De nombreuses tentatives ont été faites pour déchiffrer l’écriture rongorongo qui provient de l’île de Pâques, depuis sa découverte à la fin du . Comme pour d’autres écritures non déchiffrées, de nombreuses approches se sont avérées fantaisistes. En dehors d’une partie d’une des tablettes, qui présente un calendrier lunaire, aucun texte ne peut être compris, et même ce calendrier ne peut pas vraiment être lu. Le déchiffrement présente trois obstacles majeurs : le faible nombre de rongo-rongo existants, comprenant seulement lisibles ; le manque de contexte qui pourrait éventuellement permettre de mieux interpréter les textes, comme des illustrations ou des liens entre eux ou avec d’autres textes lisibles ; et le fait que la langue rapanui moderne a été grandement influencée par le tahitien, et ne correspond probablement pas à l’idiome utilisé sur les tablettes. C'est surtout le cas si celles-ci présentent un registre de langue précis, par exemple des incantations, alors que les seuls exemples restants de l’ancien langage sont assez restreints en termes de thèmes abordés et de genre, et pourraient ne pas correspondre aux messages des tablettes non plus.

Une proposition de Butinov et Knorozov faite dans les années 1950 a convaincu la plupart des philologistes, linguistes et spécialistes d’histoire culturelle que les rongo-rongo n’étaient pas une véritable écriture, mais une proto-écriture. Les textes seraient ainsi basés sur des idéogrammes et des rébus, permettant le recours à des moyens mnémotechniques, à l’instar de l’écriture dongba du peuple Nakhi , ce qui selon toute probabilité le rendrait impossible à déchiffrer. Ce scepticisme est justifié non seulement par l’échec des nombreuses tentatives de déchiffrement, mais aussi par l’extrême rareté des systèmes d’écriture totalement indépendants dans le monde. La majorité de ceux qui ont essayé de déchiffrer les rongo-rongo en tant que véritable système d’écriture ont supposé qu’il s’agissait d’un système logographique ; les autres pensent qu’il s'agit d’un système syllabique ou mixte. Il apparaît d'après des études statistiques que les rongo-rongo ne seraient ni purement des logogrammes, ni un vrai syllabaire. Le sujet des textes est inconnu ; divers chercheurs ont émis des hypothèses variées. Il s’agirait de textes couvrant des sujets tels que la généalogie, la navigation, l’astronomie, ou l’agriculture. La tradition orale suggère que seule une élite restreinte était lettrée, et que cela contribuerait à conférer un statut d’objets sacrés aux tablettes.

Narrations de l’île de Pâques À la fin du , dans une période s’inscrivant de quelques années à quelques décennies après la destruction de la population de l’île de Pâques par des prises d’esclaves et l’introduction de maladies, deux chercheurs amateurs enregistrent des autochtones en train de lire ou de réciter le contenu des tablettes. Ces narrations ont par la suite été malmenées, et sont souvent considérées comme sans valeur. Mais ce sont les seules ayant été réalisées par des personnes ayant pu être familières avec les sources.

Jaussen En 1868, l’évêque de Tahiti, Florentin-Étienne Jaussen, reçoit un présent de la part d’habitants de l’île de Pâques récemment convertis au christianisme : une longue corde de cheveux humains enroulée autour d’une tablette rongo-rongoC'est le texte D dit Échancrée (« notched »). Il reconnaît immédiatement l’importance de la tablette, et demande au père Hippolyte Roussel, présent sur l’île de Pâques, de récolter d’autres tablettes et de trouver des insulaires capables de les lire. Roussel parvient seulement à rassembler quelques tablettes supplémentaires, mais ne trouve personne pour les lire cette année-là. Il rencontre cependant l’année suivante à Tahiti un ouvrier originaire de l’île de Pâques, Metoro Tau‘a Ure, qui était réputé pour connaître les inscriptions « par cœur ».

