L'Abbé C. est un roman court de Georges Bataille, publié pour la première fois aux Éditions de Minuit en 1950, réédité en collection 10/18 et dans le tome III des Œuvres complètes de Georges Bataille, paru chez Gallimard en 1971. Il est accompagné dans ce volume de Madame Edwarda, Le Bleu du ciel, Le Petit, L'Archangélique, L'Impossible, La Scissiparité, L'Être indifférencié n'est rien. Il se trouve aussi dans l'édition complète des Romans et récits dans la Bibliothèque de la Pléiade, parue chez Gallimard en 2004.

Le contexte Écrit à un moment où Bataille se trouvait violemment contesté par son entourage pour ses idées politiques, ce roman, considéré comme érotique et mystique, est aussi un roman politique. Bataille le publie après les années pendant lesquelles il a été accusé, entre autres, de fascisme. Pendant cette période qui commence en 1933, avec la publication d'un de ses textes les plus contestés, La Notion de dépense., certains de ses proches amis s'écartent de lui. Mais c'est surtout à partir de 1936/1937 que Michel Leiris, Roger Caillois, Pierre Klossowski, Raymond Queneau prennent leurs distancesLa Notion de dépense est publiée dans La Critique sociale, revue fondée par Boris Souvarine. Bataille y inaugure sa pensée d'une « économie générale », développée plus tard dans La Part maudite..

En particulier Klossowski rejoint le jugement de certains critiques qui voient Bataille . Bataille est également accusé de Sur-fascisme par André Breton parce qu'il a appelé à la mobilisation ouvrière en dehors de l'appareil communiste. Les surréalistes se montrent encore plus agressifs en accusant Bataille de surfascisme souvarinien« Souvarinien » fait référence à la période pendant laquelle Bataille, Raymond Queneau, Michel Leiris, Simone Weil et d'autres intellectuels ont collaboré à la revue de Boris Souvarine La Critique sociale (revue des idées et des livres), qui paraît jusqu'en 1934.., alors qu'il est parmi les premiers à avoir dénoncé le fascisme, et à l'avoir pensé..

On l'accuse encore d'être « détraqué sexuellement », « libidineux », voire intellectuellement pervers..

Le texte a donné lieu à de nombreuses spéculations, notamment de la part de Pierre Klossowski : Pierre Klossowski, Un si funeste désir, Paris, Gallimard, 1963, .h[ttp://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Abbé_C_(L_)-1482-1-1-0-1.html présentation de L'Abbe C], ou Maurice Nadeau : À sa sortie, le livre est surtout vivement critiqué par les communistes, et attaqué par la revue Les Lettres françaises, qui reproche au roman de faire l'apologie du délateur, cet abbé qui « trahit ses compagnons d'armes »Les Lettres françaises, 22 juin 1950, entrefilet intitulé « Un livre qui déshonore ses éditeurs ».. Pour contrer cette polémique, Jérôme Lindon, le directeur des Éditions de Minuit, intente un procès qu'il gagne en Sur cette affaire, voir Anne Simonin, « L'Affaire de L'Abbé C. », dans Les Éditions de Minuit, 1942-1955. Le Devoir d'insoumission, Paris, IMEC, 1994, p. 339-344.. De fait, la communauté dessinée par Bataille passe par l'érotisme et la mort, la dépense, s'affiche comme communielle, s'opposant ainsi aux valeurs défendues par le communisme (le travail, le sens de l'Histoire, la fraternité)Denis Hollier, « Georges Bataille devant la critique communiste », dans Georges Bataille. Actes du colloque international d'Amsterdam (21 et 22 juin 1985), Jan Versteeg éd., Amsterdam, éditions Rodopi, 1987, p. 65-72..

