redresse=1.1|vignette|« Maîtres chez nous » est l'une des expressions les plus représentatives de la Révolution tranquille. Elle a été utilisée comme slogan par le Parti libéral aux élections de novembre 1962 sur la nationalisation de l'hydroélectricité.
La Révolution tranquille est une période de transformation et de modernisation du Québec dans les années 1960. Elle est caractérisée par l'action intensément réformiste et nationaliste du gouvernement du Québec de l'époque, initiée par l'équipe du tonnerre du Premier ministre Jean Lesage de 1960 à 1966, et poursuivie par l'équipe de Daniel Johnson de 1966 à 1968.
Cette période peut se définir par une série de réformes sociales, économiques et politiques à l'intérieur d'un cadre démocratique et d'une économie libérale, inspirées par des idées keynésiennes renforçant l'intervention de l'État dans la vie des citoyens. Elles ont mené à la réforme complète du système d'éducation, du système de santé, ainsi qu'à la création de plusieurs institutions et structures modernes. Portées par un sentiment national nouveau axé sur le progrès, ces mesures avaient pour but de donner un État national aux Québécois, à la mesure de leurs besoins et de leurs aspirations collectives.
La Révolution tranquille désigne également une période d'ouverture et d'effervescence sociale et culturelle. Elle a reflété le désir des Québécois de rompre avec un passé qualifié de « Grande Noirceur », de se redéfinir selon leurs intérêts nationaux propres, ainsi que leurs préoccupations face à l'émergence d'une certaine modernisation.
Origines de l'expression La « Révolution tranquille » est une traduction de l'expression anglaise quiet revolution, fréquemment utilisée dans la presse de langue anglaise du début des années 1960 pour décrire des changements sociaux et politiques à divers endroits dans le mondeJean-Philippe Warren, « L'origine d'un nom. D'où vient l'expression “Révolution tranquille”? », Histoire engagée, 14 septembre 2016. Consulté le 19 décembre 2023.Pierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 35.. Elle est utilisée d'abord dans le Globe and Mail, le Montreal Star, l’Ottawa Citizen et le Telegram Observer de Sherbrooke pour décrire la situation politique et sociale au QuébecJulie Bélanger et Paul Poirier, « L'apparition de la locution “Révolution tranquille” », partie, Bulletin de la bibliothèque de l'Assemblée nationale, vol. 36, 3-4, Québec, octobre 2007, p. 17-18. Consulté le 19 décembre 2023..
Appelée sous différents noms au départ – « Révolution législative », « Révolution sociale », « Révolution pacifique » –, la « Révolution tranquille » est celle qui deviendra l'expression consacrée dans les médias en français au QuébecPierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 37.. L'un des premiers usages de l'expression se trouve dans un article du journaliste André Langevin pour le magazine Maclean en André Langevin, « Le patronage, chez nous, tient du véritable réflexe conditionné », Le magazine Maclean, vol. 3, , février 1963, p. 2.. Celle-ci se répand ensuite à la radio, à la télévision et dans le langage courant, au point de devenir « un slogan, presque une mode »Guy Bourassa, « Leaders nouveaux et nouvelles formes de leadership » dans Congrès des Affaires canadiennes, Les Nouveaux Québécois, Presses de l'Université Laval, 1964, p. 30. Consulté le 19 décembre 2023..
Certains intellectuels ont critiqué dans l'après-coup l'expression « Révolution tranquille ». Par exemple, pour le sociologue Dorval Brunelle, l'expression serait contradictoire : « Comment une révolution peut-elle être tranquille? Comment la “tranquillité” sur le plan social ou individuel peut-elle constituer un ferment révolutionnaire? […] On ne sait pas très bien de quoi il s'agit quand on utilise l'expression “Révolution tranquille”, mais quoi qu'il en soit, cela aurait été à la fois révolutionnaire et tranquille »Dorval Brunelle, La désillusion tranquille, Montréal, Hurtubise HMH, 1978, coll. « Cahier du Québec », , p. 3.. En effet, bien que tranquille, cette révolution sans armes ni effusion de sang aura tout de même amené une transformation en profondeur de l'État national des Québécois ainsi que de leurs institutions communesEn sociologie, une institution est une structure sociale dotée d'une certaine stabilité dans le temps..
Préambule (1944-1960) vignette|Maurice Duplessis, premier ministre du Québec de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959.
Le Québec sous Maurice Duplessis
vignette|Une parade de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, le . Durant l'après-guerre, le Québec est dominé par la présence de l'Église catholique et par la politique du gouvernement de l'Union nationale dirigé par le premier ministre Maurice Duplessis. Installé au pouvoir depuis 1944, se considérant investi de la mission de protéger le caractère français et catholique de la société, Duplessis et son équipe se présentent comme le rempart de l'autonomie et des intérêts nationaux du QuébecPierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 19...
Tandis que certaines sociétés (comme l'Ontario) adoptent des mesures keynésiennes menant à une intervention de l'État dans l'économie et à la mise en place d'un État-providence, sous Duplessis, le Québec continue à s'aligner sur le libéralisme économique. Il confie donc le développement économique aux entreprises privées – petites et moyennes pour le développement régional, grandes entreprises (pour la plupart, des américaines et britanniques) pour les projets de grande envergure – et la gestion de l'instruction publique, de soins de santé et de services sociaux à l'Église catholiquePierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 139-141..
