Un outil de pierre taillée, dans le sens le plus général, désigne tout outil fait partiellement ou entièrement en pierre mise en forme par percussion ou pression. Une très grande variété d'outils ont été réalisés en pierre tout au long de l'histoire de l'humanité, parmi lesquels des pointes de flèche, des pointes de lances ou des haches de pierre.
Les outils de pierre sont souvent taillés à partir de pierres sans cristaux apparents telles que la chaille, la radiolarite, le silex, l'obsidienne ou la calcédoine. D'autres roches peuvent aussi être utilisées (quartzite, silcrète, basalte, etc.). Les outils peuvent être façonnés ou débités par pression ou percussion. Le débitage consiste à détacher des éclats à partir d'un nucléus lithique, au moyen d'un percuteur, comme dans la méthode Levallois. Le but étant de produire des éclats, le nucléus est ensuite rejeté dès qu'il devient trop fin pour être travaillé. Le façonnage consiste à tailler le bloc en le sculptant progressivement jusqu'à obtenir l'outil recherché, tel qu'un biface. Les éclats débités et les outils façonnés peuvent ensuite être retouchés, modifiés marginalement par percussion ou par pression par exemple pour en modifier la forme ou en aiguiser les bords.
Des méthodes plus complexes de taille permettent d'obtenir des lames de forme très standardisée, qui peuvent ensuite être retouchées en divers outils comme des grattoirs, des lames de couteaux, des faucilles, ou encore des microlithes. D'une manière générale, la pierre taillée est omniprésente dans toutes les sociétés n'ayant pas acquis l'usage d'outils en métal (Âge du bronze), parce que le matériau se rencontre généralement en abondance. Ces outils sont facilement fabriqués par des moyens artisanaux, ils sont faciles à transporter et les tranchants peuvent souvent être ravivés.
Bien qu'il existe encore de nos jours des sociétés et cultures utilisant des outils de pierre, de tels outils sont généralement associées à la Préhistoire, et en particulier aux cultures du Paléolithique à présent disparues. De telles sociétés, l'usage de leurs outils de pierre, et la technologie lithique associée, sont étudiés par les préhistoriens. L'ethnoarchéologie a permis de mieux comprendre l'usage et la fabrication des outils de pierre, ainsi que leur implication culturelleSillitoe, P. et K. Hardy 2003 « Living lithics: ethnoarchaeology in highland Papua New Guinea », Antiquity 77:555-566.
Dans l'histoire de l'humanité, de manière très schématique, la pierre taillée a fait place à la pierre polie au Néolithique. Il existe toutefois quelques exemples de polissage en contexte paléolithique en AustralieGeneste, J.-M., David, B., Plisson, H., Clarkson, C., Delannoy, J.-J., Petchey, F. et Whear, R. (2010) - « Earliest Evidence for Ground-Edge Axes: 35,400±410 cal BP from Jawoyn Country, Arnhem Land », Australian Archaeology, 71, 66-69., ou en contexte mésolithique en Europe du NordValdeyron, N. (2011) - « Derniers chasseurs et premiers bûcherons ? La question des haches et des herminettes dans le Mésolithique européen », in: Haches de pierre. Au Néolithique, les premiers paysans du Tarn, Servelle, Ch., (Éd.), Comité départemental d'archéologie du Tarn, pp. 419-434.. Typologie et modèle évolutionniste de Grahame Clarke
Certains préhistoriens avaient proposé de classer les différentes formes d'outils de pierre par types, regroupant ceux qui partagent les mêmes caractéristiques techniques ou morphologiquesFrançois Bordes (1961), Typologie du Paléolithique ancien et moyen, Bordeaux, Delmas, Publications de l'Institut de Préhistoire de l'Université de Bordeaux, Mémoire n° 1, 111 p..
