Le (en français « Plan de la faim ») fait référence à la stratégie mise en place en 1941 par l'Allemagne nazie et son secrétaire d'État au ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, Herbert Backe, dans le cadre de la guerre contre l'Union soviétique. Elle prévoit que toute la nourriture produite dans les régions occupées par la Wehrmacht soit livrée aux troupes d'occupation et à la population du Troisième Reich. Les concepteurs de cette politique estiment que cette privation de nourriture aura pour conséquence une famine touchant de personnes en Union soviétique. Ce plan est conçu et porté par un grand nombre de responsables de l'économie de guerre nazie. Même si son exécution échoue partiellement à cause de l'échec du sur le front soviétique, des dizaines de millions de Soviétiques souffriront de la famine et plusieurs millions en mourront.

Le a suscité un débat historiographique : s'agissait-il, dans le cadre du Plan de quatre ans développé par Hermann Goering, d'une planification détaillée de la famine découlant de la politique officielle du régime nazi et de son idéologie, ou plutôt du calcul économique des conséquences d'un approvisionnement de la Wehrmacht aux dépens des populations locales ? La plupart des historiens considèrent le plan comme la conséquence du racisme et de l'économie de guerre. À mesure de l'élaboration du plan, l'économie de guerre du Reich est dédiée tout entière aux impératifs de la Wehrmacht et du Reich allemand et rejoint ainsi, dans ses conséquences formulées explicitement et systématiquement justifiées par ses acteurs, la politique nazie d'extermination qui comprend l'élimination d'une grande partie de la population slave et la destruction de la totalité de la population juive.

Planification du ravitaillement et risque de famine

thumb|Herbert Backe en 1942.|alt=Photo en noir et blanc d'un homme en uniforme de SS assis à un bureau L'Allemagne a connu lors de la Première Guerre mondiale des problèmes considérables de ravitaillement en nourriture, et la situation n'est pas meilleure pendant la Seconde Guerre mondiale. En dépit des dispendieuses « batailles de la production » de l'agriculture allemande sous le Troisième Reich, la production agricole n'assure pas l'autosuffisance alimentaire. Herbert Backe, secrétaire d'État au ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, déclare le qu'il existe un risque « d'effondrement de la production alimentaire comparable à celui de 1918, dès la deuxième année du conflit ». .

Backe, idéologue racial doctrinaire proche de Walther Darré et de Reinhard Heydrich, dirige pour le Plan de quatre ans le groupe de travail consacré à l'alimentation et pense que l'attaque prochaine de l'Union soviétique doit pouvoir résoudre le problème alimentaire en Allemagne. L'estimation des excédents disponibles en Union soviétique s'avérant faible, il développe une stratégie permettant de pressurer ces ressources, tout en accélérant la guerre d'anéantissement à l'Est. En coupant les régions de production agricole des grandes régions de consommation de l'Union soviétique, et notamment des grandes régions industrielles, il doit ainsi être possible de garantir au Reich un excédent de de tonnes de céréales.

Discussion des secrétaires d'État du Une série de documents issus des instances dirigeantes de l'État et du parti nazi, comme de discours ministériels, attestent l'existence d'un plan concerté. Sept semaines avant le et l'attaque allemande de l'URSS, une discussion entre plusieurs secrétaires d'État et des officiers supérieurs de la Wehrmacht est résumée par une note versée au dossier des conséquences économiques du Plan Barbarossa, le :

La veille de cette discussion, le ministre de la propagande Joseph Goebbels note dans son journal personnel : Et il considère le problème résolu quelques jours plus tard : .

L'historien allemand Christian Gerlach a souligné dans son étude de 1999 le fait que ce document a été, en dépit de sa portée, trop peu utilisé. L'historien britannique Alex J. Kay a étudié en 2006 la genèse de cette concertation entre secrétaires d'État et son impact sur la politique allemande d'occupation. En l'absence d'une liste d'émargement Kay conclut, en recoupant plusieurs sources (journaux personnels, agendas) et la liste des récipiendaires du compte-rendu, à la présence des généraux Thomas et Wilhelm Schubert, et à celle très probable de Paul Körner, le représentant de Goering, Backe, von Hanneken, Friedrich Alpers et Friedrich Syrup, secrétaires ou sous-secrétaires d'État. Si les données du journal personnel d'Alfred Rosenberg sont exactes, il faut y ajouter Rosenberg, Jodl, Alfred Meyer, Gustav Schlotterer et Hans-Joachim Riecke. , Backe estimant toutefois le chiffre de la population excédentaire de l'Union soviétique de 20 à de personnes ; d'après les notes du secrétariat du général Thomas, . .

Directives de politique économique, groupe de l'agriculture, le thumb|upright=1.2|left|Extrait des 12 commandements du secrétaire d'État Backe, le .|alt=Double page d'un texte imprimé sur papier jauni Les « Directives de politique économique pour l'organisation économique Est du » sont la synthèse écrite des conclusions auxquelles sont parvenus les secrétaires d'État trois semaines plus tôt. Elles rappellent dès l'introduction que l'insuffisance des récoltes agricoles de l'Union soviétique, en comparaison de ceux de la Russie impériale, est due à la nécessité de nourrir une population qui a crû de , surtout dans les grandes villes:

Alors que ces directives restent un document interne aux services de l'organisation économique Est, plus de agricoles en reçoivent une version résumée par Backe le : c'est le « dossier jaune ». Backe ajoute à ce dossier ses « 12 commandements aux responsables agricoles ». Il y insiste sur la nécessité , et de trancher chaque question en se demandant « en quoi cela sert-il l'Allemagne ? » Afin d'atténuer les scrupules des responsables, il précise dans le : .

