Nostre Dame de Grasse (en raison de l'inscription sur son socle), dite aussi la Vierge à l'Enfant, est une sculpture gothique du musée des Augustins de Toulouse. Même si sa provenance reste mal connue, il est possible de la dater entre la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance, dans les années 1500. Ce qui fait de cette œuvre une des plus célèbres du musée est la qualité de sa réalisation, tant du point de vue de la sculpture que de la polychromie et des décors. Située à la jonction de deux époques, elle est encore empreinte d'un art médiéval tardif tout en annonçant une Renaissance raffinée et maniériste. Elle a fait l'objet d'une restauration au début des années 2000.
Historique de l’œuvre Notre-Dame de Grasse est une sculpture datant de la fin du qui a probablement été réalisée entre 1460 et 1480. Même si de récentes recherches ont fait avancer les questionnements autour de la statue, son auteur, son lieu d’origine et ses dates de création restent imprécis. De fait, les dernières découvertes près de la cathédrale de Rodez tendent à avancer la datation au plus proche du tournant du siècle, vers 1500. Bien peu de documents viennent éclaircir le mystère qui pèse sur cette œuvre. En effet, les textes des contrats passés à cette époque sont peu nombreux concernant la sculpture sur pierre et aucune source écrite n’atteste l’acte de fabrication de la Vierge. De même aucune source ne permet de savoir ce qu’elle est devenue après sa réalisation. Elle aurait peut-être été faite pour une des chapelles de l'église des JacobinsPrin Maurice, "Le sanctuaire de la Bienheureuse Marie de Grâce à l'église des Dominicains de Toulouse", L'Auta, nouvelle série, , février 1952, et y serait restée jusqu'à son entrée au musée des Augustins en 1805.
L’œuvre est mentionnée pour la dans le catalogue de 1805 du musée des Augustins, par Jean-Paul LucasJean-Paul Lucas, Notice des tableaux, statues, bustes, dessins, etc. composant le musée de Toulouse, Toulouse, impr. de Caunes, 1805. Malgré cela, sa date d’entrée reste inconnue. Jean-Paul Lucas la décrit succinctement comme « Une Vierge assise, tenant l’Enfant Jésus ». Elle est tout d’abord exposée dans le cloître du musée, à l’abri des intempéries mais étant tout de même en extérieur, elle demeure exposée à l’agression des agents atmosphériques et à la pollution urbaine.
Elle est déplacée dans la salle capitulaire du couvent en 1931, constituée de baies gothiques ouvertes, qui ne seront fermées par des vitres qu’en 1980. Le processus de dégradation n’en est alors que ralenti, et les variations climatiques et les mauvaises conditions de conservation continuent tout de même à détériorer l’œuvre.
Au , il y eut des tentatives de nettoyage de la sculpture, certainement par brossage ou grattage. Ces techniques, ne firent que contribuer à la perte de la polychromie. C’est en 2002 qu’une opération de restauration scientifique a été décidée Ville de Toulouse, musée des Augustins, Polychromies secrètes. Autour de la restauration de deux œuvres majeures du toulousain, 10 décembre 2005-30 avril 2006. Elle a duré jusqu’en 2004 et a permis de dégager la polychromie originelle, tout en découvrant ses repeints successifs au nombre de quatre. Cette opération a apporté des précisions sur la datation et l’histoire de l’œuvre, tout en soulevant de nouvelles questions.
Description
La polychromie originelle
Généralités Cette Vierge à l’enfant est une sculpture gothique en pierre polychrome (comme la majorité des sculptures médiévales), taillée dans un seul bloc de pierre calcaire. Le revers de l’œuvre est plat car elle a été conçue pour être adossée. La dorure sur mixtion Couche huileuse chargée de pigments jaunes et orange est très présente sur toute l’œuvre, mais selon des nuances variées. Cet or est localement ombré de glacis rouges.