Comme pour Histoire de l'œil ou Le Bleu du ciel, Bataille a écrit ce roman dans une période de crise intense, ainsi qu'il l'indique dans une lettre à Georges Lambrichs : « L'Abbé C. arrivera dans quelques jours [...] Je dois le reconnaître : je ne suis sorti que depuis peu d'une dépression nerveuse exceptionnelle. »Georges Bataille, lettre à Georges Lambrichs du 3 octobre 1949, Choix de lettres (1917-1962), édition établie, présentée et annotée par Michel Surya, Paris, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 1997, . Dépression de l'auteur que l'on retrouve chez les personnages, l'éditeur, Charles et l'abbé Robert.

La genèse du texte On peut dire que L'Abbé C. est le premier roman de Bataille, du moins dans la mesure où Le Bleu du ciel, écrit en 1935 ne sera publié qu'en 1957 ; Bataille tenait d'ailleurs beaucoup à cette mention de « roman »Dans son avant-propos au Bleu du ciel, Bataille écrit : « Un peu plus, un peu moins, tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin. », dans Romans et récits, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, ., qui figure dans l'édition originale sur la couverture, en sous-titre. C'est dès qu'il commence à imaginer cette histoire autour d'un personnage de prêtre, qu'il intitule d'abord Costume d'un curé mortJean-François Louette, « Notice de L'Abbé C. », dans Romans et récits, préface de Denis Hollier, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, ., dans un genre mêlant à la fois le roman noir et le roman libertin, du genre des « histoires lestes, macabres et sacerdotales »« Notice de L'Abbé C. », dans Romans et récits, ., selon les mots de Bataille - de fait, dans le récit de « l'éditeur » qui ouvre L'Abbé C., il est écrit : « c'était sale, comique, et jamais je n'avais rien lu qui me donnât plus de malaise »L'Abbé C., dans Romans et récits, 2004, .. Bataille mettra longtemps avant de boucler son roman, car dans ces années 1947-1949, il est également pris par d'autres projets : l'écriture de La Part maudite et Théorie de la religion (dont on trouve des échos dans ce récit d'une « religion romancée », selon l'expression de Jean-François Louette), sans compter un nombre impressionnant d'articles pour la revue Critique ; malgré tout, du projet en cours de L'Abbé C. naît d'abord une nouvelle intitulée Éponine (éditée sous la forme d'une plaquette, Éditions de Minuit, 1949), reprise dans la « Deuxième partie » de L'Abbé C.Non reprise dans le tome III des Œuvres complètes, mais rééditée dans Georges Bataille, Poèmes et nouvelles érotiques, Paris, Mercure de France, 1999, ; et dans Romans et récits, ..

Selon Michel Surya, On peut ainsi se demander ce qui lie Bataille à la figure du prêtre. Au-delà de sa vocation religieuse de jeunesse et de son rôle de figurant en séminariste dans le film de Jean Renoir Partie de campagne (1936), selon Bataille, le prêtre et l'écrivain sont tous deux « rejetés du corps homogène et neutre de la société de la même façon que les excréments »Georges Bataille, « La Nécessité d'éblouir... », Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, 1970, .. Mais surtout, il faut rappeler qu'à la suite de L'Expérience intérieure parue en 1943, le groupe surréaliste La Main à plume fit paraître un tract sous le titre Nom de Dieu ! (), dans lequel Bataille était affublé du titre de « Monsieur le Curé », ou encore le « chanoine Bataille »Tract signé, entre autres, par Noël Arnaud, Maurice Blanchard, Christian Dotremont, René Magritte, Léo Malet, cité par Michel Fauré, Histoire du surréalisme sous l'Occupation, Paris, La Table ronde, coll. « La Petite Vermillon », 2003, .. Jean-François Louette note que le roman peut ainsi apparaître comme une réponse aux surréalistes, « en assumant la figure du curé, mais pour en montrer la perversion propre à Bataille. Aussi l'évolution de l'abbé C. reproduit-elle exactement celle que Bataille lui-même avait connue : l'impiété, puis la conversion à la piété, enfin un retour à l'impiété, sous l'effet de la rencontre avec une femme “déréglée” »Jean-François Louette, « Notice de L'Abbé C. », dans Romans et récits, ..

