Le Congrès du Parti socialiste italien, plus communément désigné comme le Congrès de Livourne, se tint du 15 au au Théâtre Carlo Goldoni de Livourne. Il se déroula dans un contexte général de tensions entre révolutionnaires et réformistes au sein du mouvement ouvrier international, et notamment quelques semaines seulement après le Congrès de Tours. Le débat, qui fut largement suivi en Italie et à l'étranger, se concentra sur la demande formulée par l'Internationale communiste aux partis la composant ou désirant l'intégrer d'exclure leurs membres réformistes. Après six jours marqués par un climat particulièrement tumultueux, le congrès vit la scission du courant communiste, qui, devant le refus de la majorité du parti d'accepter les exigences de l'Internationale et d'exclure les réformistes, abandonna les discussions et fonda le Parti communiste d'Italie.

Contexte du Congrès

Les directives internationales gauche|vignette|Les délégués du Congrès de l'Internationale communiste, à Pétrograd, durant l'été 1920 Durant l'été 1920, le Congrès de l'Internationale communiste fixe 21 points rigides et prérequis qui en forment les conditions d'admission pour les partis. Un des thèmes majeurs de ces points est la volonté d'exclure des potentiels partis membres (également tenus d'adopter le nouvel adjectif de "communiste) les socialistes réformistes, désormais tenus pour des contre-révolutionnaires.. Dans la situation italienne, une telle exigence est renforcée par la critique selon laquelle le Parti socialiste italien, notamment en raison de ce que certains désignent comme le "sabotage" de la Confédération générale du travail, n'a pas su exploiter l'opportunité révolutionnaire du Biennio rosso... Le PSI a en effet laissé toute l'initiative au syndicat, porteur d'une tactique d'avancée progressive qui trouve son apogée dans l'accord du avec le patronat : conclu avec la médiation du chef du gouvernement Giovanni Giolitti, l'accord garantit des augmentations salaires, mais aucune avancée politique significative., montrant l'incapacité significative du mouvement socialiste d'affronter l'hégémonie de la bourgeoisie avec des instruments adéquats..

Le PSI, membre de l'Internationale communiste depuis le Congrès de Bologne d' (ratifiant ainsi les conclusions émises par la direction dès le mois de mars.), avait alors marqué un tournant à gauche du parti, avec l'affirmation du courant maximaliste sur celui réformiste et la place centrale donnée à la question de la conquête violente du pouvoir et de l'instauration de la dictature du prolétariat.. Toutefois, les requêtes du Congrès de l'Internationale, et notamment l'acceptation de l'intégralité des 21 points (et donc l'expulsion des réformistes), sont mal accueillies par la majorité maximaliste guidée par Giacinto Menotti Serrati, qui craint que le départ de figures majeures comme Filippo Turati, Claudio Treves ou Ludovico D'Aragona n'éloigne du parti le nombre significatif de travailleurs qui leur sont proches. Serrati considère également injuste l'exclusion de l'aile droite du parti, celle-ci n'ayant ni participé aux gouvernements bourgeois, ni appuyé l'intervention dans la Première Guerre mondiale, contrairement aux réformistes français et allemands également visés par le Komintern..

Malgré tout, l'aile gauche du parti (la future fraction "purement communiste") obtient en septembre, après trois jours de vives discussions, un vote de majorité de la direction sur l'ordre du jour signé par Umberto Terracini et recevant sans réserves les 21 points, préfigurant la rupture avec les réformistes dans l'optique d'une scission "à droite" qui, explique Terracini, « serait restée diffuse très superficiellement dans tout le parti » et « n'aurait pas eu de grande influence chez les masses ». Le document fut voté, en plus de son signataire, par Egidio Gennari, Ivan Regent, Giuseppe Tuntar, Casimiro Casucci, Tito Marziali et Ambrogio Belloni, tandis que cinq votes (ceux de Serrati, Adelchi Baratono, Emilio Zannerini, Giovanni Bacci et Gino Giacomini) allèrent au document destiné à être l'origine de la motion du futur Congrès dite "unitaire", insistant sur l'unité du parti et revendiquant une autonomie dans l'application des directives internationales... À la lumière d'un tel résultat, Serrati donna sa démission de son poste de directeur de l'Avanti!, journal officiel du parti, mais la majorité communiste décide de le maintenir temporairement.

L'élaboration des motions À la veille du Congrès, le PSI est divisé en trois factions principales, en plus de deux groupes mineurs : l'aile droite de la "concentration socialiste", proche des positions du réformisme progressif de Turati ; au centre, la majeure partie des maximalistes (les "communistes unitaires") de Serrati ; à gauche, les "communistes purs", menés par Amadeo Bordiga. Se trouvent de plus, dans une position intermédiaire entre réformistes et communistes unitaires, les "révolutionnaires intransigeants" de Costantino Lazzari, et, au flanc des communistes, le groupe de la "circulaire" guidé par Antonio Graziadei et Anselmo Marabini, qui, bien que fidèle aux directives du Komintern, entend travailler dans l'optique d'une réconciliation..

Les membres de l'aile droite constituent un courant limité en nombre, mais disposant du contrôle du groupe parlementaire et de la CGL.. Leur motion, signée par D'Aragona et Gino Baldesi, eux-mêmes dirigeants de premier plan du syndicat, est élaborée lors d'une conférence organisée du 10 au à Reggio d'Émilie ; le document revendique le bon travail quotidien effectué jusqu'alors par le Parti socialiste italien et demande le maintien de sa dénomination, soutenant d'autre part la nécessité de l'unité du parti, garantie par protection de la liberté d'expression, à laquelle doit cependant correspondre une discipline rigide dans l'action décidée par la majorité. La motion confirme l'adhésion au Komintern, mais demande une autonomie interprétative dans l'application des 21 points et, mettant en discussion les points essentiels de la motion victorieuse du Congrès de Bologne, refuse la vision selon laquelle la conquête du pouvoir doit s'effectuer par la violence et que la dictature du prolétariat, entendue comme « une nécessité transitoire imposée par des situations spécialistes et non comme une obligation programmatique », doive se modeler inévitablement sur la situation russe. Elle soutient ainsi « toutes les tentatives possibles de s'approcher du régime socialiste », bien que jugeant puéril l'idée de bouleversements révolutionnaires à brève échéance dans les pays les plus riches.

