thumb|Détail de la roue de la vie dans la tradition bön thumb|Monastère bön de Khyungpori Tsedruk au Nord du Tibet thumb|right|Pierre de mani-bön avec le mantra om ma tri mu ye sa le du

Le terme bön (prononcer beun, ), désigne trois traditions religieuses tibétaines distinctes, selon le tibétologue norvégien Per Kværne : tout d'abord une religion tibétaine préexistant au bouddhisme et qui est supplantée par celui-ci aux , lors de l'expansion de l'Empire tibétain fondé par Songtsen Gampo, sous l'influence du Népal et de la Chine ayant le bouddhisme comme foi dominante. L'interdiction du bouddhisme par le dernier empereur, Langdarma (803 – 842) mène au retour au bön comme religion d'État. Il sera assassiné par un moine bouddhiste, ce qui marquera la fin de l'Empire ; ensuite une religion syncrétique qui apparaît au Tibet aux , lors de l'Ère de la fragmentation, pendant laquelle différents seigneurs de la guerre se livrèrent bataille pour le contrôle du territoire. C'est une époque où le bouddhisme se propagea de nouveau à partir de l'Inde pour devenir la foi dominante ; enfin, le vaste corpus de croyances populaires, souvent mal définies, dont la divination. Elles ne sont pas d'origine bouddhique et sont communes aux adeptes du bön ou bönpos et aux bouddhistesTibétains, 1959-1999, quarante ans de colonisation, Ouvrage collectif dirigé par Katia Buffetrille et Charles Ramble avec Robert Barnett, Georges Dreyfus, Samten G. Karmay, Per Kværne et Jigmé Namgyèl; pages 58 à 63, Le bön, l'autre religion par Per Kværne. Ed Autrement, coll. Monde 1998 ..

Jusqu'à aujourd’hui le bön continue d'exister comme religion minoritaire.

L'opinion populaire occidentale, notamment dans les milieux de nouveaux convertis au bouddhisme tibétain — opinion qui n'est ni celle des religieux bönpos, ni celle des spécialistes universitaires du Tibet, mais qui est plus ou moins celle des lamas bouddhistes ignorant tout de la question — peut se résumer ainsi. C'est de l’ensemble des pratiques mal documentées, selon ., constituant le premier bön (shes pa bcu gnyis), que se serait dégagée au une religion structurée, le Bön éternel (yung drung bon). Celui-ci présente des similitudes avec le bouddhisme tibétain (particulièrement Nyingmapa), qui a lui-même beaucoup emprunté au fond religieux local. En fait, rien, à l'examen des documents anciens, ne permet d'établir la moindre continuité, sinon dans l'emprunt de quelques termes, entre les cultes pré-bouddhiques et le yundrung bön. Il serait préférable d'abandonner complètement l'usage du terme « bön » à propos de la religion pré-bouddhique tibétaine. Ce terme ne figure pas en ce sens dans les manuscrits les plus anciens, où « bönpo » n'est que le nom d'une certaine catégorie (parmi d'autres) de prêtres de la religion royale, qui n'a pas vraiment de dénomination. Les pratiquants du yungdrung bön soutiennent pour leur part que son apparition dans le royaume occidental de Zhang Zhung précède celle du lamaïsme au Tibet.

Il n'est peut-être pas très judicieux non plus d'appeler bön, ou d'associer au bön, les pratiques de la religion populaire tibétaine, communes aux laïcs des deux religions (bouddhisme et bön) et que personne au Tibet ne songe à baptiser de ce nom.

À partir du , la branche dite nouveau bön (bon gsar) a poursuivi, à la faveur de révélations continuelles, l'évolution de cette religion vers des formes qui paraissent de plus en plus proche de celle du bouddhisme nyingmapa — tout en préservant fidèlement le corpus canonique commun à toute cette religion, entièrement distinct du canon bouddhique, malgré le nom commun de bKa’ ’gyur.

Dominé pendant plusieurs siècles par le lamaïsme et parfois même persécuté, le Bön est un peu mieux connu internationalement depuis l’implantation hors du Tibet de communautés monastiques ayant fui l’invasion chinoise. Ses textes et traditions font l’objet de nombreuses recherches. Il a été reconnu comme cinquième tradition religieuse tibétaine par le dalaï-lama.

