L'Esclavage moderne (en ) est un pamphlet écrit par Léon Tolstoï et publié en 1900. Ce livre est une réactualisation de ses idées exposées dans Ce qu'il faut faire ? publié en 1888, où les sujets abordés sont la résistance à la violence par la passivité (ce qui influencera Gandhi et la résistance passive), la désobéissance civile, une glorification des valeurs paysannes, une critique de la société industrielle et des effets néfastes qui apparaissent parallèlement au progrès. Il expose l’idée que le capitalisme, libéral ou d’État (socialisme d’État), ne résoudra pas les problèmes des ouvriers et autres travailleurs. Sa pensée peut-être résumée de cette manière : « La cause de la malheureuse condition des ouvriers est l’esclavage. La cause de l’esclavage est l’existence des lois. Or les lois s’appuient sur la violence organisée ». De par son rejet de la toute puissance de l’homme, et sa critique d'aliénation au sens large, Tolstoï peut être considéré comme un précurseur de la pensée de la décroissance.
Introduction Le recensement de Moscou de 1897, directement réalisé par l’administration russe (auparavant celui-ci était réalisé par l’intermédiaire des élites religieuses) et touchant le monde rural, fut vu par la population comme une intrusion dans les villages, visant à remettre en cause l’autonomie de la population et une opération de contrôle politique. À la suite des problèmes soulevés par celui-ci (révolte de la population, disparition d’un mode de vie rural...), Tolstoï s’interroge sur les conditions sociales de la Russie de la fin du .
Cette œuvre est un exposé des idées de Tolstoï. Il n’est pas à l’image d’une doctrine d’état, il expose que son propos est à l’échelle individuelle et quotidienne. Il a conscience de son parti pris, tout en critiquant les méthodes du parti adverse : « Je sais que les sublimes paroles, également dénaturées par les commentaires fantaisistes des libéraux et des prêtres, donneront à la plupart des gens soi-disant cultivés de telles prétentions contre l’article [...] que sans doute il ne le liront pas ».
Résumé Trente-sept heures de travail Ce chapitre introductif sert d’illustration au propos de l’auteur. Il y décrit les conditions de travail d’ouvriers russes dans la gare de Moscou-Kazan : des ouvriers sous payés « 1 rouble 15 kopecks par 1000 poudes de marchandises chargées (environ ) », aux horaires dégradants et vivant dans des conditions de travail précaires. Tolstoï expose les abus qu’ils subissent, comparant leur travail aux corvées du Moyen Âge. En les questionnant, il se rend compte que leur seule revendication concerne l’aménagement d’une salle de repos, et en aucun cas la remise en cause de leur travail. Il en tire la conclusion que le chômage de masse, qui provoque l’exode rural, oblige les travailleurs à accepter les pires conditions et à s’adapter à celles-ci. Il cite : « ces hommes dont l’existence était beaucoup plus dure que celle des bêtes de somme ».
L’indifférence de la société Il cite ensuite divers exemples au sein de Moscou : une fabrique d’étoffe de soie, ou et travaillent avec les « derniers perfectionnement de la technique moderne ». Il exprime l’idée de sacrifice, les hommes et femmes quittent leurs villages d’origine et leurs foyers et abandonnent leurs familles et enfants. L’industrialisation atomise donc les familles.
Le sacrifice de vie humaine est aussi marqué par l’exemple qu’il donne d’un ouvrier, jeune mais handicapé à la suite d'un accident de travail, renvoyé sans allocations ou aides. Ce sacrifice n’est que « les conséquences inévitables d’un ordre des choses ». Le risque au travail n’est pas encadré, comme il le montre avec l’exemple des typographes, empoisonnés au plomb et le travail dangereux des mineurs. Ainsi, l’espérance de vie en Angleterre est de pour les hautes classes, et de 29 pour les ouvriers. Ce sont les effets de l’industrie moderne, les conséquences ignorées.
Il exprime enfin l’idée que l’amélioration des conditions de travail n’est pas une solution en soi. La nature du libéralisme de l’époque rend les hautes classes et classes moyennes coupables de consommer, tout en ignorant les conséquences de cette consommation. Le sort des ouvriers importe peu, au contraire des commerçants.
La science justifie l’état des choses actuel Tolstoï propose une explication à cet aveuglement : la science du progrès, donne une représentation du monde qui fait de l’homme un instrument. Il critique ainsi l’idée du rationalisme. Il en profite aussi pour faire une attaque contre la religion, en particulier le chrétienté, qui a posé dès le Moyen Âge, l’idée d’une pauvreté nécessaire pour les travailleurs (les serfs) et de la jouissance des autres (les seigneurs). Le progrès est donc une nouvelle religion, au même titre que le catholicisme, qui permet une acceptation de l’ordre social. Cependant, l’histoire nous montre une remise en cause de ces valeurs, avec par exemple la Révolution française. C’est ainsi qu’est née l’économie politique, devant justifier l’état des choses par des lois, immuables et naturelles, sur le même modèle que la loi scientifique (loi de l’offre et de la demande, capital, bénéfice...). Cette science ne servirait selon lui qu’aux privilégiés, les intellectuels, et voit sa dimension universelle être faussée car elle est née dans un cadre spatio-temporel restreint : l'Angleterre du , avec des auteurs tels que Adam Smith.
