Les aborigènes de Taïwan (chinois : 原住民; pinyin: Yuán zhùmín, littéralement « les habitants originels ») sont les descendants des plus anciens occupants de l'île de Taïwan. La population des tribus d'origine austronésienne reconnues par le gouvernement de Taïwan est estimée en 2022 à environ . Le nombre de personnes enregistrées comme aborigènes est en hausse depuis 2001.. Ils seraient venus du sud-est de la Chine vers 3000 avant notre ère. Leurs langues, dites formosanes, appartiennent à la famille austronésienne, qui comprend par ailleurs les langues des Philippines, de Malaisie, d'Indonésie, de Madagascar et d'Océanie. La génétique a par ailleurs démontré une origine taiwanaise des populations de l'Asie du Sud-Est insulaireHill, Catherine, Soares, Pedro & Mormina, Maru, et al. (2007). A Mitochondrial Stratigraphy for Island Southeast Asia. American Journal of Human Genetics 291:1735–1737.Bird, Michael I, Hope, Geoffrey & Taylor, David (2004). http://palaeoworks.anu.edu.au/pubs/Birdetal04.pdf, Quaternary International 118–19:145–63 (en). Consulté le 18 avril 2014.. La différence entre leur identité ethnique et celle des Han est un sujet souvent abordé dans le débat sur le statut politique de Taïwan.

Pendant plusieurs siècles, les autochtones se sont opposés aux puissances coloniales dans les domaines économiques et militaires. Les gouvernements centralisés encouragent une conversion linguistique et, plus généralement, une assimilation culturelle grâce au métissage. Ces processus sont responsables, à différents degrés, d'une extinction des langues et d'une perte d'identité ethnique. Ainsi, sur approximativement 26 langues originelles (généralement désignées sous le nom de langues formosanes), au moins dix ont disparu, cinq sont en danger, et plusieurs autres sont vulnérablesZeitoun, Elizabeth & Yu (2005). http://aclclp.org.tw/clclp/v10n2/v10n2a2.pdf, Computational Linguistics and Chinese Language Processing 10.2:167–200 (en).Elizabeth Zeitoun, « Les langues austronésiennes de Taïwan », perspectives chinoises , septembre octobre 1998..

Jadis, les autochtones habitaient des régions géographiquement accidentées, le long de l'épine dorsale Nord-Sud de Taïwan, et autour des plaines alluviales. L'essentiel de ces peuples se trouve désormais à la fois dans les villes et les montagnesAborigènes en bord de ville, Taiwan Aujourd'hui, mai 2009. Consulté le 24 avril 2014..

Les autochtones de Taïwan font face à des difficultés économiques et sociales, notamment en raison d'un fort taux de chômage et d'un niveau d'éducation inférieur à la moyenne. Depuis les années 1980 pourtant, un certain nombre de groupes autochtones œuvrent activement en faveur d'une plus grande autonomie politique et d'un développement économique plus importantHsu, Mutsu (1991). Culture, Self and Adaptation: The Psychological Anthropology of Two Malayo-Polynesian Groups in Taiwan. Taipei, Taiwan: Institute of Ethnology, Academia Sinica (en). .. Différentes manières d'encourager la survie et l'extension de la culture indigène sont employées : une utilisation commercialement efficace de rythmes et d'instruments austronésiens dans la pop taïwanaise, la résurrection de rites traditionnels, la participation accentuée au marché du tourisme et de l'écotourisme afin de favoriser une meilleure indépendance économique vis-à-vis de l’ÉtatAnderson, Christian (2000). "New Austronesian Voyaging: Cultivating Amis Folk Songs for the International Stage" in David Blundell (Ed.) Austronesian Taiwan: Linguistics, History, Ethnology, Prehistory (en). Taipei: SMC Publishing. ., ou encore la tenue du Festival de la Culture Austronésienne chaque année à Taitung, où se produisent des artistes d'Asie-Pacifique.