En 1969, dans sa seconde édition de World Prehistory, Grahame Clark a proposé une caractérisation de l'évolution progressive des techniques de pierre taillée, suivant laquelle l'industrie lithique majoritaire passait, suivant une séquence fixe, d'un mode 1 à un mode 5. Il leur fait correspondre les périodes suivantes : les modes 1 et 2 correspondent au Paléolithique inférieur, le 3 au Paléolithique moyen, le 4 au Paléolithique supérieur et le 5 au Mésolithique. Ces niveaux ne doivent cependant pas être considérés comme universels - c'est-à-dire qu'ils ne décrivent pas l'ensemble de l'industrie lithique - ni comme reflétant une datation - différentes régions peuvent être à des stades différents à une époque donnée. Le mode 1, par exemple, se rencontre encore en Europe longtemps après qu'il a laissé place au mode 2 en Afrique.
La typologie de Clarke a eu un grand succès auprès de la communauté archéologique anglo-saxonne. L'un de ses points forts est la simplicité de la terminologie, permettant par exemple de désigner simplement et sans ambigüité une « transition mode 1 / mode 2 » (ces transitions font actuellement l'objet de recherches actives). De ce fait, les industries lithiques du Paléolithique sont donc classées dans les quatre premiers « modes », chacun désignant une forme de complexité différente, et dans la plupart des cas correspondant à un ordre chronologique croissant.
Pré-mode I Kenya Les outils de pierre découverts entre 2011 et 2014 à Lomekwi 3, sur la rive ouest du lac Turkana au Kenya sont datés de 3,3 millions d'années (Ma), soit un demi-million d'années avant l'apparition du genre Homo : le plus vieux fossile attribué au genre Homo est âgé de . Le nom de Lomekwien a été proposé pour désigner cette industrie.
Ces outils de pierre peuvent avoir été taillés par Kenyanthropus platyops, un Hominina fossile de 3,4 Ma découvert en 1999, contemporain de ces outils ou par Australopithecus afarensis, également présent à cette période et dont l'un des fossiles les plus célèbres est Lucy.
La datation du site repose sur des corrélations stratigraphiques avec la formation de Nachukui contenant des tufs volcaniques ayant fait l'objet de datations absolues, des données magnétostratigraphiques ainsi que des estimations des taux de sédimentation.
Éthiopie Des ossements animaux fossiles, rayés, découpés et fracturés, datés de , ont été découverts à Dikika en Éthiopie à près de de Selam, une jeune Australopithecus afarensis femelle qui vivait il y a . Selon leurs découvreurs, ils auraient été marqués par des outils en pierre. Toutefois, en l'absence d'outils taillés à proximité, certains auteurs ont considéré que les rayures et fractures pourraient avoir été produites par des pierres présentant un tranchant naturelDomínguez-Rodrigo, M., Pickering, T.R. et Bunn, H.T. (2012) - « Experimental study of cut marks made with rocks unmodified by human flaking and its bearing on claims of ∼3.4-million-year-old butchery evidence from Dikika, Ethiopia », Journal of Archaeological Science, Vol. 39, 2, pp. 205-214..
Mode I : galets aménagés de l'Oldowayen
Les premiers outils contemporains du genre Homo sont qualifiés de « mode 1 »Outils que Clarke qualifie de « éclats et galets aménagés » et correspondent plus ou moins à l'industrie appelée Oldowayen. Cette industrie tire son nom des nombreux sites des gorges d'Olduvaï en Tanzanie, où ils ont été décrits pour la première foisLeakey, M.D. (1971a) - Olduvai Gorge - vol. 3 : Excavations in Beds I and II, 1960-1963, Cambridge, Cambridge University Press, 306 p..
Ces industries sont très élémentaires et comprennent généralement des galets taillés qu'il est difficile d’interpréter comme des outils ou comme des nucléus. Le matériau de base est généralement un galet de rivière, ou un caillou de même type, qui a été frappé par un percuteur sphérique pour provoquer une cassure conchoïdale. Le détachement d'éclats successifs permet de former une arête coupante, voire parfois une pointe aigüe. Le côté arrondi est qualifié de base, le côté coupant est la partie apicale.