Par ailleurs, le texte de Bataille a des résonances avec la vie, la personne et les idées de son ancienne compagne Colette Peignot, et s'inspire notamment des violences sexuelles de « Monsieur l’Abbé chéri », ses « manœuvres louches » et caresses osées évoquées dans un court récit de Laure (nom de plume de Colette Peignot), Histoire d’une petite fille (édité hors-commerce en 1943)Jérôme Peignot, « Comme on met un pied devant l'autre on écrit », Cahiers Laure, Éditions Les Cahiers, 2013, . Le récit de Laure, pseudonyme de Colette Peignot (repris dans Écrits de Laure, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1971), s'inspire en particulier d'abus sexuels dont Colette Peignot adolescente fut victime de la part d'un ecclésiastique, confesseur de sa mère.. Le roman apparaît ainsi comme un hommage funèbre à Laure, « dès son titre, puisque “C.” est l'initiale sous laquelle M. Leiris désigne Colette Peignot : l'abbé C. est l'époux diabolique de Laure. » Roman du dédoublement, il met en scène, à travers la gémellité de Robert et Charles, la dualité entre le prêtre et le libertin ; et là aussi, la présence sous-jacente de Laure est manifeste, le texte de Bataille apportant comme une réponse assumée aux reproches que lui fit Laure, et qui rejoignent les critiques des surréalistes : « Et tu prétends te réclamer de Sade ! Cela ne me mènera jamais à la sacristie, les histoires de famille et le ménage. Tu te réclames en effet des curés catholiques. Au lieu d'un libertinage qui pourrait être une sorte de mouvement puissant et heureux même sans le Crime tu veux qu'il y ait un fond amer entre nous. Tu me présentes une apparence de gosse qui sort du confessionnal et va y retourner. - Une apparence de prêtre à cochonneries. »Écrits de Laure, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977, . Elle écrit dans un autre fragment, qui montre également les traces d'une rupture avec Bataille : « Il est temps d'affirmer que la religion du crime nous empoissonne tout autant que celle de la vertu. », ibid., . De plus, William Blake, sous les auspices duquel l'épigraphe place le texte, était un des auteurs fétiches de Laure.

Le texte En exergue de son récit, dont l'histoire apparaît comme une variation sur Le Mariage du Ciel et de l'EnferGeorges-Albert Astre, compte-rendu de L'Abbé C. paru dans Empédocle, , juillet-août 1950, ., Bataille place en effet une citation de Blake, auquel il a consacré deux articles dans la revue Critique (en septembre- et ), d'où il tire en 1957 un chapitre de La Littérature et le Mal. Il s'agit d'un quatrain qui met l'accent sur un thème qui lui est cher, la culpabilité du créateur ou de l'auteur : « Je déshonore à ce moment ma poésie, je méprise ma peinture, / Je dégrade ma personne et je punis mon caractère, / Et la plume est ma terreur, le crayon ma honte, / J'enterre mes talents et ma gloire est morte. »L'Abbé C., dans Romans et récits, .

L'intrigue de L'Abbé C. est basée sur trois personnages : Charles C., son frère abbé prénommé Robert, et Éponine. Le premier est un débauché qui recherche l'excès de plaisir, le deuxième, l'Abbé C., joue avec le refus du plaisir et les provocations d'Éponine (qui va jusqu'à coucher avec un boucher au milieu des viandes). L'exaltation physique de Charles devient exaltation mentale chez l'Abbé C. qui se complaît dans l'ordure et disparaît avec deux putains, avant d'être arrêté par les Allemands et torturé. Charles apprend trop tard que son frère, sous la torture, les a dénoncés, lui et Éponine, mais pas le groupe de résistants avec lesquels il était en rapport. « J'ai joui de trahir ceux que j'aime »L'Abbé C., dans Romans et récits, ., dit-il en une phrase qui peut faire écho à cet énoncé de Nietzsche cité par Bataille dans Sur Nietzsche : « Je voudrais faire mal à ceux que j'éclaire. »Sur Nietzsche, Œuvres complètes, t. VI, Gallimard, 1973, ..