Charles-Louis Havas, né le à Rouen et mort le à Bougival, est le fondateur de l'agence Havas en 1835.

Ancien négociant international puis banquier, devenu journaliste et traducteur à la quarantaine, Charles-Louis Havas invente le concept – repris par Reuters et l'Associated Press – d’agence de presse mondiale et généraliste, dont héritera l'Agence France-Presse à la Libération, en récupérant les clients et l'immeuble de l'entreprise.

En 1825, il a fondé son propre bureau de traduction d'informations venues de l’étranger, pour la presse française. L’intérêt croissant pour l'actualité internationale l'amène à le transformer, en 1835, en l’agence Havas., qui fournit aussi des dépêches de France aux pays étrangers. Il a travaillé avec Paul Julius Reuter, fondateur en 1851 à Londres de l'agence Reuters, et Bernhard Wolff qui crée, en 1849 à Berlin le Wolff’s Telegraphisches Bureau allemand, ancêtre de l'Agence Continentale allemande et de la DPA. Après sa retraite, en 1852, ses deux héritiers, Auguste Havas et Charles-Guillaume Havas, bâtiront en cinq ans un monopole dans la publicité, la Société générale des annonces, devenue Havas à la Libération.

Havas, négociant et banquier Origines familiales Son grand-père Thomas-Guillaume-François Havas (1717-1795)Pierre Frédérix, Un siècle de chasse aux nouvelles : de l'Agence d'information Havas à l'Agence France-presse (1835-1957), Paris, Flammarion, 1959, p. 13. avait épousé Marie-Elisabeth Eude, née et morte comme lui à Pont-Audemer, en Normandie. Le cadet des fils du couple devient vicaire de la paroisse Saint-Étienne à Rouen, et l'aîné, diplômé en droit, inspecteur royal de la Librairie de Rouen, chargé du contrôle des ballots de livres étrangers et des travaux donnés aux imprimeurs. Nommé Charles Louis Havas, comme le sera son fils, il gère la fortune foncière des grandes familles de la noblesse normande. En 1780, à Rouen, il épouse Marie Anne Belard, fille d’un raffineur de sucre de la ville, qui lui donne six enfants.

vignette|gauche|L'entrevue du camp du Drap d'or, Hôtel de Bourgtheroulde, siège du Comptoir d'escompte de Rouen.

Havas père jouit à Rouen d'une réputation de probité exemplaire. Il change d’activité après la Révolution française, se lance dans le négoce du coton et fait fortune en rachetant des biens nationaux à Lyons-la-Forêt et en pays d’Auge. Mais l'approvisionnement en coton de Saint-Domingue est stoppé par la révolution haïtienne et le traité de Whitehall signé par les grands planteurs avec l'Angleterre en 1794 : Havas père prend alors langue avec les négociants internationaux pour s'approvisionner au Brésil. Sous Bonaparte, lorsque deux comptoirs d’escomptes sont créés à Rouen et Lyon par le décret impérial du , Havas père figure dans liste des administrateurs pressentis, sans même avoir fait acte de candidature. Il s'en étonne dans une lettre adressée à un proche de l’Empereur. Certains administrateurs estiment (55 ans) et ses infirmités . D’autres jugent qu’il « Le Comptoir d'escompte à Rouen », enquête sur archives..

Débuts dans la négoce puis les emprunts publics Son fils Charles-Louis Havas, âgé de 22 ans, rencontre en 1805, un ami de la famille, le négociant Gabriel-Julien Ouvrard, qui lui propose de venir travailler à Nantes. Charles-Louis Havas exploite des licences d'importation. Devenu très vite fournisseur des armées impériales, il apprend le grand négoce, achetant et revendant blé, coton et denrées coloniales (sucre, café et cacao). À la suite du blocus continental de 1806, Charles-Louis Havas est envoyé à Lisbonne travailler pour un correspondant d'Ouvrard, Durand-Guillaume de Roure, originaire du Massif Central et installé au Portugal depuis 25 ans, où il est propriétaire d'une grosse maison de commerce française. En 1807, Bonaparte lance une offensive sur le Portugal pour briser le commerce du coton brésilien qui transite via les ports lusophones. Charles-Louis Havas anticipe la crise en achetant 3 000 tonnes de coton (le tiers de la consommation annuelle de tout l’Hexagone) qu'il revend avec une énorme plus-value à Rouen à la suite du blocage des importations brésiliennes Deanna Spingola, , p. 122.. Charles-Louis Havas devient l’associé de Durand-Guillaume de Roure et épouse sa fille Jeanne, le à LisbonneArbre généalogique de la famille Havas.. Ils ont trois enfants : Jeanne Caroline (née 1808), Charles-Guillaume Havas (1811-1874) et Auguste Havas (1814-1889). Les deux fils prendront sa succession en 1852.