Origines L’origine et la nature exactes des traditions du premier bön, au nombre de douze , n’ont pas encore été établies. On pense néanmoins en retrouver des traces dans les écrits bönpo et certaines pratiques et croyances : oracles lhapa ou sungma (srung ma) résidant dans les temples, rituels la-guk (bla ’gug) de rappel de l’âme, états altérés de conscience et guidage durant le bardo, période qui s’étend de la mort à la renaissance. Certains se penchent également sur ce qui est improprement appelé le « chamanisme » contemporain chez les Tibétains et les peuples voisins. Mais il est clair qu'il n'y a pas grand-chose à espérer d'une méthode qui confond ce qui est populaire avec ce qui est archaïque. Elle présuppose en outre une continuité, que rien ne garantit, entre les pratiques tibétaines pré-bouddhiques, quelles qu'elles aient pu être, et la religion Bön telle que nous la connaissons aujourd’hui.

En ce qui concerne le yungdrung bön, forme proche du bouddhisme tantrique apparu au , une légende détaillée relate sa transmission à partir du maître (sTon pa) originel, (sTon-pa gShen rab mi bo che). Celui-ci aurait reçu l’enseignement parfait du dzogchen directement du bouddha primordial Kuntu Zangpo (Samantabhadra). Ses pratiquants croient qu’il fut révélé plusieurs milliers d’années avant l'apparition du bouddhisme, et qu'il se développa tout d’abord au royaume de Zhang Zhung dans l’ouest de l’actuel Tibet.

Cette datation n’est pas retenue par les historiens, mais le Tazig (rtag gigs), le pays où Tonpa Shenrab aurait été un prince éveillé comme le Bouddha, est parfois identifié à la Perse. Certains proposent donc que le bouddhisme serait tout d’abord parvenu au Tibet occidental indépendamment de Padmasambhava et des influences indienne et chinoise qui s'exerceront à partir du .

Fondateur du yungdrung bön thumb|200px|Yungdrung Chagshing Dans les temps anciens vivaient trois frères, Dagpa, Selwa et Shepa, qui étudiaient les doctrines bön dans un paradis nommé sipa yesang, sous l’égide du sage Bumtri Logi Chechen. Ils lui demandèrent comment aider le monde vivant, submergé par la misère, le chagrin et la souffrance ; il leur conseilla de devenir guides de l’humanité durant trois ères successives. Ainsi, le plus vieux des frères, Dagpa, acheva sa tâche dans le monde du passé ; le second, Selwa, prit pour nom Shenrab et devint maître et guide du monde présent ; le plus jeune, Shepa, viendra dans le prochain âge.

Tonpa Shenrab descendit il y a du ciel sidpa yesang (srid-pa ye-sangs) sous la forme d’un oiseau au plumage multicolore et s’incarna dans un prince né dans le palais Barpo Sogye, au sud du mont Yungdrung Gutseg. Marié jeune et père de famille, Tonpa Shenrab renonça au monde à 31 ans pour vivre dans l’austérité et enseigner la doctrine. Durant la majeure partie de sa vie, ses efforts pour propager le bön furent entravés par le démon Khyabpa Lagring, qu’il finit par convertir. C'est en le poursuivant pour récupérer ses chevaux volés que Tonpa Shenrab arriva au Tibet où ce fut sa seule visite. Il y laissa des instructions rituelles, mais jugea que le pays n’était pas encore prêt à recevoir tous les enseignements. Avant de partir, il prophétisa qu'ils apparaîtraient lorsque le Tibet serait mûr. Il mourut à 82 ans.

Olmo Lungring comme origine spirituelle Le bönpo soutient qu’il a pour origine la région mythique de l’Olmo Lungring, partie du Tazig ; située à l’ouest du Tibet, elle couvre un tiers du monde existant. « ol » symbolise ce qui n’est pas encore né, « mo » ce qui ne peut être diminué, « lung » le pays prophétique de Tonpa Shenrab, et « ring » la dernière compassion. Sa représentation est un lotus à huit pétales dans un ciel symbolisé par une roue à huit rayons. Au centre se dresse le mont Yungdrung Gutseg (pyramide des neuf svastikas). Yungdrung (éternel) désigne le svastika, symbole de la permanence et de l’indestructibilité. Les neuf svastikas empilés représentent les neuf voies du bön.