La palette et les techniques décoratives utilisées sont caractéristiques de la fin du Moyen Âge. L'accord des couleurs bleu, blanc et or pour le vêtement de la Vierge s'inscrit parfaitement dans la tradition médiévale, et particulièrement dans le style gothique international. Les effets de matière sont variés. En effet, on peut trouver des effets de transparence voulus par les glacis, tout comme de grands aplats mats, des couches épaisses comme fines. Chaque couleur est obtenue par la superposition de plusieurs couches successives (deux ou trois), ce qui entraîne une difficulté supplémentaire dans l'identification des repeints. Ceci témoigne d'un souci de qualité et également de moyens financiers importants. Par exemple, pour la peau, l'artiste a préalablement déposé une sous-couche blanche. Mais avant l'application de toute couleur, il y a eu une première couche huileuse, faisant office de bouche-pores. La carnation, avec ses variations subtiles de couleurs (allant du brun pâle autour des ongles, à un rose plus soutenu) est le résultat d'un travail précis et minutieux. En revanche, la présence de la dorure sur le revers de la fourrure du manteau serait un trait spécifique de Notre-Dame de Grasse. L'étude de cette polychromie a permis de déceler un repentir de l'artiste qui concerne deux éléments : le revers de la chemise du livre et la moulure supérieure de la base. Dans ces deux cas, il existe deux couches successives : une verte et celle qui la recouvre est rouge vif. Le peintre a finalement choisi le rouge.
Le style démontre donc un véritable souci d’élégance et de raffinement. On voit bien que le sculpteur a fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle pour cette œuvre, car il n’a pas hésité à creuser profondément le calcaire pour détacher le bras droit de la Vierge ou encore pour accentuer le volume des plis des vêtements. Même dans les zones peu accessibles à l’outil, il a travaillé avec une grande précision. En effet, sur le torse de l’Enfant, le pouce gauche de la Vierge présente de petites irrégularités, ce qui fait penser que les mains de l’Enfant ont dû gêner le passage de l’outil, et qu’elles n’ont pas été sculptées à part. Les traces laissées par l’outil sont volontairement visibles. Sur les vêtements est encore visible le tracé de la ripe, qui laisse une surface striée de manière régulière caractéristique de la sculpture médiévale toulousaine. Sur la chair, en revanche, la pierre est parfaitement lisse. Quant aux fourrures et à la chevelure, elles ont été réalisées avec de fines gouges Outil servant à la sculpture sur bois ou sur pierre. C'est une variante de ciseau à bois dont le fer est concave, en forme de demi-canal. Il sert à sculpter les parties concaves ou convexes, à créer des lignes ou des cercles et à tailler des moulures. et des ciselets Petit ciseau frappé au marteau..
Hormis la perte des mains de l’Enfant et des armoiries à la base de la statue, les autres pertes de pierre semblent s’être produites essentiellement au s. et durant la première moitié du s. Les fragments tombés au cours des années ont été, pour la plupart, rapidement remis en place, mais il en reste tout de même quelques-uns, conservés dans une enveloppe annotée et retrouvée au musée en 2003.
L'œuvre a été repeinte à quatre reprises, entre le s. et l'extrême fin du s. C’est ensuite en 2002 qu’elle fit l’objet d’une restauration, pour dégager la polychromie originelle.
La Vierge thumb|La Vierge. La Vierge est ici représentée comme une jeune fille menue à la carnation pâle et aux cheveux dorés ondulés, avec des yeux bleus. Les traits fins de son visage prennent une expression mélancolique.