L'année d'après, la guerre d’Espagne entraîne l’occupation du Portugal par les Anglais. Expulsée de Lisbonne manu militari, la famille de Roure-Havas se réfugie à Rouen. Charles-Louis y exerce à nouveau dans le négoce grâce à l’appui de deux oncles, Prosper Tranquille Havas et Charles Constant Havas (adjoint du ministre de l’Intérieur Joseph Fouché). Mais son mentor Gabriel-Julien Ouvrard est emprisonné à Sainte-Pélagie en 1809. La famille s’installe à Paris en 1811. Charles-Louis Havas est spécialiste du négoce des emprunts publics. Justement, les guerres napoléoniennes creusent le déficit de l'État. Charles-Louis connaît d'autant mieux ce marché que son ami Ouvrard y a innové cinq ans plus tôt, en inventant un système où les bons du Trésor sont remplacés, en quelque sorte, par un emprunt occulte et permanentJacques Wolff, Le Financier Ouvrard : l'argent et la politique, 1992, p. 318..

La chute de l’Empire après Waterloo entraîne la déchéance des emprunts publics français. En 1815, Charles-Louis Havas a 32 ans et redémarre de zéro. Son ami bonapartiste Gabriel-Julien Ouvrard, qui s'est relancé dans la spéculation financière, le recrute comme correspondant à Paris pour traduire et résumer le contenu des principaux journaux du monde. Charles Havas parle anglais et allemand, et son épouse maîtrise l'espagnol et le portugais. Le couple est dans les années 1820 à la tête d'un bureau de renseignements économiques et financiers au service exclusif du banquier Gabriel-Julien OuvrardTristan Gaston-Breton, « Havas et la communication », Les Échos, 11 aout 2003, p. 35.. Mais ce dernier sera à nouveau ruiné, perdant définitivement tout crédit lorsqu'un appel d'offres organisé à Bayonne en 1825, pour fournir les armées de la Restauration lors de l'expédition d'Espagne, débouche sur le scandale des marchés d'Espagne. La crise boursière de 1825 achève de ruiner Charles-Louis Havas.

Havas, traducteur et journaliste L'ouverture d'un bureau de traducteur en face de l'hôtel des Postes Ruiné par la crise boursière de 1825, Havas constitue, en 1832, le Bureau de traduction des journaux étrangers, qui deviendra le Bureau de nouvelles. Logé Hôtel Bullion, au 4 rue Jean-Jacques-Rousseau à Paris, juste à côté de l'Hôtel des ventes, Charles-Louis n'a qu'à traverser la rue chaque matin pour aller chercher lettres et journaux à l'Hôtel des Postes, future Poste centrale du Louvre.

À sa sortie de prison en 1825, son ami le banquier Gabriel-Julien Ouvrard lui a demandé de constituer un réseau d'informateurs européens. Sa mission consiste à lire tout ce qui touche aux activités des banques concurrentes : les guerres, le négoce, les cours des matières premières ou les naufrages. Le navigation à vapeur balbutie, transportant le coton sur le Mississippi, puis s'aventurant en mer. L'empire colonial espagnol a éclaté, les nouvelles républiques se multiplient.

Charles-Louis se charge de la presse anglaise et allemande. L'espagnol et le portugais sont pour sa femme Jeanne, née à Lisbonne. Brésil, Louisiane, Égypte, ils décortiquent l'actualité mondiale, de la politique à la Bourse. Tous les jours, ils reçoivent une lettre de James Collans, l'agent de Gabriel-Julien Ouvrard à la Bourse de Londres, qui s'y rend tous les jours. Les lettres de James Collans sont faites pour échapper aux curiosités car dissimulées sous une autre enveloppe avec un nom banalisé. Le nom de quatre de ses informateurs est aussi dissimulé sous quatre numéros et une partie du texte est codé. Havas, lui, est encore endetté, comme il le confesse en 1831 dans une lettre à sa sœur.

