La Puissance du rationnel- lire en ligne est un livre du philosophe français Dominique Janicaud, édité en 1985, qui ambitionne d'exposer, dans un large panorama historique, la dynamique à l'œuvre, découlant de la combinaison de la science et de la technique, appelée aussi « techno-science ». Selon l'auteur lui-même, lire en ligne. Ce livre traite principalement de la dynamique de l'accroissement de la puissance, en écho en grande partie, à l'interrogation suscitée par Martin Heidegger au sujet de la Technique.
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La Puissance Puissance ou impuissance du rationnel
Dominique Janicaud fait d'abord le constat que dans tous les domaines, le rationalisme intégral est en échec (échec de la maîtrise de soi, échec de la rationalisation de la psychologie qui débouche sur des conditionnements massifs, échec des planifications politiques ou économiques etc). La puissance du rationnel se manifeste d'abord comme une impuissance à maîtriser les passions et les folies des hommes du . Pour autant l'auteur ne s'arrête pas à ce constat d'impuissance et interroge .
Si la toute-puissance paraît bien être exclue, le champ d'application du rationnel ne cesse de se développer : patent au niveau de l'individu avec ; patent au niveau de l'État (la prolifération des procédures de contrôle et d'incitation basées sur les sciences humaines et les techniques de communication), enfin évident dans la « techno-science » emportée par une formidable poussée des connaissances et une colossale concentration des moyens (on pourrait prendre l'exemple de la NASA, du CERN).
Malgré l'immense transformation « technico-scientifique », conduite au nom de la rationalité, , alors même que le « Rationnel », en tant que tel, en .
Approche du rationnel Dominique Janicaud récuse les anciennes définitions (faculté de la raison, exercice cohérent de la rationalité etc.). Ne correspondant pas, en soi, avec un contenu déterminable, le rationnel se présente comme une forme qui concerne tous les objets ou entités que j'identifie a priori comme « rationnels » ; identification qui a donc l'allure d'un jugement entaché de circularité. Il s'ensuit qu'il y a comme une quasi impossibilité à poser des limites au rationnel et à le distinguer de l'irrationnel. Outre cette difficulté, l'auteur souligne que . À trop raisonner on peut tomber dans l'absurde notamment lorsque des procédures, qui sont positives à un échelon, sont intégrées sans précaution, dans un dispositif d'ensemble.
Dans l'impossibilité où se trouvent le savant et le philosophe à définir le « rationnel en soi », le questionnement sur la « puissance du rationnel » puisera son objet (le signe du rationnel), a posteriori, dans ses résultats, bons ou mauvais, tels qu'ils s'offrent dans le monde réel.
Si le rationalisme classique valorisait la Raison, les yeux fermés , , il lui faut les ouvrir devant le déploiement aux résultats ambigus de « la puissance du rationnel ». . Face à des effets négatifs incontestables, certains rationalistes académiques tel André Lalande, au dire de Dominique Janicaud, pouvaient encore prétendre que la puissance en ce qu'elle a de massif, brutal, et révoltant ne serait pas dans le « rationnel en soi ». De même Husserl, dans une présentation idéalisée, célèbre l'« opérativité » des schémas expérimentaux et la modernité à travers l'expansion des réseaux techniques. Les progrès induits sont censés pallier les effets négatifs-. La rationalité reste un bien absolu au sens où il n'y a rien au-dessus d'elle. Si Husserl reconnaît la puissance du rationnel, c'est pour mieux idéaliser la « Raison », son efficacité est à elle seule le gage de sa valeur intrinsèque et des bienfaits dont elle est porteuse. Autrement dit, .
Enfin si l'on s'en réfère à Max Weber, écrit Dominique Janicaud, ce n'est pas la multiplication des moyens techniques (manifestation concrète de la puissance) qui importe, mais la mutation philosophique à quoi correspond la De Max Weber dans Le Savant et le politique : , cité par l'auteur-. L'auteur constate qu'il n'y a aucune signification supérieure à rechercher à cet immense processus, qui par nature est aveugle.
Source heideggérienne L'auteur, tout en reconnaissant sa dette envers les analyses de Martin Heidegger sur la Raison et la « Technique », n'en souligne pas moins des différences avec sa propre position. S'il récuse l'accusation d'irrationalisme, couramment accolée au penseur de Fribourg, c'est pour mieux souligner leur hostilité commune à la confusion courante de la rationalité avec la logique, ou de celle-ci avec la pensée tout court-. Heidegger n'a jamais considéré la distinction « rationnel-irrationnel » comme cruciale et s'est toujours attaché à dénoncer une rationalité trop « rassurante » à ses yeux, car capable d'accueillir et d'en justifier les pires conséquences. Chez les deux auteurs, il y a cette commune vision d'une « rationalité » équivoque, débouchant sur l'exploitation technicienne de la terre et se présentant comme « destin » de l'Occident. Cependant, là où Heidegger ne retient de la rationalité, que la manipulation dominatrice-, jusqu'à espérer l'aurore d'une autre pensée, Dominique Janicaud entend préserver, y compris dans l'exercice quotidien de la rationalité, la possibilité d'un monde autre, à travers ce qu'il dénomme la pensée du « partage ».
Conclusion en forme d'interrogation . Le culte du rationalisme lui fait oublier une vérité d'expérience : à trop raisonner on tombe dans l'absurde. Une fois franchi un certain degré (les totalisations abusives par exemple), la rationalité se renverse en son contraire. La faiblesse du rationalisme semble inscrite dans les structures de la rationalité d'autant plus que , car il n'existe pas d'instance susceptible d'imposer des bornes à la rationalité triomphante.
