Jules Sauerwein, né le à Marseille et mort le à Saint-Cloud, est un journaliste, diplomate et traducteur français.
Issu d'une famille protestante marseillaise, Jules Sauerwein fait ses études secondaires au lycée Thiers de Marseille, puis au lycée Henri-IV à Paris, avant d'obtenir une licence ès lettres à l'université de Paris. Il vit à Vienne entre 1904 et 1908, d'abord employé à la Wiener Länderbank, puis secrétaire à l'ambassade de France de 1905 à 1908 ; il y fréquente le cercle de Friedrich Eckstein et fait, en 1906-1907, la rencontre de Rudolf Steiner, dont il deviendra l'un des plus proches relais en France.
De 1914 à 1931, Sauerwein dirige le service des informations étrangères du quotidien Le Matin, avant de poursuivre comme grand reporter à Paris-Soir et comme correspondant du New York Times et du New York Herald Tribune. Proche d'Aristide Briand et de Gustav Stresemann, il soutient la politique de rapprochement franco-allemand des années 1920 et défend le rôle de la Société des Nations. Il signe certains des plus grands entretiens politiques de l'entre-deux-guerres — avec Mussolini, Franklin Roosevelt, les empereurs Hirohito et Pou-Yi — et avertit dès 1929 ses lecteurs du danger que représente Adolf Hitler. Expulsé d'Italie par les autorités fascistes en mai 1938, il rompt définitivement avec Le Matin en 1940 et et se retire au Portugal, où il vivra plus de quinze ans.
Parallèlement à sa carrière journalistique, Sauerwein traduit en français les principales œuvres de Rudolf Steiner — Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (1909), La Science de l'occulte (1914) ou L'Initiation (1922) — ainsi que les conférences que Steiner donnera en septembre 1922 au Goetheanum, à Dornach, en interprétation consécutive. Avec sa sœur aînée Alice Sauerwein (1865-1932), qui deviendra la première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France, il fait connaître l'anthroposophie dans le monde francophone.
Depuis son exil portugais, il reprend une activité d'écrivain et de chroniqueur et publie en 1962 ses mémoires, 30 ans à la Une, préfacées par Pierre Lazareff. Rentré en France dans ses dernières années, il y consacre celles-ci à des études bibliques et meurt à Saint-Cloud en 1967.
Origines familiales et enfance Jules Sauerwein naît le à Marseille, septième et avant-dernier d'une fratrie de huit enfants, dans un foyer protestant installé de longue date dans la cité phocéenne... Ses parents, qui se sont mariés à Marseille en 1861, n'en sont pas originaires. Son père, Christian Philippe Sauerwein (1831-1897), est issu d'une lignée protestante du Salzkammergut autrichien partie au pour Sankt Goarshausen en Rhénanie ; passé adolescent en France en 1848, il s'établit à Marseille comme négociant en laines australes, siège à la chambre de commerce de la ville et y est nommé consul honoraire de la ville de Hanovre. Sa mère, Florentine Henriette Roux (1837-1894), est issue d'une famille nantaise d'ascendance bretonne et hollandaise.
La famille appartient à la petite communauté protestante de cette ville à forte tradition catholique — calviniste du côté maternel, luthérienne du côté paternel — et pratique avec assiduité ; Jules conservera toute sa vie un rapport étroit à la Bible et à la musique allemande, dont il deviendra un interprète au piano d'une virtuosité remarquée par ses contemporains. Il passe à Marseille les dix-sept premières années de sa vie, dans le quartier bourgeois situé à l'est du Vieux-Port, au pied de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde — rue de Montevideo, qu'il évoquera dans les premières pages de ses mémoires.
Sa sœur aînée, Alice Wilhelmine Sauerwein (1865-1932), elle aussi née à Marseille et de quinze ans son aînée, exerce sur lui une influence intellectuelle et spirituelle décisive : à la mort de leur mère en 1894, elle prend en charge la fratrie cadette et fréquentera les premiers cercles théosophiques parisiens, avant de devenir la première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France à sa fondation en 1923. Après la mort du père en 1898, la famille quitte Marseille pour Paris.