Présentation gauche|vignette|Femme autochtone et son enfant, Taiwan, par John Thomson, 1871. Durant l'essentiel des cinq siècles d'histoire écrite des autochtones de Taïwan, différents agents confucéens, chrétiens ou nationalistes ont cherché à les intégrer à des programmes « civilisateurs » aux buts variés. Chacun de ces programmes définissait les autochtones selon la grille d'analyse de la puissance coloniale, dans la mesure de sa compréhension des différences d'apparence, de comportement, d'habitat, de ritesHarrell, Stevan (1996). "Introduction" in Melissa J. Brown (Ed.) Negotiating Ethnicities in China and Taiwan (). Berkeley, CA: Regents of the University of California(en).. La taxinomie ainsi mise en place catégorise plusieurs sous-groupes ou "tribus". Bien que ces distinctions ne soient pas le fait des autochtones, et qu'elles ne recoupent pas forcément les leurs, cette classification s'est pérennisée par l'utilisation qu'en ont fait les gouvernements successifs, jusqu'aux débats et politiques actuels qu'elle structure encore.

, marin du Fujian, rapporte dans ses Notes sur les Barbares de l'Est (connu sous le nom de Dongfanji, 東番記) en 1603 qu'il les a rencontrés : il les nomme simplement "barbares de l'Est" ; en revanche, les Hollandais les nomment Indiens ou Noirs, à partir de leur propre expérience coloniale en IndonésieTeng, Emma Jinhuang (2004). Taiwan's Imagined Geography: Chinese Colonial Travel Writing and Pictures, 1683–1895. Cambridge MA: Harvard University Press (en). ..

Un siècle plus tard, alors que la dynastie Qing ne cesse d'étendre son empire, les descriptions d'écrivains ou de reporters se font de moins en moins sur le modèle d'une échelle avec des degrés d'acculturation, mais sur celui d'une soumission plus ou moins totale au pouvoir de l'empereur. Les lettrés utilisent ainsi le terme de "crus" (生番, Shen1 Fan1) pour désigner les peuples hostiles envers les Qing, et "cuits" (熟番, Shu2 Fan1) pour désigner ceux qui ont prêté allégeance en acceptant les taxes. D'après les standards de la Chine impériale, l'adjectif "cuit" signifie qu'on a assimilé les normes culturelles Han et qu'on est désormais un sujet de l'empire ; pourtant, il conserve une connotation péjorative en insistant sur l'apparente faiblesse culturelle des peuples non-Hans.

Vers la fin du , à mesure que l'empire consolide son emprise sur les plaines de Taïwan sans parvenir à prendre possession des montagnes, les termes Pingpu ("tribus des plaines", 平埔族, Ping2 Pu1 Zu2) et Gaoshan ("tribus des montagnes", 高山族, Gao1 Shan1 Zu2) sont utilisés de manière interchangeable avec les adjectifs "cru/cuit".

Pendant les cinquante années qu'a duré l'occupation japonaise (1895-1945), la dichotomie a été conservée : elle est intégrée au programme colonial du nouvel empire, qui nomme Peipo ceux qui s'assimilent, et crée la catégorie des "tribus reconnues" (高砂族, Gao1 Sha1 Zu2, en japonais : takasago-zoku) Tai, Eika (1999). The Assimilationist Policy and the Aborigines in Taiwan under Japanese Rule. Current Politics and Economics of Asia 6.4:265–301 (en).. Puis, le Kuomintang leur conférera une dénomination différente : « compatriotes des plaines » ou « des montagnes », afin de conjurer tout souvenir japonais ; il continue à utiliser la distinction. Le Parti décidera ensuite la conservation des noms donnés par les Japonais aux groupes autochtones, à l'exception de Peipo.