La Bourse de Paris est encore à la veille de connaître son essor : 44 valeurs seulement y sont cotées en 1830. Ce sera 223, six ans après, en , soit cinq fois plusSelon le journal L’Actionnaire.. La nouvelle liberté de la presse a fait du secteur des médias l'un des mieux représentés, avec 34 valeursJacques Marseille et Patrick Eveno, Histoire des industries culturelles en France, : actes du colloque en Sorbonne, décembre 2001, Association pour le développement de l'histoire économique, 2002 .. Le journal La Bourse d', recensera déjà 260 sociétés française cotées, dont 38 journaux, parmi lesquels une foule de publications économiques. Même effervescence à la Bourse de Londres après le Bank Charter Act de 1833, mais dans un autre secteur capital pour l'économie : on compte 30 introductions en bourse de banques anglaises dans les trois années qui suivent, puis 59, l'année suivante, en 1836. La panique de 1837 sanctionnera cet engouement spéculatif.

Le rachat de « correspondances » pour passer en 1832 au « Bureau des nouvelles » Charles-Louis Havas écrit en même temps des articles pour le quotidien Le Constitutionnel, fondé en 1815 par Joseph Fouché, un de ses protecteurs. Il traduit des articles pour deux autres journaux. Lors de la Protestation des 44 journalistes du 26 juillet 1830, à la veille des Trois Glorieuses, il est rue de Valois, dans les locaux du quotidien Le Constitutionnel, où la colère gronde avant de finir en émeute place du Palais-RoyalPierre Frédérix, Un siècle de chasse aux nouvelles : de l'Agence d'information Havas à l'Agence France-presse (1835-1957), Paris, Flammarion, 1959, p. 19..

En 1830 aussi, Gabriel-Julien Ouvrard se lance dans une bataille financière, à la Bourse de Londres, en spéculant à la baisse sur les emprunts d'État français, tandis que la famille Rothschild spécule au contraire à la hausse. Gabriel-Julien Ouvrard reçoit ses informations de Charles-Louis Havas à Paris et gagne son pari : le cours de la rente française chute, tombant de 80 à 48. Elle mettra dix ans à remonter à 74.

Germanophone, Havas collabore aussi à la Correspondance Garnier, relancée fin 1831 pour succéder au Bureau Bornsteïn, fondé en 1811 par un réfugié politique allemand. La publication a une précieuse clientèle de plusieurs centaines de lecteurs outre-Rhin"When news was new", par Terhi Rantanen", p. 30.. Il la rachète dès 1832, l'année où il crée le Bureau de nouvelles. L'acquisition d'autres publications concurrentes, la Correspondance de Gouve de Nuncques et la Correspondance de Paris, permet de constituer un réseau de collecte d'informations, central et complet, donnant de la crédibilité aux nouvelles diffusées. Le concept d'agence de presse mondiale est né.

vignette|Camille de Montalivet, client de Charles-Louis Havas.

Une traversée de l'Europe lui a permis de recruter des correspondants, qui s'intègrent à l’Agence des Feuilles Politiques-Correspondance Générale, créée le et expédiée dès 1838 en Hollande, Belgique, Allemagne, Angleterre et "à quelques organes de l'opinion légitimiste dans les départements". Cette nouvelle activité, qui a pour gérant J. DelaireMichael B. Palmer, Des petits journaux aux grandes agences, 1983, p. 343., complète le Bureau de traduction. La nouvelle Agence Delaire-Havas communique avec ses correspondants par le télégraphe de ChappeLes mots de la presse écrite, par Serge Bénard, Éditions Belin, 2002., qui en 1844 bénéficie de 534 tours quadrillant le territoire français sur , après avoir déjà obtenu un privilège de transmission accélérée de ses dépêches par la posteSébastien Laurent, Politiques de l'ombre : l'État et le renseignement en France, Paris, Fayard, 2009 .Marc Martin, Médias et Journalistes de la République, p. 110 ..

En 1838, le soutien décisif du ministère de l'Intérieur