vignette|Lamia, tableau préraphaélite du peintre britannique John William Waterhouse, 1905.
Le médiévalisme désigne l’ensemble des représentations post-médiévales du Moyen Âge. Il s'agit d'un discours politisé, adaptant des éléments culturels considérés comme médiévaux pour répondre aux préoccupations contemporaines. L'ambition est de proposer une représentation adaptée à l'époque, au lieu, à l'ancrage social, aux contraintes des médias utilisés ainsi qu'à l'horizon d'attente du public visé. Le médiévalisme consiste également en l’étude de ces dites représentations.
Définition Selon Vincent Ferré, le médiévalisme est la « réception du Moyen Âge aux siècles ultérieurs (en particulier aux ) dans son versant créatif et son versant érudit »Vincent Ferré (dir.), Médiévalisme : modernité du Moyen Âge, Paris, L’Harmattan, 2010, et l'historien italien Tommaso di Carpegna Falconieri le décrit comme la « projection dans le présent d’un ou plusieurs Moyen Âge idéalisés »Tommaso di Carpegna Falconieri, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Publications de la Sorbonne, 2015 (traduction de Medioevo Militante. La politica di oggi alle prese con barbari e crociati, Turin, Einaudi, 2012).. Gil Bartholeyns considère quant à lui que le Moyen Âge est l'altérité historique paradigmatique de la culture européenne, "le 'ça' historique de l'Occident"Gil Bartholeyns, « Le Moyen Âge sinon rien. Statut et usage du Moyen Âge dans les jeux », in Fantasmagories du Moyen Âge, E. Burle-Errecade et V. Naudet (éd.), p. 47-57 (§ 35-38), http://books.openedition.org/pup/2102?lang=fr; Gil Bartholeyns, « Le passé sans l’histoire. Vers une anthropologie culturelle du temps », Itinéraires, 2010, 3, p. 47-60 (§ 27), https://itineraires.revues.org/1808.
Plus concrètement, le versant créatif du médiévalisme recouvre, selon Benoît Grévin, « l’ensemble des artefacts et manifestations sociales, politiques et culturelles qui sont élaborés dans une volonté consciente de recréer ou d’imiter en tout ou partie le Moyen Âge » Benoît Grévin, « De l’usage du médiévalisme et des études sur le médiévalisme en Histoire médiévale », Ménestrel, publié le 25 mars 2015, sur le site Ménestrel.. Le médiévalisme consiste donc en la réappropriation du Moyen Âge dans la littérature, le cinéma, la musique, l’histoire, la politique, l’architecture, la bande dessinée... Le médiévalisme se transforme en « médiévalgie » (pour reprendre la notion forgée par Joseph Morsel Joseph Morsel, L’histoire du Moyen Âge est un sport de combat, Lamop-Paris 1, 2007. p. 58.), lorsqu'il repose sur la nostalgie d'un âge d'or, elle-même suscitée par les crises que l'Occident a connues, depuis les années 1970 notamment.
Depuis les années 1970, des intellectuels européens et américains se consacrent d'ailleurs à l'étude de la construction de ce Moyen Âge imaginaire et idéalisé.
Il ne faut pas confondre le terme avec le médiévisme, l'étude du Moyen Âge.
Aspects vignette|gauche|Spectacle de joute équestre durant une fête médiévale. Le médiévalisme se traduit par de multiples productions et manifestations sociales, politiques et culturelles. Les fêtes médiévales animent villes et sites historiques, à l'instar de la Fête de la pressée, se déroulant au moment des vendanges, dans le vieux village de Chenôve (Côte d'Or). Autour du pressoir banal des ducs de Bourgogne, les bénévoles incarnent des métiers artisanaux représentatifs du village médiéval : vigneron, tonnelier, vannier, forgeron, dresseur de faucons. Les visiteurs participent également au folklore à travers de multiples activités : tir à l'arc, balade à cheval, dégustation du "bourru" et du "pain bis".
