vignette|250px|Objet phénicien reprenant des motifs égyptiens dans un but décoratif. Les hiéroglyphes du cartouche n'ont aucune signification. (, British Museum).

L'appropriation culturelle désigne à l'origine l'utilisation d'éléments matériels ou immatériels d'une culture par les membres d'une autre culture, dont l'acquisition d'artefacts d'autres cultures par des musées occidentaux. Par la suite, le concept est utilisé par analogie par la critique littéraire et artistique, le plus souvent avec une connotation d'exploitation et de domination..

L'expression d'« appropriation culturelle » est le fait du critique d'art britannique Kenneth Coutts-Smith qui, dans un article publié en 1976 sur le colonialisme culturel intitulé « Some general observations on the problem of cultural colonialism », livre une analyse marxiste et anticolonialiste d'une conception ethnocentrée de la culture bourgeoise et européenne. Il pointe le fait que la culture occidentale se renouvelle en s'appropriant des éléments exogènes et que les peuples conquis ou colonisés voient des aspects de leur culture être assimilés dans les formes canoniques de la culture occidentale. Il considère l'appropriation culturelle comme l’accaparement de la culture au profit des classes régnantes, et comme un processus où l'ensemble de la culture connue est appréhendée à l'aune d'une égalité institutionnelle qui la coupe des fonctions sociales qu'elle remplissait afin d'être abandonnée à l'appréciation esthétique du public.

Cependant des idées similaires à celles de Coutts-Smith ont pu être développées avant lui, et dans des traditions philosophiques différentes. C'est le cas de l'ouvrage de George J.M. James Héritage volé - La Philosophie Grecque a été volée de la Philosophie Africaine (1954). Comme Coutts-Smith, George James considère que l'appropriation culturelle prend place dans un rapport de force qui légitime la position du dominant, qu'elle commence par détacher les objets culturels de l'univers social au sein duquel ils faisaient sens, et qu'elle n'est jamais perçue comme telle par ceux qui la pratiquent car elle présuppose que tous les objets culturels sont par nature offert à n'importe quel usage.

Dès les années 80, des polémiques commencement à poindre dans le monde anglophone en utilisant le terme d'« appropriation culturelle », dans un sens voisin à celui de Coutts-Smith. Il n'est cependant pas simple d'évaluer l'impact qu'a pu avoir son article dans la diffusion de cette notion.

C'est dans les années 90, avec l'ouvrage de bell hooks Black Looks: Race and Representation (1992) qui illustre le terme d' « appropriation » par la métaphore de « manger l'Autre », que son sens devient la réification de populations altérisées dans le contexte de la colonisation d'une majorité blanche occidentale. C'est ce sens nouveau qui sera popularisé entre autres autour des polémiques qui ont accompagné la sortie du film Malcolm X (1992) de Spike Lee.

Le concept d'appropriation culturelle concerne donc à la fois des biens matériels (les pillages d'artefacts suite aux colonisations et leur accumulation dans des musées occidentaux ou chez des collectionneurs privés, qui font parfois l'objet de politiques de restitution), mais aussi des biens immatériels (mode, musique populaire, patrimonialisation, etc.), posant la question de la légitimité des usages d'un corpus culturel et de sa perte d'authenticité dès lors qu'il est coupé du contexte social dans lequel il s'inscrit. Mais il joue aussi sur le double sens du terme appropriation, qui est à la fois celui de vol et de l’accaparement, et celui de l'assimilation, du passage de l'étranger au familier, et c'est en revêtant ce deuxième sens que le terme s'est répandu.

Depuis, l'appropriation culturelle se réfère donc souvent à l'idée que l'utilisation d'éléments d'une culture par les membres d'une culture ou jugée néocoloniale serait intrinsèquement irrespectueuse... L'extension de ce concept suscite des controverses et des débats de plus en plus fréquents entre ses partisans et ses critiques. Les partisans du concept affirment qu’il constituerait une forme d'oppression et de spoliation. La culture « minoritaire » se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste.Justin Bieber, Kylie Jenner, Iggy Azalea… Ces stars accusées d'appropriation culturelle, par Morgane Giuliani, sur RTL.fr, 7 avril 2016.. Rainforest Aboriginal Network (1993) Julayinbul: Aboriginal Intellectual and Cultural Property Definitions, Ownership and Strategies for Protection. Rainforest Aboriginal Network. Cairns. Page 65.Jessica Metcalfe, "Native Americans know that cultural misappropriation is a land of darkness". Pour The Guardian. 18 mai 2012. Consulté le 24 novembre 2015..

Ses critiques voient dans l'utilisation polémique de ce concept une attitude politiquement correcte visant à entraver la liberté d'expression et de création. D'autres enfin considèrent qu'il est nécessaire de distinguer ce qui relève de l'utilisation nuisible (commerciale, malintentionnée ou stéréotypée) d'éléments culturels provenant de cultures historiquement dominées, et ce qui relève d'un phénomène historique et fructueux d'échanges interculturels.

Vue d'ensemble vignette|Photographie d'un mannequin blanc portant une tenue amérindienne. L'appropriation culturelle intègre dans sa définition l'appropriation d'éléments matériels et immatériels tels que des symboles, des objets, des idées et/ou différents aspects d'une ou plusieurs cultures par un tiers. L'anthropologie étudie les différents procédés d'emprunt culturel, soit et l'échange culturel, comme étant une étape à part entière de l'évolution culturelle et du contact entre les différentes cultures.