La motion maximaliste unitaire, ou "centriste", est composée à Florence et signée par Serrati, Baratono, Bacci, Riccardo Momigliano, Francesco Frola, Arturo Vella et Cesare Alessandri. Elle souligne la nécessité d' « affermir l'unité du Parti pour joindre mieux et plus vite à la conquête de tout le pouvoir politique », conquête à entreprendre par tout moyen compatible avec l' « absolue intransigeance de classe », dans le but de la révolution communiste à préparer par « voie légale et extra-légale ». Le document maximaliste maintient également l'adhésion à la Internationale, demandant néanmoins la possibilité d'appliquer les 21 points selon les conditions des différents pays et de conserver provisoirement la dénomination de "socialiste", afin que n'en abusent pas les « scissionnaires de hier et de demain ».. vignette|Antonio Gramsci, un des principaux membres du "groupe turinois" L'aile gauche se consolide en une structure pouvant être considérée de fait comme « déjà un parti » : la faction communiste se constitue à Milan le , et publie un manifeste-programme se posant en opposition aussi bien des réformistes qui des maximalistes décidés à ne pas se séparer de l'aile droite. Le document est signé par Bordiga, Gramsci, Terracini et Francesco Misiano, par les maximalistes de gauche Nicola Bombacci, Luigi Repossi et Bruno Fortichiari et par le secrétaire de la Fédération de la jeunesse socialiste, Luigi Polano. Les deux âmes de principales du courant communiste sont ainsi le groupe turinois regroupé autour du journal L'Ordine Nuovo et celui lié à l'hebdomadaire de Naples Il Soviet, guidé par Bordiga, qui a entretemps renoncé au principe de l'abstention et qui prend un rôle proéminent dans la faction. La motion présentée par le courant à Livourne, votée lors d'une réunion tenue à Imola les 28 et , est la plus élaborée : elle confirme l'adhésion à la Troisième Internationale, en accepte pleinement les directives, à partir de la décision « de changer le nom du Parti en Parti communiste d'Italie (Section de la Internationale communiste) » et de celle d'expulser tous les adhérents de faction de l'aile droite et tous les inscrits votant au Congrès contre l'application complète des 21 points du Komintern et le programme communiste. Ce dernier est partie intégrante du document présenté par la faction et se développe en dix points, qui mettent en évidence, entre autres, le rôle du parti politique de classe comme organise indispensable de la lutte révolutionnaire, l'importance de la finalisation de la lutte pour l'abattement violent du pouvoir bourgeois et l'instauration de la dictature du prolétariat, le statut du « système des Conseils de travailleurs (ouvriers et paysans » comme forme de représentation dans l'État prolétarien, l'objectif de la « gestion collective de la production et de la distribution », et enfin la disparition de la « nécessité de l'État politique ».

Les unitaires en majorité gauche|vignette|Le président de l'Internationale communiste en 1921, Grigori Zinoviev La faction maximaliste unitaire, dont la position est désormais minoritaire au sein de la direction, obtient cependant une ample majorité lors des congrès provinciaux : la motion soutenue par Serrati y obtient environ voix, contre pour la motion communiste et pour les réformistes.. La perspective d'une "scission à droite", comme celles advenues au cours des mois précédents en France et en Allemagne., s'éloigne donc : à la veille du Congrès de Livourne, on considère au contraire la "scission à gauche" comme déjà irrévocablement décidée... En effet, alors que le gros des communistes tient pour toujours plus nécessaire de rompre l'unité afin de sauver la perspective révolutionnaire à court terme., la majorité maximaliste, sur laquelle repose de fait la responsabilité de désigner la minorité devant quitter le parti, in italiano in ., continue de refuser l'expulsion de l'aile modérée.

Une telle situation fait monter la tension entre le PSI et le Komintern., malgré une tentative de conciliation par correspondance entre Serrati et le président de l'Internationale, Grigori Zinoviev, en novembre et : une rencontre dans le but de clarifier la position des unitaires est programmée, mais la délégation italienne, devant l'imminence du congrès, renonce à ce long voyage.. Zinoviev, dans une nouvelle lettre datée du , renouvelle le soutien du Komintern aux communistes purs et accuse Serrati de glisser à droite.

Même Lénine, pourtant admirateur du PSI pour son rapport étroit avec les masses ouvrières et reconnaissant aussi bien de son rôle important lors des conférences pacifistes de Zimmerwald et de Kiental que des épurations déjà effectuées en 1911 (contre les francs-maçons) et en 1915 (contre les interventionnistes comme Benito Mussolini.), critique alors à plusieurs reprises le meneur maximaliste., « avec la prévision erronée que Serrati finirait par chuter ».. Au contraire, ce dernier, sentant que l'Italie « développée » est avec lui et que le soutien autour de ses positions s'amplifie, récapitule les raisons de son désaccord dans un long article dans lAvanti! du 16 décembre, où il se défend de l'accusation d'opportunisme et revendique la nécessité de conserver l'unité pour préserver « le Parti, le Prolétariat et la Révolution d'une folle manie de destruction et de démolition ».