Le congrès de Ksar Hellal est un congrès, organisé par les membres du Destour, à Ksar Hellal, le . Il conduit à la fondation d'un nouveau parti, le Néo-Destour.
Face à l'affaiblissement du Destour, qui adopte un comportement timide envers la résidence, une nouvelle génération de trentenaires provinciaux, avec une formation européenne et une proximité avec les milieux socialistes français, émerge. Composée principalement de Habib Bourguiba, Mahmoud El Materi, Bahri Guiga, Tahar Sfar et M'hamed Bourguiba, elle acquiert une popularité importante grâce à ses écrits dans les journaux, notamment L'Action tunisienne. Mais, les différences avec ses aînés du parti l'amène à démissionner de la commission exécutive, à la suite de l'affaire des naturalisés tunisiens. En résulte le congrès qui fonde le Néo-Destour, marquant, par sa nouvelle méthode, la renaissance du mouvement national.
Origines Plusieurs facteurs jouent dans la naissance du Néo-Destour : la crise économique mondiale de 1929 qui affecte de plus en plus la Tunisie, les réactions dénonçant le congrès eucharistique international qui se tient à Carthage pour célébrer le centenaire de la colonisation de l'Algérie, l'affaire des naturalisés tunisiens mais surtout le comportement adopté par le Destour. En effet, le parti voit son activisme se réduire à partir du milieu des années 1920, précisément le , date à laquelle des sont promulgués. En résulte la dissolution de la première centrale syndicale exclusivement tunisienne, la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT), animée par Mohamed Ali El Hammi, mais aussi l'interdiction de journaux nationalistes tels Ifriqiya, Al-Asr, Al-Jadid et Le Libéral.. Le parti ne tarde pas à éclater avec le départ de Hassen Guellaty et Mohamed Noomane, qui fondent le Parti réformiste destourien, mais aussi Farhat Ben Ayed qui donne naissance au Parti destourien indépendant.. Dans ce cadre, une nouvelle génération de trentenaires provinciaux à éducation française émerge.
Émergence d'une nouvelle génération de nationalistes Au début des années 1930, une nouvelle génération de nationalistes, ayant intégré le Destour, émerge : profondément marqués par le congrès eucharistique de 1930, conduisant à l'humiliation et à la révolte du peuple qui proteste contre ce qu'il considère comme , ils redoutent la célébration du cinquantenaire du protectorat français l'année suivante.. Dans ce cadre, une réunion réunissant les dirigeants du Destour se tient à l'hôtel d'Orient ; Habib Bourguiba, Mahmoud El Materi, Bahri Guiga et Tahar Sfar y participent.. Il est alors décidé de constituer un comité de soutien au journal de Chedly Khairallah, La Voix du Tunisien, qui passe d'hebdomadaire à quotidien et compte parmi ses rédacteurs la jeune équipe nationaliste. Ces derniers ne tardent pas à critiquer le protectorat, allant jusqu'à le remettre en cause ; ils se démarquent alors de leurs aînés du Destour. Bourguiba écrit. : Un État ne peut être à la fois sujet et souverain : tout traité de protectorat, en raison même de son objet, porte en lui son propre germe de mort... S'agit-il d'un pays sans vitalité, d'un peuple dégénéré qui décline ? Réduit à n'être plus qu'une poussière d'individus, c'est la déchéance qui l'attend... en un mot, la disparition totale et inéluctable. S'agit-il au contraire d'un peuple sain, vigoureux, que les compétitions internationales ou une crise momentanée ont forcé à accepter la tutelle d'un État fort, la situation nécessairement inférieure qui lui est faite, le contact d'une civilisation plus avancée détermine en lui une réaction salutaire… Une véritable régénération se produit en lui et grâce à une judicieuse assimilation, il arrivera fatalement à réaliser par étapes son émancipation définitive. L'avenir dira si le peuple tunisien appartient à l'une ou l'autre catégorie...