Selon ce document, l'Ukraine et le Caucase constituent des régions excédentaires, les Russies centrale et septentrionale des régions déficitaires. Le , le Alfred Rosenberg déclare dans un discours aux représentants de la Wehrmacht, de l'État et du parti nazi : . L'Ukraine ne produit toutefois qu'un léger surplus alimentaire, compte tenu des besoins de la population urbaine : selon Backe, .

Directives de Goering pour l'économie : le « dossier vert », vignette|upright=0.8|Goering avec Paul Conrath en 1942.|alt=Photo en noir et blanc de deux hommes en uniforme.

Les directives de politique économique sont également reprises dans les Directives économiques pour les régions orientales nouvellement occupées, le « dossier vert » ou manuel officiel d'occupation de l'Union soviétique publié par Hermann Göring, plénipotentiaire pour le Plan de quatre ans, le . La première édition du dossier vert est tirée à , la seconde un mois plus tard à . En raison de cette diffusion importante, le style de ce dossier vert est bien plus mesuré que celui des directives de politique économique, mais les deux documents concordent bien sur l'essentiel. Ils contiennent « en sus de règlements organisationnels, un rappel clair des principes édictés par les secrétaires d'État le . » Les préconisations du dossier vert s'appliquent tant à la désindustrialisation des régions soviétiques occupées qu'à la captation de leur production alimentaire, qui doit être réorientée de l'approvisionnement des villes soviétiques vers les besoins de la Wehrmacht et de la population allemande. Au commandement de la Wehrmacht, le général Georg Thomas est chargé par Goering de cette planification.

Le , lors d'une réunion à laquelle il a notamment convoqué Alfred Rosenberg, ministre des Territoires occupés de l'Est et les commissaires du Reich pour l'Ostland et l'Ukraine, Goering revient sur sa volonté d'éviter une réduction supplémentaire des rations de la population allemande et indique que le sort des grandes villes, Leningrad en particulier, lui est complètement indifférent : . Au cours du même mois, il déclare au ministre italien des affaires étrangères, le comte Galeazzo Ciano : Le , Goering ; à la suite de cette nouvelle instruction, le commissaire du Reich pour l'Ukraine, Erich Koch, estime que .

Les procureurs du procès de Nuremberg ont retenu contre Goering le « dossier vert » et le compte-rendu de la discussion des secrétaires d'État du . Selon l'énoncé du verdict, il a été condamné à mort notamment et explicitement en raison et également .

Plusieurs indices montrent que ce plan de la faim prévoyait la mort de de personnes, et ce avec l'aval des plus hauts responsables du Troisième Reich, comme Hitler, Goering et Himmler.

Mise en œuvre et conséquences vignette|gauche|Prisonniers de guerre soviétiques au camp de Mauthausen.|alt=Photo en noir et blanc d'hommes debout, nus et amaigris Les responsables du bureau économique pour l'Est observent, dans leur rapport conclusif L'Économie de guerre sur le théâtre des opérations Est pour les années 1941 à 1943, que la production céréalière des régions occupées a décru de de tonnes avant la guerre à de tonnes en 1942. Cette production déjà réduite de moitié doit encore subvenir aux besoins de la Wehrmacht et de la population du Reich. Selon les calculs de l'office de statistiques du Reich, de céréales, de viande, d'huile et de matières grasses, ainsi que de pommes de terre ont été détournées par les forces d'occupation allemandes dans les territoires occupés de l'Union soviétique jusqu'à l'été 1943 : . Il faut y ajouter, d'après les statisticiens contemporains, les produits alimentaires consommés immédiatement par les troupes ou saisis à titre de butin , ainsi que l'approvisionnement des citoyens du Reich affectés à l'Est, notamment les fonctionnaires et le personnel des entreprises. Götz Aly estime à partir de ces données que c'est la ration alimentaire nécessaire à de personnes qui est ainsi détournée, ce qui dans un contexte de guerre signifie la famine pour un nombre encore plus grand d'individus. Plusieurs millions de personnes sont mortes de faim en Union soviétique en raison du pillage économique à grande échelle mené par les forces d'occupation. Cependant, le manque de troupes disponibles empêchant une victoire rapide, la situation militaire devient défavorable à l'Allemagne, et les plans de la bureaucratie nazie ne sont pas appliqués intégralement. Selon l'historien Alex J. Kay, l'objectif consistant à séparer de façon étanche les régions excédentaires des régions déficitaires est vite considéré comme trop ambitieux, et le « plan famine » n'aurait donc pas été appliqué en pratique de la façon dont il avait été conçu.

de civils soviétiques sont morts sur le terrain germano-russe de la Seconde Guerre mondiale, dont sept millions à la suite de privations ou en raison de conditions de vie insupportables. Selon Christian Hartmann, historien à l'Institut d'histoire contemporaine, « la moitié de l'ensemble des civils soviétiques a souffert de la faim sous l'occupation allemande ». La population urbaine de Leningrad, du bassin du Donetsk, de l'Ukraine et de la Crimée est particulièrement touchée. Dans la seule ville de Karkhov, meurent de faim avant la fin de l'année 1942. L'échec précoce du entraîne la modification du plan initial et l'application d'une famine sélective et meurtrière envers la population juive et les prisonniers de guerre soviétiques. De quatre à sept millions de personnes meurent de faim. L'historien Timothy Snyder estime que de citoyens soviétiques sont morts de la famine sciemment provoquée par l'occupant allemand entre 1941 et 1944.