L’économie politique affirme que tous les ouvriers des champs seront obligés de passer par l’usine Dans ce chapitre, l’auteur vient critiquer les idées socialistes de l’époque, que l’on peut retrouver dans la pensée de Paul Lafargue dans son écrit Le Droit à la paresse, publié en 1880. Il fait une nouvelle comparaison avec le pouvoir de l’Église : 2 classes existent, une inférieure, l’autre supérieure, avec pour motivation l’idée d’un futur meilleur qui passe par la socialisation des moyens de production, servant de justification pour la classe privilégiée de l’ordre social. La science du progrès se charge donc de répondre : les ouvriers et autres travailleurs doivent se regrouper en société de coopération et doivent lutter par des grèves, participation au pouvoir... Ils doivent faire pression pour obtenir des améliorations. Les intellectuels de l’époque expriment l’idée qui cette socialisation n’est qu’une question de temps.
Tolstoï caractérise cette doctrine comme étant un « aveu d’ignorance ». Il apporte l’idée que les travailleurs possèdent eux-mêmes des moyens de production mais qu’ils les ont abandonnés lors de l’exode rural. C’est donc une critique du capitalisme, qui pousse les gens à désirer plus qu’ils n’ont tout en sacrifiant ce qu’ils ont, critique qui apparaît dans l’idée de décroissance, en particulier chez la pensée taoïste, avec l’œuvre de Lao Tseu, le Tao Tö King. Ainsi, le désir d’avoir plus n’est qu’une aliénation qui détourne de la réalité. On peut y voir aussi un éloge de la simplicité volontaire : « Car pour le bonheur de leur vie, il importe fort peu qu’ils puissent se payer des fantaisies luxueuses : montres, mouchoirs de soie, tabac, eau-de-vie, viande, bière, mais seulement qu’ils recouvrent enfin la santé, la moralité et surtout la liberté ». Le loisir vient donc faire accepter les conditions de travail. Il déplore ensuite la débauche que provoque ce loisir, l’alcoolisme en particulier, qui fait disparaître ce que Tolstoï appelle des « valeurs sûres », qui sont selon lui « la vie de famille, et le travail de la terre, le seul raisonnable ».
Cette simplicité volontaire est la clé de voûte de la pensée de Tolstoï, il prône une vie simple en pleine nature, loin de la servitude imposée, qui détruit les générations et le lien social. Il rejoint ainsi l’idée de Karl Marx sur le déracinement des paysans. Le socialisme ne sert que l’intérêt de ce capitalisme, tentant de faire oublier cette « vie simple ». Il critique aussi l’opinion publique de l’époque qui véhicule une image positive de l’exode rural.
Cette affirmation est fausse Les conclusions des socialistes de l’époque sont dues qu’au fait que ceux-ci appartiennent à cette classe de privilégiés, refusant ainsi une remise en cause plus globale. Il accuse l’école socialiste d’être responsable de la continuité du système industriel, car elle justifie la division du travail et l’atomisation des structures sociales. De plus, cette classe dominante serait actrice de cette socialisation promise en qualité de « dessinateurs, de savants, d’artistes », le prolétariat sera toujours dans cette révolution condamné aux bas métiers dans l’industrie, que la science se chargera de rendre plus agréable, par des améliorations qualitatives de celui-ci mais aussi par la création de nouveaux besoins, les loisirs construits de toutes pièces, qui provoquera l’abandon d’une vie simple et centrée sur le « réel ». Tolstoï se pose donc comme un véritable critique de la pensée progressiste sociale, ne servant selon lui que les intérêts de la société industrielle.
La banqueroute de l’idéal socialiste Il tente ensuite de critiquer ce modèle de société, le socialisme d’État. Dans le système capitaliste, la production est déterminée par les lois économiques. Cependant, dans l’idéal socialiste, si tous les hommes demeurent libres, les demandes excéderont la capacité de production possible (en particulier avec l’apparition du crédit, permettant dans les modèles actuels une demande illimitée, garantissant la consommation, ce que propose d’ailleurs Paul Lafargue dans son ouvrage comme solution à ce problème que Tolstoï pose). Il faut donc garantir une production presque infinie. Comment faire alors pour que l’homme désormais libre, accepte de travailler pour l’industrie ? La mécanisation et la division du travail permettent au système capitalisme d’assurer cette capacité de production. Mais la seule solution pour la socialisme d’État serait de reprendre les méthodes industrielles, tout en contraignant les hommes à travailler : « Ils commanderont et tous les autres obéiront ».
Enfin, il expose une critique de la division du travail. Elle permet à chaque homme de se spécialiser dans le domaine où il excelle. Il prend l’exemple d’une production artisanale dans un village, permettant la vie de celui-ci. Cependant, dans l’industrie, cette division isole le travail de sa production, il ne produit plus qu’une partie du travail, il n’en a pas le contrôle total. Elle supprime donc les savoir-faire (on peut retrouver cette idée dans la conférence de Williams Morris donnée en 1894, publiée sous le nom de L’âge de l’ersatz). Il s’oppose ainsi à Karl Rodbertus, promoteur du socialisme d’État, qui exprime l’idée que la division du travail rapproche les hommes dans un projet commun, mais extérieur à la volonté propre de l’individu selon Tolstoï : « Mais si, indépendamment de la volonté des travailleurs et même contre leur désir, on a projeté de construire une route stratégique, une tour Eiffel ou quelqu’une des absurdités dont regorge l’Exposition de Paris, si l’on oblige dans ce but un ouvrier à extraire du minerai de fer, un autre à porter du charbon dans les hauts-fourneaux, un troisième à fondre le minerai, un quatrième à couper des arbres, un cinquième à équarrir les troncs abattus, sans que l’un ni les autres aient la moindre notion du but que leurs efforts concourent à réaliser, la division du travail aura pour effet d’isoler chacun de ces coopérateurs à l’œuvre finale au lieu de les rapprocher ».
Culture ou liberté ?