L'Honneur perdu de la Suisse est un documentaire d'une heure et demie réalisé par le journaliste Daniel Monnat qui analyse l’attitude de la Suisse envers l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a été diffusé par la Télévision suisse romande le dans le cadre du magazine d'information Temps présent.

Contexte En 1989 se produisent la chute du mur de Berlin et le début de l’effondrement progressif des régimes communistes. Au cours des années qui suivent, le Congrès juif mondial (CJM), profitant de l’ouverture nouvelle des pays ex-communistes, tente de retrouver les biens spoliés aux Juifs par les nazis et par les régimes communistes. En marge de ces recherches, cette organisation découvre des indications selon lesquelles des avoirs de victimes juives des nazis seraient conservés dans des banques suisses. Plusieurs descendants des victimes tentent d’obtenir des renseignements auprès de ces mêmes banques qui se retranchent derrière le secret bancaire et ne leur fournissent que peu d'informations. Des députés suisses interviennent alors à l'Assemblée fédérale à ce propos, sans plus de succès.

Au milieu des années 1990, le CJM contacte les banques suisses. Il croit savoir qu'environ 7 milliards de francs suisses appartenant aux victimes juives reposent dans leurs coffres. Les banquiers helvétiques répondent à cette organisation que, selon eux, le montant ne dépasse pas 40 millions, qu’ils sont prêts à restituer. Considérant que les réponses des banques ne sont pas satisfaisantes, le CJM entame une campagne de pression contre les banques suisses, mais aussi contre la Suisse tout entière, pour obliger le gouvernement helvétique à intervenir. Il accuse la Suisse de falsifier son histoire pendant la deuxième guerre mondiale, de se présenter comme une nation neutre mais décidée à résister aux armées nazies alors que , selon lui, la Confédération suisse a collaboré avec le Reich. Il exhibe des documents historiques à l’appui de ses affirmations, provoquant un grand désarroi au sein du gouvernement et parmi les citoyens suisses.

Reportage Daniel Monnat, alors journaliste de la rédaction du magazine d’information Temps Présent , effectue une enquête sur le sujet et réalise, en collaboration avec le recherchiste et documentaliste Jean-Daniel Farine et la monteuse Madeleine Schauli, un documentaire principalement basé sur des archives de l’époque de la deuxième guerre mondiale et des travaux d’historiensSébastien Guex -Prof. ordinaire d'histoire contemporaine à la Faculté des Lettres de l'Université de Lausanne, membre de la Commission nationale pour la publication de Documents diplomatiques suisses depuis 2006Hans-Ulrich Jost de 1981 à 2005, professeur ordinaire d'histoire contemporaine et suisse à la Faculté des Lettres de l'université de Lausanne1.Marc Perrenoud -Historien, Conseiller scientifique de la Commission indépendante d’Experts Suisse Seconde Guerre mondiale («Commission Bergier "), collaborateur scientifique du Service historique du Département fédéral des Affaires étrangères.Jacques Picard Professeur d’histoire générale et juive et des cultures modernes, membre de la direction de la section des sciences culturelles et d’ethnologie européenne du Département des sciences de la société de l’Université de BâleJakob Tanner emeritierter Professor für Geschichte der Neuzeit und Schweizer Geschichte am Historischen Seminar, Forschungsstelle für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, Universität Zurich.

Préambule Le documentaire s'ouvre par une description de l’image idéalisée de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, telle qu’elle a été propagée par les autorités et intégrée par une majorité de la population. En particulier: l’armée suisse aurait joué un rôle capital pour dissuader les nazis d’envahir la Suisse ; le pays aurait fait preuve d'une grande générosité en accueillant de nombreux réfugiés juifs et d'autres, surtout des enfants ; le secret bancaire aurait été instauré pour protéger les biens des juifs persécutés.

Cette image très gratifiante est confrontée aux déclarations des dirigeants du Congrès juif mondial, qui affirment que la Suisse n'a été ni envahie ni occupée parce qu’elle a rendu beaucoup de services, en particulier financiers, au Troisième Reich.

Situation politique à la veille de la Seconde Guerre mondiale Les élites suisses ont été confrontées aux révoltes ouvrières. À l’Est les Bolcheviks ont pris le pouvoir en Russie et prêchent la révolution mondiale. Ces élites apeurées ne voient pas d’un œil totalement hostile le développement de mouvements autoritaires comme le fascisme, le nazisme et le franquisme, censés remettre de l’ordre et s’opposer aux «rouges». Après les premières victoires des armées du Reich, certains dirigeants helvétiques ont une attitude ambiguë et semblent prôner l’adaptation plutôt que la résistance. Berne prendra même l’initiative d’envoyer des médecins et des infirmières suisses sur le front russe aux côtés de la Wehrmacht.

L’antisémitisme est aussi une attitude très répandue, comme d’ailleurs partout en Europe à cette époque. Dans ce contexte, l’introduction du secret bancaire suisse pour protéger les biens juifs s’avère un mythe peu conforme à la réalité.

Accueil des réfugiés juifs Malgré le danger mortel auquel ils étaient exposés et qui était connu en Suisse, la politique d’acceptation des fugitifs juifs s’est révélée très restrictive, jusqu’au fameux proclamé par un membre du gouvernement pour justifier la fermeture des frontières. La crainte d’un afflux de Juifs en Suisse conduira même les autorités helvétiques à exiger des autorités allemandes qu’elles apposent un «J» dans le passeport de leurs ressortissants juifs pour mieux les identifier aux frontières.

