les plis organiques du vivant. Le développement organique va du générique au spécial, tout pli vient d’un pli, plica explicat. L’étage du haut, sans porte ni fenêtre, est celui des plis de l’âme. Il est nécessaire car l'âme animale est un principe immatériel de vie. Elle constitue l’unité de la synthèse organique.