Dans son application à des composants immatériels, le concept d'appropriation culturelle est sujet à controverse. Les partisans du concept d'appropriation culturelle considèrent que dans un certain nombre d’occurrences, l'emprunt est insensible, malintentionné ou ignorant quand la culture qui subit l'emprunt est celle d'une minorité culturelle, soumise ou non à une culture dominante sur un plan économique, social, politique ou militaire. L'appropriation culturelle peut également faire écho à d'autres types de griefs tels que la réminiscence de conflits historiques à caractère raciste. Cette méfiance à l'encontre de l'emprunt culturel s'illustre généralement dans le contexte nord-américain et plus largement dans le monde occidental anglophone.. On pourra prendre pour exemple les différents cas dits d'appropriation de la culture afro-américaine et de la culture des amérindiens par la culture dominante héritée de la colonisation européenne. La distinction devient plus claire entre l'échange culturel qui se construit sur un « terrain commun » et l'appropriation qui implique l'emprunt déplacé, non autorisé ou indésirable d'éléments de la culture d'une minorité dite opprimée ; on parle également de « pillage culturel »..

L'un des exemples les plus communs d'emprunt culturel est l'emprunt sans réelle profondeur de l'iconographie, de l'art ou des symboles d'une culture. En conséquence, l'emprunt deviendrait, selon le concept d'appropriation culturelle, offensant pour la culture en question. Il est possible d'en observer plusieurs exemples dans l'environnement sportif nord-américain : les logos, mascottes et noms de certaines équipes sont directement tirés de la culture native-américaine. À l'échelle individuelle, l'explosion de l'industrie du tatouage a entraîné plusieurs tendances dans l'utilisation d'éléments culturellement chargés en signification : les symboles tribaux polynésiens, l'art celtique, les symboles chinois ou encore l'iconographie chrétienne. L'iconographie en question est parfois vidée de sa signification culturelle et adoptée pour des raisons purement esthétiques.

Certains cas d'échanges culturels peuvent entraîner une compréhension biaisée de l'apport d'une culture par des éléments faussement attribués ou revendiqués. Par exemple, quelques spécialistes de l'Empire ottoman et de l’Égypte ancienne réfutent certaines traditions architecturales longtemps considérées comme perses ou arabes alors qu'elles étaient d'origine ottomane et égyptienne. Muqarnas Volume XII: An Annual on Islamic Art and Architecture. Leiden: E.J. Brill. 1995. Consulté le 2 septembre 2018..

Conservatisme Une autre vision de l'appropriation culturelle se dessine autour d'une certaine forme de conservatisme dont l'objectif initial est de s'opposer à toute forme d'interaction, d'échange et de partage culturels pour supposément préserver la culture en question. La fédération étudiante de l'université d'Ottawa a en ce sens temporairement suspendu la pratique du yoga au sein de son établissement, avant de rouvrir des cours plus inclusifs et adaptés au concept d'appropriation culturel..

Interculturalité Ce concept entre directement en conflit avec la propension des cultures à se nourrir les unes des autres, faisant de ces dernières des matières mouvantes et malléables dans le temps. On parle alors d'interculturalitéQuelques définitions des notions de culture et d’interculturalité.. À titre d'exemple, la saga américaine Star Wars s'est inspirée d'éléments de La Forteresse cachée d'Akira Kurosawa, elle-même inspirée d'éléments de l’œuvre de Shakespeare. Anne-Marie Thiesse relève que « l’État-nation est, dans l’histoire de l’humanité, la première forme d’organisation politique devenue norme mondiale », autrement dit, un révélateur de la « première mondialisation »..

Il importe alors de distinguer ce qui relève des et ce qui résulte , imitations et emprunts qui ont d'ailleurs toujours eu lieu dans les deux sens entre populations dominantes et dominées.

Critiques du concept et de son utilisation Les détracteurs du concept voient dans son utilisation polémique une forme du politiquement correct qui entraverait la liberté d'expression et de création. Ils soulignent les cas de censure et plaident pour un métissage des cultures plutôt qu'un multiculturalisme.... Le , la romancière Lionel Shriver prend ainsi publiquement position contre le concept d'appropriation culturelle lors d'un discours. qui provoque la polémique..

Cette même année 2016, le militant communiste afro-américain Blake Nemo publie un article intitulé L’appropriation culturelle ou comment j’ai appris à arrêter de m’inquiéter et à aimer les tresses blondes. Il affirme :

Pour le critique et historien de la littérature William Marx, William Marx : « Le formatage des consciences est partout », entretien, lepoint.fr, 23 janvier 2020..

Selon Jérôme Blanchet-Gravel :

John McWhorter, professeur à l'université de Columbia, écrit en 2014, que l'appropriation culturelle et les influences réciproques sont des choses généralement positives et qu'elles se produisent généralement par admiration des cultures imitées et sans intention de nuire. Il fait également valoir que le terme spécifique « appropriation », qui peut signifier le vol, est trompeur lorsqu'il est appliqué à quelque chose comme la culture qui n'est pas considérée par tous comme une ressource limitée.