Études Jules Sauerwein fait ses études secondaires au lycée Thiers de Marseille, qu'il fréquente huit années durant. Parallèlement aux humanités, il reçoit dans plusieurs salons marseillais une formation musicale poussée — autour notamment de Bach, Wagner et Brahms — qui restera l'autre versant de sa culture.
À l'automne 1897, à l'âge de dix-sept ans, Sauerwein « monte » à Paris pour y préparer le concours d'entrée à l'École normale supérieure. Il suit la classe de rhétorique supérieure du lycée Henri-IV, où il a notamment pour professeur le philosophe Henri Bergson, alors encore peu connu. Après deux échecs au concours d'entrée à l'École normale supérieure, il obtient sa licence ès lettres à la Sorbonne. Ses premières publications, des chroniques de critique musicale, paraissent dès 1903 dans la Revue musicale de Lyon de Léon Vallas..
À l'ambassade de France à Vienne (1905-1908) Un premier séjour à Vienne en 1904, comme stagiaire dans une banque autrichienne, met Sauerwein en contact avec le milieu intellectuel viennois et, en particulier, avec l'homme d'affaires et polymathe Friedrich Eckstein, familier des cercles ésotériques de la capitale..
De 1905 à 1908, Sauerwein est secrétaire à l'ambassade de France à Vienne, recruté par le marquis de Reverseaux, alors ambassadeur.. Selon Irène Diet, son recrutement aurait fait suite à une conférence musicale donnée par le jeune Sauerwein, à l'occasion de laquelle il aurait été remarqué par l'ambassadeur. Ses fonctions diplomatiques lui laissent le temps d'approfondir les contacts noués avec Eckstein et son cercle.
Rencontre avec Rudolf Steiner et collaboration
Friedrich Eckstein et Rudolf Steiner (1906-1907) À Vienne, où il vit à partir du début de l'année 1904, Sauerwein est introduit dans le cercle de Friedrich Eckstein (1861-1939). Ce polymathe viennois — fils d'industriel issu de la haute bourgeoisie juive, élève et secrétaire privé du compositeur Anton Bruckner, ami de jeunesse de Sigmund Freud et président, dès 1887, de la première loge théosophique d'Autriche — réunit autour de sa table du Café Impérial une bonne part de l'intelligentsia musicale, scientifique et littéraire de la capitale danubienne.
C'est par l'intermédiaire d'Eckstein — ami intime de Rudolf Steiner depuis le séjour viennois de ce dernier comme précepteur au tournant des années 1890, mais alors éloigné depuis longtemps de la Société théosophique dont il avait pourtant dirigé la branche viennoise en 1887 — que Sauerwein est mis en relation avec Steiner en 1906. Alice Sauerwein situera plus tard, dans un hommage de 1928, le moment décisif un soir de février 1907 : « C'était à Vienne, il y a près de vingt-cinq ans, un soir, à la porte d'une salle de conférences, un tout jeune homme abordait Rudolf Steiner et lui demandait la permission d'entrer avec lui et de l'entendre parler. Ce fut le début d'une profonde et respectueuse amitié ». Le , Steiner donne à Vienne une conférence sur l'ésotérisme chrétien ; le même mois, il accorde à Sauerwein l'autorisation personnelle de suivre son enseignement ésotérique — la section ésotérique () qu'il anime alors au sein de la Société théosophique, à la veille du conflit avec Annie Besant qui conduira en 1913 à la fondation de la Société anthroposophique.. Une partie de la correspondance qu'il entretient alors avec Steiner est conservée à la Rudolf-Steiner-Nachlassverwaltung à Dornach.
De retour à Paris en février 1908, Sauerwein conserve de son maître viennois une « formule lapidaire » qu'il citera toute sa vie en allemand : « » (« Apprendre du passé, vivre le présent, construire le futur »)..