Entre 1869 et 1874, Jaussen travaille avec Metoro au déchiffrement de quatre des tablettes en sa possession : A Tahua, B Aruku kurenga, C Mamari, et E KeitiFischer pense pouvoir dater ces séances d'août 1873. Une liste des glyphes qu’ils étaient parvenus à identifier est publiée à titre posthume, accompagnée d’une narration complète des chants pour les tablettes A et B. Ces documents constituent la célèbre liste Jaussen. Bien que considérée initialement comme une pierre de Rosette pour les rongo-rongo, elle n’a pas permis de comprendre leur écriture. De plus, des critiques ont émergé, mentionnant notamment, entre autres inadéquations, cinq glyphes pour la « porcelaine », un matériau n’existant pas sur l’île de Pâques. Il s’agissait cependant d’une mauvaise traduction : Jaussen a traduit les cinq glyphes par porcelaine, qui signifie en français à la fois un type de poterie proche de la céramique chinoise et un type de coquillage, correspondant au mot pure en rapa-nui.

Presque un siècle plus tard, Thomas Barthel publie une partie des notes de Jaussen. Il compare les narrations de Metoro avec des passages correspondant dans d’autres tablettes, et découvre que Metoro a lu les lignes de Keiti dans le bon sens pour le verso de la tablette, et à l’envers pour le recto. Jacques Guy réalise que Metoro a lu aussi à l'envers le calendrier lunaire présent sur Mamari, et n’a pas reconnu le pictogramme « évident » de la pleine lune de ce passage, faisant preuve d’un manque de compréhension du contenu des tablettes.

Thomson William J. Thomson, intendant sur l’USS Mohican, passe douze jours sur l’île de Pâques, du 19 au . Pendant ce séjour il fait un nombre impressionnant d’observations, dont des notes qui se révèleront utiles pour le déchiffrement des rongo-rongo.

Ancien calendrier Parmi les données ethnographiques collectées par Thomson figurent les noms des nuits du mois lunaire et ceux des mois de l’année. Ces noms sont cruciaux pour interpréter la seule séquence identifiable des rongo-rongo. Il est intéressant de noter que treize mois sont mentionnés, alors que d’autres sources n’en mentionnent que douze. Alfred Métraux critique Thomson pour sa traduction d’Anakena en « août », alors que Roussel l’avait identifié en 1869 comme « juillet ». Barthel ne base ses travaux que sur ceux de Métraux et d'Englert, car ils considèrent que . Cependant, Guy calcule les dates de la nouvelle lune de 1885 à 1887, et montre que la liste de Thomson y correspond pour l’année 1886. Il en conclut que les anciens Rapa-nui utilisaient un calendrier luni-solaire où kotuti est un mois intercalaire, et que Thomson était passé par hasard sur l’île de Pâques au cours d’une année à mois intercalaire.