Malgré des changements dans le domaine anthropologique, les termes Gaoshan et Pingpu sont toujours en vigueur aujourd'hui, et ils témoignent encore des degrés d'acculturation à la culture Han tels que l'envisageait la dynastie Qing. Tous les groupes reconnus par le gouvernement sont considérés comme des Gaoshan ; les groupes non reconnus sont ceux qui habitaient les plaines, et qui sont désormais intégrés à l'ethnie taïwanaise – même s'il serait faux de croire que les divisions sont uniquement d'ordre géographique. La distinction se répercute sur les politiques gouvernementales à l'égard des autochtones et la capacité de ceux-ci à agir en politiqueSaisiyat people launch referendum initiative, Taiwan Today, 28 avril 2006. Consulté le 24 avril 2014..

La République de Chine reconnaît désormais seize groupes autochtones, à la suite des classifications antérieures, mais les ethnologues s'accordent sur le fait que ces groupes ne recoupent pas d'entité sociale ou de communauté politique datant de l'ère précoloniale taïwanaise. Les rapports les plus anciens – le débarquement des Hollandais en 1624 – font état de villages autochtones indépendants et de taille variable. Entre eux se pratiquaient du commerce, des mariages, des guerres et des alliances. Ainsi, à partir de critères linguistiques et ethnographiques contemporains, ces villages sont regroupés en vingt ethnies aussi larges que débattuesTsuchida, Shigeru (1983). "Austronesian Languages in Formosa" in S.A Wurm and Hiro Hattori (Eds.) Language Atlas of the Pacific Area. Canberra: Australian Academy of the Humanities (en). , lesquelles n'ont jamais formé de régime politique commun ni de royaumeShepherd, John R. (1993). Statecraft and Political Economy on the Taiwan Frontier, 1600–1800. Stanford, California: Stanford University Press. Reprinted 1995, SMC Publishing, Taipei (en), . ..

Les différentes ethnies autochtones

D'après les critères établis par la Commission des Peuples Indigènes, le gouvernement reconnaît différents groupes ethniques. Afin d'être reconnues officiellement, les ethnies concernées doivent recueillir un certain nombre de signatures ainsi qu'un dossier solide, avec lesquels elles peuvent en appeler à la décision de la Commission. Cette reconnaissance leur confère des avantages légaux et des droits en tant que groupes, avec – surtout – la satisfaction de voir leur identité ethnique enfin admise. Au jour du 24 avril 2014, 14 ethnies autochtones sont reconnues.

Le dossier comporte une généalogie aussi complète que possible des membres, des récits communautaires, et des preuves d'une continuité linguistique et culturelleLee, Abby (29 août 2003), Chimo seek recognition of aboriginal status, Taiwan Aujourd'hui (en). Consulté le 24 avril 2014.. La faiblesse de la documentation couplée à la disparition de nombreuses langues formosanes à cause des politiques coloniales complique le processus d'acceptation de beaucoup de groupes autochtones. Pourtant, conformément à la résurgence d'intérêt pour le tourisme solidaire, même les autochtones des plaines, dont les ethnies ne sont pas reconnues mais intégrées à la communauté taïwanaise, souhaitent obtenir un sceau officiel d'identitéBrown, Melissa J (2004). Is Taiwan Chinese? : The Impact of Culture, Power and Migration on Changing Identities. Berkeley: University of California Press (en). ..

Parmi les seize ethnies officiellement reconnues, seules deux sont d'anciens autochtones des plaines – les Kavalan et les Sakizaya –, les autres sont considérées comme des autochtones des montagnes.

D'autres groupes ont tenté, sans succès, de retrouver leur statut autochtone : les Chimo, les Kabaku, les Makatao, les Pazeh, et les Siraya. Il faut malgré tout garder à l'esprit que la demande de reconnaissance par tel ou tel groupe autochtone ne présume pas d'un consensus des ethnologues sur la légitimité dudit groupe à l'obtenir.

Il y a débat entre les ethnologues et les acteurs politiques sur la justesse de certains noms ethniques ou linguistiques, et sur la possibilité d'en trouver des plus corrects – surtout sous leur forme romanisée. Par exemple, entre les Truku/Taroko, les Seedeq/Seediq, les Da'o/Yami.