En matière sociale, le gouvernement Duplessis reflète les valeurs des élites des années 1940 et 1950, prônant l'initiative privée, la foi catholique et la vocation agricole de la société québécoise. Cette société est donc fortement marquée par un conservatisme social, mettant l'accent sur les valeurs familiales, le respect de l'autorité et la préservation de la culture et des traditionsPierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 17-18.. La paroisse constitue la base de la vie en sociétéJacques Beauchemin, « L'identité franco-québécoise d'hier à aujourd'hui : la fin des vieilles certitudes », Liberté, vol. 51, (285), septembre 2009, p. 21. Consulté le 19 décembre 2023..
Cette époque est également caractérisée par une prospérité économique sans précédent. Le plein emploi et les salaires plus élevés permettent l'émergence d'une société de consommation qui transforme les habitudes de vie. Se remettant des privations imposées par la guerre et par la Grande Dépression, la population est alors animée par un grand désir d'insoucianceLucia Ferretti, « La "Grande Noirceur", mère de la Révolution tranquille? » dans Guy Berthiaume et Claude Corbo (dir.), La Révolution tranquille en héritage, Éditions du Boréal, 2011, p. 39..
Contestation vignette|332x332px|Des policiers intervenant lors de la grève de l'amiante en 1949. Même si les élites incarnées par le gouvernement Duplessis, l'Église catholique et le grand capital étranger dominent la société québécoise, de plus en plus de citoyens et de groupes contestent cet ordre établi. En effet, les années d'après-guerre sont également marquées par des tensions sociales, dont plusieurs grèves ouvrières importantes, notamment : la grève de l'amiante de 1949, la grève de Louiseville de 1952 et la grève de Murdochville de 1957. Afin de préserver la paix sociale, le gouvernement réprime les grèves, les syndicats ainsi que tous les groupes soupçonnés de sympathies communistesPierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 20..
Malgré la prospérité économique, un nombre croissant de travailleurs se sentent lésés. Le revenu moyen des Canadiens français est nettement inférieur à celui de tous les autres groupes ethniques à l'exception des Autochtones. Pour les plus instruits, même les diplômés universitaires, à compétences égales, les postes de cadres ne sont pas pour les ingénieurs, les gestionnaires ou les employés canadiens-français. Dans l'ensemble, les Canadiens français font l'objet d'une franche discrimination sur le marché du travail, ainsi que dans la fonction publique fédéraleLucia Ferretti, « La "Grande Noirceur", mère de la Révolution tranquille? » dans Guy Berthiaume et Claude Corbo (dir.), La Révolution tranquille en héritage, Éditions du Boréal, 2011, p. 30..
Des artistes et des intellectuels s'opposent aussi au gouvernement Duplessis. En 1948, quinze jeunes artistes publient le manifeste du Refus global, critiquant le conservatisme social du gouvernement et de l'Église. Ils dénoncent particulièrement l'emprise de l'Église sur la société québécoise et la tiennent responsable de ce qu'ils considèrent comme le retard culturel du Québec. Plusieurs prônent la séparation de l'Église et de l'État, afin que les institutions publiques ne soient plus confessionnelles et que la religion demeure limitée au domaine privé. Ils réclament aussi que l'État prenne en charge l'éducation et la santé, et que le système d'éducation soit complètement réformé afin de moderniser la société. Ces injustices persistantes sont aussi l'objet de débats au sein de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval, des articles du Devoir, des revues L'Action nationale et Cité libre, et dans les Pierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 20-21..
Bien que tous ces contestataires soient conscientisés et politisés, ils sont également éparpillés en différents groupes et idéologies. Si certains mènent des combats similaires, d'autres s'opposent entre eux sur plusieurs questions (comme la place de la religion). En résumé, comme le résume l'historien Pierre B. Berthelot, « pour que leur volonté de changement se concrétise [dans ce contexte], il faudrait que l'Union nationale se retrouve en position de grande faiblesse, et que tous ces gens s'unissent derrière un même programme et une même bannière politique capable de prendre le pouvoir »Pierre B. Berthelot, Duplessis est encore en vie, Sainte-Foy, Éditions du Septentrion, 2021, p. 21..
gauche|vignette|Paul Sauvé.|269x269px
Gouvernement de Paul Sauvé
gauche|vignette|Antonio Barrette.|310x310px Maurice Duplessis meurt le . Paul Sauvé le remplace et devient premier ministre du Québec. Le nouveau chef de l'Union nationale offre un style de leadership très différent de son prédécesseur. Tandis que Duplessis combattait ouvertement les syndicats et se montrait souvent autoritaire avec les journalistes, sans jamais renier la politique de son ancien chef, Sauvé fait preuve d'une ouverture nouvelle à leur égard. Afin de décrire ce nouveau style, les journalistes le résument en un mot : « Désormais… »Alexandre Turgeon, « Genèse d'un mythe : les origines du "Désormais…" de Paul Sauvé », Bulletin de la Bibliothèque de l'Assemblée nationale, vol. 39, , Québec, automne 2010, p. 19-24. Consulté le 19 décembre 2023..