Cependant, comme le remarque l'auteur, ce n'est qu'au tournant du que le Rationnel a basculé vers l'« objectif » ; pour Kant encore la « rationalité pure » ne conduit pas à la certitude. Kant ébranle la thèse cartésienne et moderne de la convergence entre la vérité comme certitude et le projet de comprendre le monde. Comme pour Kant, il y a pour nous, dans l'approche du beau, du sublime, de la morale et de la vie la possibilité d'échapper au monde de l'organisation et aux lois du marché.
Le déploiement de la Puissance Il n'y a pas, empiriquement, de Puissance constatable en soi. Il semble qu'elle ne puisse être saisie qu'à travers ses effets. Dominique Janicaud fait état de trois auteurs parmi ses contemporains ayant évoqué la Puissance d'une manière digne d'attention : Jean Ladrière, Michel Serres et Jacques Ellul Jean Ladrière, Les enjeux de la rationalité de 1977 qui étudie l'impact des sciences et de la technologie sur la culture ; Michel Serres, Hermès III, la traduction de 1974 ; Jacques Ellul, Le Système technicien de 1977 dans lequel l'auteur considère que la technique est désormais constituée en système. Selon sa définition . La question qui domine leurs travaux est celle du degré d'autonomisation des phénomènes de la techno-science, conçu soit comme un domaine spécifique, une alliance raisonnée de la théorie et de la technique ou une superstructure devenant Système. Le lieu d'apparition de la puissance En affirmant le lien entre l'éthique protestante et le capitalisme, Max Weber est le premier à émettre une hypothèse sur l'origine de la « rationalisation » dans les mentalités et les institutions, les conceptions scientifiques et les dispositions techniques. Cette « rationalisation » à l'œuvre se présente avec le double caractère, de « processus » et d'« inéluctabilité », si bien que pour Max Weber, la rationalité est devenue notre destinéeDe Max Weber - Janicaudp65. Les vues pessimistes de Weber, qui anticipent le renversement de la « rationalité en irrationalité », préservent les chances d'une possible liberté humaine.
La Puissance, quant à elle, apparaît en même temps que ce processus de rationalisation : . La Puissance et la Domination, même s'il y a connivence entre les idéologies de la domination et le techno-scientisme (comme dans le marxisme) ne doivent pas être confondues.
La potentialisation de la Puissance La majuscule de Puissance ne doit pas faire croire à une entité métaphysique. D'un point de vue formel, il y aura Puissance là où il y a un potentiel de démonstration et d'explication, d'origine rationnelle ou expérimentale. Toutefois, dans le monde technique, la puissance est systématiquement articulée en fonction de ses effets réalisés ou possibles-. La potentialisation de la puissance n'est donc pas pensable en soi hors de ses effets.
Ce que Dominique Janicaud expose sous forme de thèse . Dans un premier temps la science se potentialise en assurant sa propre mise en mémoire (exemple du corpus géométrique euclidien), qui n'est pas seulement théorique mais qui intensifie le champ du possible de la rationalité occidentale, malgré la distance considérable de son effectuation dans le temps. L'épistémé (le calcul différentiel, la physique galiléenne et newtonienne) joue son rôle mais elle n'est pas seule, il s'y ajoute la « méthode »De Jean Ladrière - Janicaud .
Dans la deuxième partie du s'est généralisée la mesure de la puissance par la quantité de travail fournie dans une unité de temps. D'autres mesures physiques vont suivre tout au long du siècle.
Les phases du déploiement de la Puissance Une fois mis au jour, ce principe de « potentialisation de puissance », devient manifeste (s'actualise), à de multiples reprises et sous de multiples formes tout au long de l'histoire, jusqu'à son institutionnalisation moderne comme politique de « Recherche et Développement ». On n'a pas manqué de comparer ce processus à celui de la capitalisation qui voit s'accroître la masse d'argent. Mais ce processus là est beaucoup plus complexe car il enveloppe de multiples phénomènes hétérogènes. Ainsi . Tous ces événements, qui ouvrent le champ du possible, et se réalisent soit comme mise en réserve de puissance soit comme des effectuations de puissance, sont regroupés par l'auteur en quatre modes ou phases. Phase I Appartiennent à la phase I, des types de potentialisation qui ne concernent pas spécialement l'homme préhistorique mais peuvent aussi se constater actuellement. Ainsi du « tour de main », ou du « savoir faire » comme capacité humaine qui apparaît dans des contextes ethnologiques ou historiques très différents. À toute époque y compris la plus ancienne, comme chez Ulysse Janicaudp165. Toujours important même dans des processus hautement scientifiques, l'aspect technique voire purement manuel existe (simples soudures dans la tuyauterie des centrales nucléaires) Ainsi aussi du détail de fabrication du pain et de la bière dans un bas-relief égyptien datant de -. On parlera dans cette phase I , si bien qu'un historien des techniques a pu affirmer : . Bien entendu leur inclusion dans des processus infiniment plus vastes peuvent de nos jours les faire apparaître, à tort, comme mineures.
Phase II Seront classés en phase II, tous les événements qui accroissent le capital du savoir mais qui n'ont pas d'effet immédiat. Il s'agit du déploiement de la « rationalité pure », mathématique, logique, philosophique dont les effets de puissance s'inscriront dans un terme peut être très éloigné. L'auteur prend pour exemple l'invention du que l'on doit aux anciens grecs Thalès et surtout Euclide à l'origine de la « mathésis » sans laquelle il n'y eut pas eu de révolution scientifique. Ainsi de la définition du point par Euclide, conçue comme la toute première étape d'une exposition rationnelle qui restera le modèle de l'ordre synthétique : .