Traducteur de Rudolf Steiner Dès 1909, Sauerwein traduit en français Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (), première grande œuvre de Steiner accessible aux lecteurs francophones. Suivent notamment La Science de l'occulte chez Perrin (1914, rééd. 1922) et L'Initiation (1922).. Ces traductions constituent l'essentiel du corpus steinerien disponible en français avant la mort de Rudolf Steiner en 1925.
En septembre 1922, lors de la « Semaine française » organisée au Goetheanum de Dornach, Jules Sauerwein assure devant un auditoire francophone l'interprétation consécutive des dix conférences que Steiner donne en allemand du 6 au 15 septembre ; la transcription de ce cycle paraîtra sous le titre Philosophie, cosmologie et religion (GA 215)., tandis que les résumés écrits des conférences, rédigés en amont par Steiner pour aider Jules Sauerwein à traduire, seront publié sous la forme du livre Les trois pas de l'anthroposophie. Sauerwein accompagne également Rudolf Steiner lors de son dernier séjour parisien en mai 1924, quelques mois avant la disparition de ce dernier.
Le tandem avec Alice Sauerwein L'engagement de Jules Sauerwein dans l'anthroposophie est indissociable de celui de sa sœur aînée Alice, de quinze ans son aînée. Dans plusieurs entretiens de l'année 1923, Rudolf Steiner aurait affirmé : « Si une société anthroposophique est fondée en France et demande ma collaboration, tout ce que je ferai, je le ferai en accord avec Mlle Sauerwein », cité par Diet 2010.. Première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France lors de sa fondation en mai 1923, Alice anime les Cahiers trimestriels de l'Anthroposophie (à partir de décembre 1928) et dirige les Éditions Alice Sauerwein, qui publient l'essentiel des traductions françaises de Steiner ; elle est elle-même la traductrice française de The Idyll of the White Lotus de Mabel Collins. Jules, lui, assume le rôle de traducteur attitré, de relais diplomatique et de passeur du mouvement en France. Une part significative de la correspondance qu'Alice et Jules entretiennent avec Steiner est conservée à la Rudolf-Steiner-Nachlassverwaltung à Dornach. Après la mort de Steiner en 1925, Alice est progressivement marginalisée au sein de la société française au profit de Simonne Rihouët-Coroze, puis destituée de ses fonctions de secrétaire général ; elle meurt en 1932, quelques années seulement après cette éviction.
Place dans la Société anthroposophique en France Longtemps secrétaire informel du mouvement français, Sauerwein entretient des relations suivies avec Ita Wegman et Marie Steiner, ainsi qu'avec Édouard Schuré, dont il facilite les échanges avec Steiner.. Son rôle, encore largement souterrain dans les histoires généralistes de l'anthroposophie, est analysé par Christoph Lindenberg et Irène Diet.
Carrière de journaliste
Entrée au Matin et chef des informations étrangères (1914-1931) Sauerwein entre au quotidien Le Matin de Maurice Bunau-Varilla dans la première décennie du . De 1914 à 1931, il en dirige le service des informations étrangères.
À ce poste, il acquiert une notoriété considérable : Pierre Lazareff écrira plus tard, en préface des mémoires de Sauerwein, qu'« il n'y a pas eu d'homme plus célèbre que Jules Sauerwein pour ceux de ma génération ».. Dominique Pinsolle et Olivier Forcade en font l'archétype du chef de service étranger influent, à la lisière de l'information et de la diplomatie parallèle..
Un carnet d'adresses européen
La notoriété de Sauerwein tient à la densité du réseau personnel qu'il tisse dans la première moitié du . Selon Pierre Lazareff et Irène Diet, il fréquente personnellement les présidents Poincaré, Clemenceau et Millerand, les maréchaux Foch et Pétain ; Hindenburg et Ludendorff « déjeunent à sa table », et il est l'ami de longue date des présidents tchécoslovaques Masaryk et Beneš. Il a noué dès son séjour viennois des relations suivies avec la princesse Alexandrine Windisch-Graetz et avec le prince Sixte de Bourbon, beau-frère de Charles de Habsbourg, qui lui fait personnellement rencontrer l'ancien empereur.