À la base du mont Yungdrung Gutseg jaillissent quatre rivières coulant dans les quatre directions. La montagne est entourée de temples, villes et parcs. Au sud se trouve le palais Barpo Sogye, où Tonpa Shenrab est né. À l’ouest et au nord se trouvent les palais où vivent ses femmes et ses enfants, à l’est un temple nommé Shampo Lhatse, réservé à la prière. L’ensemble des palais, rivières et parcs autour du mont constitue la région intérieure (Nangling). La région intermédiaire (Barling) est constituée de 12 cités dont 4 sont situées aux points cardinaux. La troisième région constitue le pays extérieur (Taling). Ces trois régions sont encerclées par un océan, puis par des montagnes enneigées. Avant sa visite au Tibet, Tonpa Shenrab tira une flèche et créa ainsi un passage à travers les montagnes ; l’accès à l’Olmo Lungring se fait donc par le chemin dit de la flèche (Delam).

L’Olmo Lungring a été identifié à différentes régions selon les écoles. Certains y voient le mont Kailash (Ti Se) avec les quatre grandes rivières qui naissent de sa base et les quatre régions qui l'entourent : la Chine à l’est, l’Inde au sud, l’Orgyan à l’ouest et le Hotan au nord. D’autres pensent que sa géographie évoque celle du Moyen-Orient et de la Perse à l’époque de Cyrus le Grand. Pour un croyant bönpo, la question de l’identification géographique passe après sa signification symbolique, qui est clairement prévalente, comme pour le mont Meru.

Textes sacrés thumb|350px|Page du Bardo Thodröl (la libération par l'écoute [dans l'état post-mortem]) On attribue trois écrits à Tonpa Shenrab. Le premier et le plus court est le Dodus (Modèle de l’Aphorisme), le second le Zermig (Les Yeux Percés) ; ils datent respectivement des . Le troisième et plus important est le Zhiji (Le Glorieux), révélé par transmission spirituelle à Loden Nyingpo au .

Les doctrines de ces trois textes forment deux systèmes. Le premier, appelée Gozhi Dzonga, comprend cinq parties, les quatre portes et le trésor : Chabkar « les eaux blanches » : contient les pratiques ésotériques ou plus hautement tantriques. Chabnag « les eaux noires » : récits et rites variés, magie et rituels ordinaires (mort, funérailles, maladie et offrandes) ; cette portion conserve beaucoup de traces du chamanisme ancien. Pangul « le pays de Pan » : explique les règles monastiques et présente les concepts philosophiques. Ponse « le guide de la seigneurie » : contient les pratiques de la grande perfection (dzogchen), summum de l’enseignement dans le Nyingmapa également. Totog « le trésor » : compare les aspects essentiels des quatre portes. Le second ensemble est appelé tegpa rimgui bon, (bön des neuf étapes successives) ou simplement les neuf voies du bön, groupées en quatre causes (gyuyi tegpa) et quatre résultats (drabui tegpa) suivis de la grande perfection (dzogchen). Cette division rappelle les neuf véhicules du nyingmapa.

Les quatre premières voies présentent le plus de différence avec le bouddhisme ; de nombreuses pratiques anciennes y sont préservées : La voie du shen de la prédiction (chasen tegpa) décrit quatre voies différentes : prédiction-sortilège (mo), astrologie (tsi), rituels (to) et l’examen des causes (che). La voie du shen du monde visuel (nang shen tegpa) explique l’origine et la nature des dieux et des démons vivant dans ce monde, les méthodes d’exorcisme et les différentes sortes d’offrandes. La voie du shen de l’illusion (trulshen tegpa) contient les rites pour se débarrasser des pouvoirs adverses. La voie du shen de l’existence (sishen tegpa) décrit l’état après la mort (bardo) et la méthode pour guider les vivants vers la libération finale ou une meilleure réincarnation. Les cinq suivantes sont très similaires à celles du nyingmapa : La voie des partisans Vertueux (genyen tegpa) guide ceux qui suivent les dix vertus et les dix perfections. La voie monacale (drangsgon tegpa) décrit les lois de la discipline monastique.