Les plus anciens outils oldowayens découverts à ce jour datent de 2,55 Ma (Paléolithique inférieur) et ont été découverts à Kada Gona en Éthiopie. Les paléoanthropologues ne sont pas unanimes concernant les auteurs de ce type d'outil, les uns penchant pour Australopithecus garhi, les autres plutôt pour Homo habilis. Homo habilis et Homo rudolfensis ont pu être les premiers auteurs de l'industrie oldowayenne en Afrique, mais Homo ergaster en aurait hérité ensuite à son apparition vers 1,87 Ma. Cette forme d'industrie lithique est connue en Afrique de l'Est entre 2,55 et 1,7 Ma. Elle s'est également répandue hors d'Afrique vers l'Eurasie, portée par des groupes dHomo qui l’emmenèrent jusqu'en Europe (1,6 Ma), en Géorgie (1,8 Ma), au Pakistan (2,1 Ma), en Chine (2,1 Ma), et à Java (1,6 Ma).
Mode II : bifaces de l'Acheuléen
On voit ensuite apparaitre des industries plus élaborées, qualifiées de « mode 2 ». Ce second mode correspond à l'industrie lithique de l'Acheuléen, qui tire son nom du site de Saint-Acheul, à Amiens, en France. L'Acheuléen se caractérise non plus par des nucléus débités, mais essentiellement par des bifacesPour Clarke : des « haches à main taillées sur les deux faces ». et par des hachereaux. Ces vestiges du stade 2 sont plus grands que les galets aménagés de l'Oldowayen, au stade 1.
Les premiers outils acheuléens apparaissent très tôt, il y a . Les plus anciens sont connus à la fois dans la région du Turkana au Kenya et dans le Sud de l'Afrique.
La pierre taillée de l'Acheuléen constitue le résultat d'un processus de fabrication planifié. Le tailleur de pierre part d'un support brut, que ce soit une grosse pierre ou un gros éclat détaché d'un bloc plus important. De ce bloc de départ, il détache successivement des éclats sur les deux faces, au moyen d'un percuteur de pierre ou de bois, afin de donner progressivement à son outil la forme recherchée. Il la retouche ensuite avec un percuteur plus tendre, de bois ou d'os, afin d'obtenir sur tout le pourtour un bord tranchant formé par l'intersection des deux surfaces convexes de l'objet. Après utilisation, les bords pouvaient être réaffûtés par une reprise du pourtour.
Certains de ces outils de mode 2 sont taillés en forme de disque, certains en forme de feuille pointue, d'autres enfin sont allongés et pointus à l’extrémité apicale, la base étant plutôt arrondie.
Les outils de mode 2 semblent avoir été utilisés comme outils de découpe de carcasses animales pour en détacher la viande. Ils ne peuvent pas être adaptés à des manches pour un usage comme arme. La chasse et la mise à mort des proies impliquait d'autres outils tels que des épieux en bois, exceptionnellement conservés dans la tourbe en Europe du Nord à la fin du Paléolithique inférieurThieme, H. (1997) - « Lower Palaeolithic hunting spears from Germany », Nature, vol. 385, 6619, pp. 807-810..
Louis Leakey et Mary Leakey, qui firent les premières fouilles dans les gorges d'Olduvai, ont proposé une période intermédiaire d'« Oldowayen avancé » quand ils pensèrent être confrontés à une industrie intermédiaire entre l'Oldowayen et l'Acheuléen. De leur point de vue, axé sur l'attribution de ces deux industries à des espèces différentes, l'Oldowayen était la signature obligatoire dHomo habilis et l'Acheuléen celle dHomo ergaster. Dans cette optique, l'« Oldowayen avancé » était aussi attribué à Homo habilis. Cependant, des datations ultérieures de fossiles dHomo ergaster ont replacé l'apparition de celui-ci antérieurement à celle de l'Acheuléen, ce qui implique quHomo ergaster avait peut-être au départ une industrie lithique de mode 1, qui serait alors l'« Oldowayen avancé ». Ceux qui refusent ce scénario réattribuent les industries de l'« Oldowayen avancé » soit à l'Oldowayen, soit à l'Acheuléen.
Il ne fait cependant pas de doute quHomo habilis et Homo ergaster ont coexisté, puisque des fossiles d'Homo habilis se rencontrent aussi tardivement que en Afrique de l'Est, date à laquelle Homo ergaster était déjà passé au mode 2.
Une vague de mode 2 s'est ensuite répandue assez rapidement au Moyen-Orient et en Inde (vers 1,5 Ma), conduisant à une superposition des modes 1 et 2 dans ces régions.
Mode III : méthode Levallois et Moustérien