Au cinéma, le Moyen Âge connaît un succès qui ne se dément pas, même si le septième art s’est surtout approprié deux de ses périodes marquantes, celles des Croisades et de la guerre de Cent AnsFrançois de La Brétèque, Le Moyen Âge au cinéma, Paris, Armand Colin, 2015.. Souvent réalisés à l’aide de conseillers historiques, les films ainsi produits ont pour objectif de divertir et représentent généralement un Moyen Âge vulgarisé, s’écartant de la réalité historique. Mais d'autres tâchent de rester fidèles à celle-ci, à l’instar de Jeanne Captive, sorti en 2011 et dépeignant la célèbre histoire de Jeanne d’Arc. Les séries ne sont pas en reste, puisque KnightFall, sortie en 2017, porte sur la Chrétienté européenne et plus précisément sur les Croisades. Elle relate en effet l'histoire de l'ordre militaire des Templiers à qui la tâche de protéger le Saint Graal a été confiée. La fantasy, quant à elle, imprègne aussi bien les films et les séries que les livres à succès.
vignette|Affiche d'un festival de musique celtique. La musique dite « celte » est aussi un avatar du médiévalisme, même si le médiévalisme musical se caractérise par un certain éclectisme mêlant paganisme nordique, germanique et folk. Cette musique se décline en metal folk, metal celtique ou encore rock progressif médiéval. Les groupes composent des balades d’inspiration médiévale, comme Herr Mannelig, une chanson suédoise créée en 1877. Elle raconte la demande en mariage d’une troll des montagnes à un chevalier. Pour recréer l’atmosphère médiévale, les compositeurs se fondent sur la tradition des mélodies et des textes médiévaux, tirés de préférence de la culture celtique ou récupérés de la philologie des traditions populaires. Le metal, quant à lui, relève du médiévalisme à différents titres : en raison de ses instruments, comme lorsque le groupe néo-folk Wardruna utilise des répliques d’instruments normands/vikings et imprègne ses textes d’allusions chamaniques. Ou de ses textes, comme avec le groupe de power metal Sabaton dont les textes décrivent des événements ou des personnages célèbres médiévaux.
Loin d'être uniquement folklorique, le médiévalisme rejaillit dans les discours politiques, par exemple chez les néo-conservateurs américains et au sein de la Ligue Lombarde en Italie. En 2001, le président américain George W. Bush appelait à la « croisade » contre « l’axe du mal ». Le terroriste norvégien Anders Behring Breivik se définissait comme un templier. Le Moyen Âge est instrumentalisé dans les projets indépendantistes en Europe de l'Ouest (Écosse, Catalogne, Flandres), époque où ces régions formaient des principautés ou des royaumes puissants ou indépendants.
Parallèlement s'opère une comparaison entre la société actuelle et le Moyen Âge. Le monde contemporain est vu à l'aune du Moyen Âge. On dit d'une pratique jugée archaïque qu'elle est moyenâgeuse. L'affaiblissement actuel des États-nations au profit de structures politiques et financières transversales rappelle chez certains auteurs le modèle féodal.
Des images du Moyen Âge ambivalentes Le médiévalisme est pétri de contradictions tant chacun peut trouver midi à sa porte dans le long millénaire médiéval qui s'étend de la chute de l'Empire romain d'Occident (476) à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb (1492).
Le Moyen Âge véhicule tantôt une image positive, celle du merveilleux (fée, magie), celle de héros (les chevaliers, le mythe arthurien), celle des cathédrales et des châteaux. À l'inverse, il peut renvoyer à des temps obscurs, époque des barbares, de la peste, de la violence, de l'injustice et du fanatisme. Dans la série Game of Thrones, par exemple, c'est la pérennité des institutions telles que la Garde de Nuit qui est mise en scène et qui contribue ainsi à donner au Moyen Âge un caractère immuable. En partie calquée sur le modèle féodal, la série donne l’image d’un monde médiéval constant, mais elle mélange des éléments tirés de différentes périodes du Moyen Âge. Les Dothraki de Khal Drogo, par exemple, font penser aux Mongols de Gengis Khan du , de même que la bataille de la Néra, au cours de laquelle le feu grégeois est utilisé, évoque le siège de Constantinople (674-678) par les armées arabes. À l'inverse, certains éléments structurants de la société médiévale telles que la religion sont quasiment absents de la sérieFlorian Besson, Catherine Kikuchi et Cécile Troadec, « Le Moyen Âge de Game of Thrones », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 2015, 28, p. 479‑507.