Elle porte sur une robe bleue, ajustée sur le haut du corps, un manteau blanc/gris au revers doré qui lui sert de voile, traité de manière naturaliste car la couleur cherchait à imiter le vair. Les motifs étoilés de sa robe ont disparu avec le temps. Dans quelques parties peu visibles de la bordure et de la doublure du manteau, la dorure a été remplacée par un alliage argent/or recouvert d'un glacis jaune, qui correspond à un souci d'économie selon une technique connue en Allemagne à la fin du Moyen Âge. L’or du galon supérieur de la robe, ainsi que sa couronne, devaient être rehaussés de perles ou de pierres du fait des percements réguliers que l’on peut y constater. Or, il n’y a aucune trace d’usure ou de frottement dû à la présence d’une pierre décorative quelconque. Aucun fragment d’un de ces matériaux ou même de rouille n’a été retrouvé pour le prouver ni aucune trace de colle. Pour l’encolure de la robe, il semblerait donc qu’il n’y ait jamais eu d’ornements. En revanche, pour la couronne, il y a tout de même l’hypothèse qu’un diadème était ajouté autour et attaché, les pierres venant s’insérer dans les trous sans y être bloquées.
Elle semble retenir un livre s’échappant d’un sac. Mais il s’agirait plutôt de la chemise du livre, lui servant de protection, fermé par un système d’attaches de cuir et de ferrures. Cette chemise en tissu ainsi que le livre qu’elle protège sont ornés d'un décor qui a été réalisé selon la technique des brocarts appliqués Imitation par estampage du brocart, étoffe faite de fil d'or et de soie.. Ils sont revêtus d'une dorure et ornés de décors peints en noir. Les motifs représentent des cercles qui renferment un quadrilobe et des feuillages stylisés. Ils pourraient évoquer un lampas italien du s. Le revers de cette chemise, ainsi que l’attache, étaient autrefois rouges. On peut encore l’apercevoir dans le revers au bas de la chemise.
L’Enfant Jésus thumb|L'Enfant Jésus. L’Enfant a un visage rond aux pommettes rosées. Ses yeux sont bleus et ses cheveux blonds, comme ceux de sa mère. Il porte une tunique rouge carmin par-dessus une chemise verte dont on aperçoit le col, accord de couleurs qui semble assez surprenant pour l’époque. Le revers de la tunique, autrefois ornée de motifs étoilés, est également vert.
La perte de ses mains constitue la lacune la plus importante du groupe. Reconstituées en 1835, après une délibération du conseil municipal, elles ont été supprimées avant les années 1930.
La base de la statue La base est noire, et la croix ainsi que l'inscription et le feuillage qui encadraient l'écu central sont en or. Situé sur la base moulurée de la sculpture, l’écu, entouré de feuilles de chou frisées encore visibles, a été détruit volontairement, certainement lors de la période révolutionnaire pour faire disparaître les armoiries du commanditaire. Le , la République interdit toute armoiries royale. Ainsi, les armes de l’écu ont été certainement bûchées par ordre de la République, à moins qu’il ne s’agisse d’un acte de vandalisme révolutionnaire. Une inscription toujours présente : « Nostre Dame de Grasse » a donné son nom à la statue. À l’extrémité gauche de cette base, on peut y voir une croix qui diffère de la croix occitane.
Les repeints Une restauration entreprise en 2002 a permis de dégager quatre repeints successifs et de connaître l'état d'origine de la sculpture.
Premier repeint Il était certainement destiné à raviver la polychromie originelle, car il est partiel (le manteau blanc et les brocarts appliqués de la chemise du livre n'ont pas été repeints par exemple) et conserve la même gamme chromatique. Cela incite à proposer une datation aux alentours du , c'est-à-dire au moins 50 ans après la création de l’œuvre. Il y eut alors un nettoyage agressif de l’ancien repeint pour rafraîchir la polychromie. Le manteau est recouvert d'un bleu azurite et les motifs étoilés ne sont donc pas repris. La doublure de petit-gris perd son aspect naturaliste, au profit d'un traitement plutôt du même style que celui de la doublure du manteau, doré à la feuille et recouvert d'un glacis rouge. Les carnations sont refaites dans le même esprit, avec toutefois des rehauts Touches plus claires qui permettent en peinture de faire ressortir certaines parties ou d'éclaircir. plus marqués.
Deuxième repeint