Collaboration industrielle Pendant la deuxième guerre mondiale, la Suisse livre des quantités impressionnantes de matériel stratégique aux nazis, en particulier de l’aluminium, des mécanismes de précision destinés à l’aviation et aux chars ainsi que de l’artillerie et des munitions. En échange, le Reich fournit à la Suisse des matières premières telles que le charbon. Selon un historien, la fameuse décision de la Suisse de créer dans ses montagnes un Réduit national, présenté comme un acte de résistance, a surtout permis de démobiliser les 2/3 de l’armée, libérant ainsi de la main d’œuvre pour les usines suisses qui travaillaient pour le Reich. Quant aux filiales suisses situées en territoire allemand, elles n’ont pas hésité à utiliser des travailleurs forcés raflés par les nazis dans les pays occupés et qui étaient traités comme des esclaves. Enfin, ces exportations vers l’Allemagne sont principalement financées par des prêts consentis aux nazis par la Confédération.

Or pillé Le franc suisse reste une des rares monnaies acceptée par tous les belligérants. Ce n’est pas le cas du Reichsmark qui n’est pas convertible sur les marchés internationaux. Les nazis possèdent de grandes quantités d’or qu’ils ont pillé dans les banques des pays conquis et volé à leurs victimes juives. Seule la Suisse accepte de racheter cet or aux nazis contre des francs suisses qui, eux, sont convertibles. Ces francs permettent au Reich d’acheter aux pays producteurs de précieux matériaux, dont ils ne disposent pas sur leur territoire, pour leur armement. C’est un service important que la Confédération rend aux nazis et qui explique en grande partie pourquoi la Suisse n’a pas été envahie. À la fin de la guerre, les Alliés sanctionneront la Suisse pour ce rachat d'or pillé en lui imposant une amende de 250 millions de francs, un accord signé à Washington le .

Biens en déshérence Par cet accord de Washington, la Suisse s’était aussi engagée à faire la lumière sur les avoirs en déshérence de victimes juives des persécutions nazies dans les banques suisses. Mais l’opposition des banquiers, au nom de la préservation du secret bancaire, a empêché la concrétisation de cette promesse. La guerre froide qui débute alors détourne l’attention des Alliés vers d’autres priorités.

Conclusion Si on examine la politique du gouvernement suisse envers le régime nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale, force est de constater qu'il s’agit indéniablement de collaboration plutôt que de résistance. Les circonstances expliquent largement les options choisies. Mais les autorités et les dirigeants d’industrie ont été au-delà de ce qu’exigeait la sécurité du pays et elles en ont retiré des profits importants.

Réception Le Temps note trois ans après la diffusion originale, que son émission avait soulevé une vague d'indignation au sein des téléspectateurs suisses.

Le Monde salut un reportage qui n'a pas peur de secouer le mythe de la neutralité suisse durant la Seconde Guerre mondiale et note également que la plupart des plaintes se fondent sur le fait de « nuire au rayonnement de la Suisse à l'étranger ».

La diffusion de ce reportage a fait l’objet d’une plainte auprès de l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio et télévision (AIEP), organisme chargé de la surveillance des programmes du service public suisse.

Le , l’émission a été condamnée par l’AIEP pour violation de la concession accordée à la Société suisse de radiodiffusion et télévision par le Conseil fédéral, ce qui équivalait à une interdiction de rediffusion. Après de multiples rebondissements judiciaires (recours, etc), la Cour européenne des droits de l'homme a cassé cette condamnation le . Le reportage a ainsi pu être à nouveau diffusé librement.

Plainte contre L'Honneur perdu de la Suisse

Réactions La diffusion du documentaire, le , provoque la stupeur du public suisse et de nombreuses réactions. Malgré les travaux des historiens et un enseignement souvent compétent dans les écoles, la majorité des Suisses a une tout autre vision du pays pendant le conflit de 1939-1945. Les Suisses pensent généralement que c’est la détermination de leur pays à résister qui lui a évité l’invasion. Enfin, pour les Suisses, leur pays a été un refuge pour les personnes persécutées pendant la guerre.

Plainte

Six réclamations contre l’émission sont rapidement déposées auprès de l’organe de médiation radio-tv, premier passage obligé pour le dépôt d’une plainte. À la suite de la médiation du , 3 plaintes sont maintenues.

Le 4 et , deux plaintes contre l’émission sont déposées et validées auprès de l’Autorité Indépendante d’Examen des Plaintes en matière de radio-télévision (AIEP), la plus haute autorité de surveillance en droit des programmes du pays. Elle doit veiller, en particulier, à ce que les émissions présentent les événements de manière fidèle et qu’elles reflètent dans leur ensemble la diversité des opinions et des événements. Le public doit pouvoir se forger sa propre opinion.

Les auteurs de la plainte du se réclament du parti populiste l'Union Démocratique du Centre (UDC) et de sa section genevoise. Leur première réclamation a été rédigée sur un papier à en-tête du parti et ils réaffirment cette affiliation également dans leur plainte du . La deuxième plainte du émane d’un journaliste genevois. Ces deux démarches sont soutenues par une centaine de citoyens qui ont cosigné les plaintes.

Motifs Pour les plaignants, l’émission est «partiale, tendancieuse et non conforme à la réalité », elle « ne reflète pas équitablement la diversité des opinions », c’est « une entreprise de dénigrement » qui « n’a pas permis au téléspectateur de se faire une opinion libre et pertinente ». Les plaignants accusent enfin ce documentaire d’avoir nui à la réputation de la Suisse dans le monde.

Arguments de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) et de l'auteur