Récitations d’Ure Va‘e Iko Thomson a été orienté vers un homme âgé du nom d’Ure Va‘e Iko, qui . Il a été l’intendant du roi Nga‘ara, le dernier roi supposé maîtriser l’écriture. Bien qu’il ne sache pas lire lui-même, il connaissait un bon nombre de chants rongo-rongo, et était capable de lire au moins un texte qu’il avait mémorisé. Quand Thomson lui proposa des cadeaux et de l’argent pour lire les deux tablettes qu’il avait achetées, Ure et prit la fuite. Cependant, Thomson avait pris sur lui des photographies des tablettes de Jaussen quand l’USS Mohican était à Tahiti, et il parvint finalement à le convaincre de lire ces photographies. Le propriétaire terrien anglo-tahitien Alexander Salmon prit des notes sous la dictée d’Ure, et les traduisit plus tard en anglais, pour les tablettes suivantes : {| class="wikitable" |+ Lectures d’Ure Va‘e Iko !Prononciation ! Tablette correspondante |- | Apai | E (Keiti) |- | Atua Matariri | R (Small Washington) (incertain)Ces chants sont attribués aux textes R et S dans l'article publié. |- | Eaha to ran ariiki Kete | S (Great Washington) (incertain) |- | Ka ihi uiga | D (Échancrée) |- | Ate-a-renga-hokau iti poheraa | C (Mamari) |} Le rapa-nui de Salmon n’était pas exactement au point, et en dehors de Atua Matariri, quasi entièrement composé de noms propres, ses traductions anglaises ne correspondent pas aux transcriptions des lectures d’Ure. Les lectures en elles-mêmes, apparemment fiables bien que délicates à interpréter à première vue, deviennent clairement absurdes à la fin. La dernière narration, par exemple, qui constituerait selon la traduction anglaise de Salmon une chanson d’amour sur la force, est parsemée de phrases en tahitien, comme () et (), ce qui est incongru dans un texte antérieur au contact avec la civilisation occidentale. Même le titre est un mélange de rapanui et de tahitien : pohera‘a est le tahitien pour « mort », le mot rapanui étant matenga. Ure a fourni ces informations sous la pression, et même sous la contrainte : pour obtenir sa coopération, Thomson s’est senti obligé de recourir à (c’est-à-dire, au rhum) :

Toutefois, même si personne n’a réussi à corréler les récitations d’Ure avec les textes des tablettes, ells peuvent se révéler utiles pour leur déchiffrement. Les deux premières lectures, Apai et Atua Matariri, ne sont pas entachées d’apports du tahitien. Les vers de Atua Matariri sont de la forme X ki ‘ai ki roto Y, ka pû te Z et, pris séparément, semblent n’avoir aucun sens :

Ces vers ont généralement été interprétés comme des chants sur la Création, où diverses entités en engendrent d’autres. Cependant, ils ne correspondent pas aux mythes rapa-nui, ni à ceux d’aucune autre civilisation polynésienne. Guy remarque que la syntaxe est similaire à celle des caractères chinois composés. Par exemple, la composition du caractère 銅 tóng « cuivre » peut être décrite comme « ajouter 同 tóng à 金 jīn pour obtenir 銅 tóng » (signifiant « ajouter Ensemble à Metal pour obtenir Cuivre »), ce qui n’a également pas de sens littéral. Il suppose que le chant Atua Matariri qu’Ure avait entendu durant sa jeunesse, bien que déconnecté de la tablette à l’appui de laquelle il l’avait récité, est un chant rongo-rongo original : un moyen mnémotechnique pour que les étudiants se souviennent de comment composer les glyphes.

Katherine Routledge Katherine et William Scoresby Routledge lancent une expédition scientifique vers l'Île de Pâques, l'expédition Mana, dont l'un des principaux objectifs est d'étudier le langage rongo-rongo et de tenter d'en élucider le mystère. Cet objectif n'a pas été rempli, mais l'expédition a permis de nombreuses avancées anthropologiques et culturelles. Elle représente la dernière tentative de déchiffrement des tablettes aux côtés d'informateurs vivants ayant encore des connaissances du rongo-rongo : Tomenika et Kapiera. Malheureusement, Tomenika et Kapiera sont des informateurs très âgés et ne sont pas capables de transmettre les connaissances à l'anthropologue.

Katherine est partisane de la théorie selon laquelle ces tablettes forment une sorte d'aide-mémoire pour la restitution des mêmes chants au travers des quatre tablettes, ce qui suggère que le texte est populaire et connu des habitants de l'île. Le lecteur donne dès lors l'impression de savoir ce qui est sur la tablette sans avoir besoin de la regarder souvent, soit le résultat d'une utilisation mémorisée du texte syllabique.

Des suppositions ultérieures considèrent que les tablettes contiennent probablement une forme de chant karakia transférable et non déchiffré.

Déchiffrements fantaisistes Depuis la fin du , un bon nombre de théories ont été émises autour des rongo-rongo. La plupart sont restées obscures et méconnues, mais certaines ont suscité une attention considérable.