La recherche biographique en éducation est un champ de recherche qualitative qui circule internationalement et se trouve largement développé en Allemagne (Biographieforschung), qui en est le terreau, dans les pays anglo-saxons (Biography research), mais aussi en Espagne, au Portugal, en Amérique latine. En France, la recherche biographique en éducation a des liens de filiation tant avec "l’approche biographique" en sciences humaines et sociales qu’avec le courant des "histoires de vie en formation", dont elle se distingue cependant. Elle est principalement portée par l’association et la revue " Le Sujet dans la cité" et par le CIRBE (Collège international de recherche biographique en éducation) qui regroupe plusieurs universités et organismes de recherche en France et à l'étranger.

L’émergence de la recherche biographique est contemporaine d’une nouvelle configuration du rapport de l’individu au social, dans laquelle la biographie, en tant que processus de construction de l’existence individuelle, devient le centre de production de la sphère sociale. La recherche biographique se donne pour objet d’explorer cet espace du biographique comme dimension constitutive des processus d’individuation et de socialisation et d’en interroger les multiples dimensions – anthropologique, sémiotique, cognitive, psychique, sociale, politique – afin de mieux comprendre les liens de production et de construction réciproque des individus et des sociétés.

La recherche biographique en éducation considère que la manière dont les individus biographient ce qu’ils font et ce qu’ils sont dans les multiples sphères de leur vie personnelle et sociale est constitutive du "procès d’éducation" caractéristique du développement humain. Les travaux menés au titre de la recherche biographique montrent les liens étroits entre éducation et individuation, éducation et socialisation. Ils invitent à tenir ensemble les facteurs et les enjeux multidimensionnels de l’éducation et à redéfinir celle-ci comme un processus large recouvrant toutes les formes de l’expérience individuelle et collective dans ses interactions avec des environnements historiques, culturels, sociaux, économiques, politiques.

Les recherches conduites dans ce champ se développent à des niveaux globaux et/ou locaux dans différents domaines : la santé, l’institution scolaire, le travail, les migrations, le genre, l’intervention sociale, etc. Elles cherchent à saisir ce que l'individu fait de ses expériences, du sens qu'il leur attribue dans une écriture de son existence interagissant avec les récits qui l’environnent. En montrant comment les êtres humains "donnent forme à leurs expériences, comment ils font signifier les situations et les événements de leur existence", elles visent à mettre en évidence l’ensemble des activités par lesquelles l’individu inscrit son existence dans le temps, élabore son expérience, s’approprie le monde social et le produit à son tour. Si ces activités peuvent prendre une pluralité de manifestations, la recherche biographique en éducation accorde cependant une attention particulière à la parole que le sujet tient sur lui-même, et en particulier au récit sollicité dans sa capacité d’élaboration et de performation de l’expérience.

Les chercheurs engagés dans ce champ considèrent les acteurs dont ils interrogent l’expérience et dont ils sollicitent la parole comme des "co-chercheurs" partageant avec eux la démarche de production de la connaissance. Ils les envisagent également comme des personnes ouvertes, capables de se former et de développer une puissance d’interagir éthiquement avec leur environnement. Ils leur proposent des espaces de transmission, d’échange et de production de connaissances qui contribuent à renouveler certaines perspectives plus traditionnelles de la recherche.

Fondements de la recherche biographique en éducation

Si les écritures de soi et les écritures de la vie peuvent se prévaloir d’une longue tradition littéraire, morale et philosophique, l’attention "scientifique" portée à ces mêmes écrits ("histoires de vie" ou "récits de vie") et leur entrée dans le champ théorique des sciences sociales et humaines, notamment dans le champ de la recherche biographique en éducation, sont beaucoup plus récentes.

Les Lumières allemandes et la reconnaissance de l’historicité humaine. Il faut attendre le dernier quart du pour trouver les premiers témoignages d’un intérêt scientifique pour les écrits autobiographiques. Dans cette Europe de la dernière période des Lumières, on encourage et on rassemble les mémoires et les confessions des hommes remarquables, on donne des résumés des œuvres les plus connues, on cherche à en établir la classification. On attend de ces collections de documents personnels qu’ils livrent les matériaux d’une connaissance directe et véritable de l’homme et du monde humain. On insiste en même temps sur leur portée pratique et pédagogique : dans ces histoires de vie des hommes remarquables, les lecteurs peuvent tirer des leçons ou prendre des exemples de celles qui sont les plus semblables à la leur. Karl Philipp Moritz, par exemple, l’auteur de Anton Reiser, forme le projet d’une revue de « psychologie de l’expérience » visant à réunir des écrits qui pourraient fonder une science de l'expérience à partir de l'observation du cœur humain (récits de maîtres d'école, d'officiers, de prêtres, de juristes, mais aussi de criminels ou de suicidaires...).