Le médiévalisme sert parfois de fondement aux idéologies ultranationalistes (par exemple en Hongrie) mais il se présente généralement sous une forme divertissante et inoffensive. Il est d'ailleurs intéressant de voir qu'il est le dénominateur commun de nombreux courants politiques, chacun ayant en quelque sorte son propre médiévalisme. C'est ce qu'attestent les usages contrastés du Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien : en Italie, l’œuvre cultive l'imaginaire de la droite post- et néo-fasciste, tandis qu’en Allemagne elle inspire les écologistes et la gaucheTommaso di Carpegna, Médiéval et militant : penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015..
Histoire du médiévalisme vignette|gauche|Le Tournoi, peinture de style troubadour par Pierre Révoil, musée des Beaux-Arts de Lyon, 1812. vignette|Le château de Pierrefonds, restauré et réinventé par l'architecte Viollet-le-Duc durant la seconde moitié du . Le médiévalisme est un concept aussi ancien que le Moyen Âge. En effet, la notion de Moyen Âge est née sous les plumes des hommes du pour définir, représenter, l’époque entre l’Antiquité classique et la Renaissance comme un « Vide entre deux pleins ». Ce concept a été forgé dans l’opposition de ces deux périodes, il est donc médiévaliste par essence. Quand dans notre imaginaire collectif on assimile le Moyen Âge au fanatisme, au dogmatisme, à la torture, à la peste, etc., il s’agit d’une réminiscence de notre héritage de la Renaissance, des Lumières qui ont représenté l’époque médiévale comme une époque sombre. Inversement on doit au Romantisme du notre vision positive du Moyen Âge. Celle des chevaliers, des châteaux forts, de l’amour courtois, etc. Ainsi dans nos esprits s’affrontent en même temps la nostalgie d’une époque que nous n’avons pas connue et une aversion profonde pour un « Âge sombre ».
Bien que le médiévalisme existe depuis la Renaissance, c’est au qu’il entre en plein essor. Le terme apparaît pour la première fois en Angleterre en 1844 sous la forme de l’adjectif . Grâce au catholic emmancipation act. de 1829, les catholiques peuvent désormais se faire élire au Parlement, accéder à de hautes charges publiques etc. A fortiori, cet acte a permis à l’Église catholique de se restructurer et de se développer pleinement en Grande-Bretagne. Le néologisme est créé dans ce contexte, dans le but de dénigrer l’Église catholique, pour convaincre que son retour n’est pas de bon augure car cette institution appartient à une autre époque. Trois ans plus tard, on peut observer une utilisation positive du mot . Un certain « Odard » décrit dans un guide de voyage le « » de la cathédrale de Rouen par opposition à un paysage industriel omniprésent qu’il déplore. En effet, avec l’impulsion du romantisme de Victor Hugo et de Walter Scott, les sites médiévaux deviennent d’importants pôles touristiques. Les voyageurs expriment leur attrait pour les châteaux forts, les cathédrales, ils cherchent à retrouver un éden perdu loin des usines. Le est empreint de médiévalisme, on le retrouve dans les arts (Der Ring des Nibelungen), dans la littérature (Ivanhoe, Notre-Dame de Paris et autres romans historiques) et même dans l’espace public (Viollet-Le-Duc, mises en scène en plein air). De plus, grâce à l’alphabétisation des classes populaires et rurales, le mythe du Moyen Âge se répand dans toutes les couches de la population occidentale.
Tommaso di Carpegna Falconieri explique la très forte popularité d’un Moyen Âge mythique au par deux aspects:
vignette|The Queen and the Page, tableau de Marianne Stokes, 1896.