C’est avec Johann Gottfried Herder cependant que la valeur reconnue des écrits autobiographiques trouve sa véritable dimension scientifique. Herder confie à une équipe de collaborateurs le soin de rassembler sous sa direction les autobiographies les plus remarquables de tous les temps et de tous les lieux. Mais surtout l’entreprise de Herder s’inscrit dans un tout autre contexte spéculatif que celui des intérêts psychologiques et moraux qui restaient essentiellement ceux du . Dans l’avant-propos de la collection, qui commence à paraître en 1790, il souligne "la contribution de premier plan que constituerait pour l’histoire de l’humanité une Bibliothèque des écrivains par eux-mêmes". C’est en effet dans la perspective de la constitution d’une science historique rompant avec la pensée des Lumières qu’il faut situer la naissance de l’histoire de vie comme "objet de science". C'est la conscience de leur historicité, c'est-à-dire de la constitution de leur être dans le rapport au passé et à l'avenir, qui donne aux êtres humains, par opposition aux autres êtres vivants, leurs infinies possibilités de réalisation et de renouvellement individuels et collectifs.

Cette reconnaissance de l’individualité historique va marquer profondément ce que Wilhelm Dilthey appellera à la fin du siècle les "sciences de l’esprit" (Geistwissenschaft) : à la fois dans la définition de leurs "objets" et dans les modes d’appréhension et de connaissance requis par eux. Elle est à l’origine d’une attitude de compréhension scientifique, qui trouve son épanouissement en Allemagne dans l’œuvre de Dilthey lui-même, puis chez les fondateurs de la sociologie allemande que sont Max Weber et Georg Simmel, avant d’inspirer les travaux de la sociologie qualitative américaine et européenne. L’individu humain, dans son histoire singulière et dans ses inscriptions collectives, dans son rapport à soi-même et dans ses interactions avec les autres, sera dès lors au centre de la préoccupation épistémologique et méthodologique des sciences sociales.

Wilhelm Dilthey et la méthode historique-biographique

Wilhelm Dilthey (1833-1911) est connu dans l'histoire des sciences humaines pour avoir entrepris de fonder en objet et en méthode une science de l'esprit, qui rende compte du caractère spécifique du monde humain et de son inscription sociohistorique, en élaborant des modes d'intelligibilité appropriés à la nature de son objet. Dans son Introduction aux sciences de l’esprit, Dilthey, affirmant la différence radicale que constitue le sujet humain, développe une épistémologie fondée sur la reconnaissance de l'humain par l'humain, c'est-à-dire sur l'expérience vécue et la compréhension. Nos pouvons comprendre le monde de l'homme, de ses idées, de ses sentiments, de ses actes, de son histoire et de ses créations, par notre propre expérience, par la conscience que nous avons de notre propre historicité, et par le fait que nous pouvons revivre et reconstruire les significations que d'autres ont donnée ou donnent à leurs actions et à leurs créations. Développée dans le champ des sciences historiques, la démarche compréhensive de Dilthey vise à reconstruire l'intelligibilité humaine d'une époque ou d'une culture à partir de l'interprétation de ses propres données.

C'est dans la dernière partie de son œuvre, et en particulier dans L'édification du monde historique dans les sciences humaines, que Dilthey expose la place centrale qu’il accorde à la biographie et à l'autobiographie dans le modèle de compréhension qui doit fonder pour lui les sciences de l’esprit. La compréhension déployée à partir de l'intelligibilité de sa propre vie ouvre au chercheur la capacité épistémologique d'adhérer à des sens autres que les siens et de reconstruire les relations signifiantes particulières à son objet d'étude, - époque de l'histoire, système culturel, institution, œuvre d'art ou personnalité historique. Le principe même d’une science humaine est fondé sur l'auto-réflexion et sur l'auto-interprétation que l'historien ou le chercheur est capable de mener sur lui-même à partir de sa propre expérience de la vie.

Dès lors, toute une partie de la réflexion de Dilthey porte sur la manière dont l'homme se saisit de sa propre vie pour lui donner une forme et un sens ; cette saisie signifiante passe par des processus de mise en relation par lesquels l'individu, en rapportant à l'unité d'un ensemble structurellement relié les différents moments de son existence, la transforme ainsi en un cours de la vie (Lebenslauf). Le processus de structuration de la vie est soumis à deux catégories essentielles qui sont celles de la temporalité et de la signification. Chaque moment présent de la vie, tout en ayant son existence propre, est relié à un passé et à un futur ; chaque expérience trouve sa place et prend son sens au sein de la forme construite sous laquelle l'homme se représente le cours de sa vie. La catégorie de la signification est étroitement liée à cette représentation de la vie comme totalité. C'est dans la figure et dans le développement que nous attribuons au parcours de notre vie que celle-ci trouve son sens et la signification particulière des moments qui la composent. C'est à ce point que l'histoire de la vie (Lebensgeschichte), en particulier sous sa forme la plus accomplie qu’est l'autobiographie (Selbstbiographie), prend la place paradigmatique qui va être la sienne dans la théorie diltheyenne : les opérations de constitution du sens que met en œuvre l'homme qui écrit sa vie constituent le processus et le modèle de compréhension des sciences de l’humain. Médiation à l'autre, origine et matrice du regard historique, l'autobiographie est le type d'histoire particulière à partir duquel on peut comprendre l'Histoire, le texte singulier à partir duquel on peut lire et comprendre le texte universel de l'humanité.