La Voix du Tunisien devient, grâce à l'originalité avec laquelle Bourguiba, Sfar, Guiga et El Materi abordent les problèmes, un journal très populaire. Ils ne tardent pas à se démarquer de leurs aînés du Destour en mettant en place un raisonnement nouveau. Surnommés désormais, les , ils sont en faveur de l'intangibilité de la personnalité nationale et de la souveraineté politique du peuple tunisien auxquels s'ajoute une émancipation progressive du pays, tout en prônant un nationalisme qui lutte contre un régime et non contre une civilisation. Rapidement, ils attirent l'intérêt de l'opinion publique mais aussi des , grands propriétaires terriens et hommes d'affaires, qui exercent une grande influence sur l'administration coloniale.. Très vite, l'influence des leur permet de censurer les journaux nationalistes le : An-Nahda, quotidien du Parti réformiste, est saisi à l'instar de l'hebdomadaire Ezzohra. Quelques jours plus tard, des poursuites sont engagées à l'encontre de Habib et M'hamed Bourguiba, Bahri Guiga, Salah Farhat et Mahmoud El Materi. Chedli Khalledi, membre du Destour, alerte alors Marius Moutet et Gaston Bergery, amis des nationalistes et qui exercent une influence à Paris, Bergery étant le chef de cabinet d'Édouard Herriot. Ce dernier intervient rapidement auprès du directeur chargé des affaires de l'Afrique-Orient au ministère des Affaires étrangères et obtient le renvoi du procès jusqu'au . En attendant le procès, les rédacteurs de La Voix du Tunisien se déchaînent en menant une campagne de protestations dont le ton est violent et révoltant. Ainsi, Mahmoud El Materi écrit : ..
Le jour du procès, la foule vient soutenir les jeunes nationalistes qui obtiennent le report du procès. Redoutant les débordements, François Manceron, alors résident général, convoque Chedly Khairallah, le directeur de La Voix du Tunisien, dans sa résidence de La Marsa pour trouver un compromis. L'après-midi, il reçoit le comité de rédaction du journal à qui il annonce s'être entendu avec Khairallah, ce qui sème la zizanie au sein du groupe. Bourguiba demande alors des explications à ce dernier, qui confirme la rencontre avec le résident général. Le comité de rédaction exige en réponse d'assurer la direction du quotidien mais, devant le refus de Khairallah, décide de quitter le journal. Ils restent cependant en contact et se retrouvent de temps en temps pour s'attabler au café de la Kasbah ou au restaurant Baghdad, réputé pour sa qualité, en compagnie d'amis socialistes français et tunisiens dont le pharmacien Ali Bouhageb. De longs débats et discussions se déroulent lors de rencontres qui débouchent sur l'idée de créer un nouveau journal, le fait de ne plus pouvoir s'exprimer leur manquant cruellement.. Dans ce cadre, un comité de rédaction est formé avec Habib et M'hamed Bourguiba, Bahri Guiga, Tahar Sfar, Mahmoud El Materi et Ali Bouhageb, qui fait également office de gérant de la société éditrice. C'est donc dans un contexte de crise économique dont les masses populaires sont principalement victimes, que le journal L'Action tunisienne publie son premier numéro le . Déçus par la modération résignée de leurs aînés, les jeunes nationalistes se déchaînent et prennent la défense du petit peuple..
Affaire des naturalisés tunisiens
Avec la crise économique qui se dissipe et la popularité de la nouvelle génération, les jeunes nationalistes sentent qu'il suffirait d'une bonne cause pour relancer le mouvement nationaliste sur de nouvelles bases. Dans ce contexte, l'affaire des naturalisés tunisiens ne fait que s'imposer comme motif pour le renouveau du mouvement. En effet, les nationalistes s'étaient manifestés avec vigueur, au cours des années 1920 contre la promulgation des lois du qui favorisent l'accès des habitants non-français du protectorat à la nationalité française. Selon la puissance coloniale, elles devaient, à l'époque, faire face à l'accroissement jugé de la colonie italienne par rapport à l'insuffisance de l'immigration métropolitaine.. Les hostilités générées par l'adoption de ses mesures s'estompent peu à peu mais rebondissent au début de l'année 1933 : Le , dès l'annonce du décès à Bizerte d'un musulman naturalisé français, Mohamed Chaabane, des individus se regroupent dans le cimetière musulman avec la ferme intention de s'opposer à l'inhumation du défunt. Ils obtiennent le soutien du mufti de la ville qui délivre une fatwa affirmant qu'en tant qu'apostats, les naturalisés ne peuvent être inhumés dans les cimetières musulmans..
vignette|Une de L'Action tunisienne du 4 mai 1933
Bourguiba décide d'y réagir et mener une campagne dans L'Action tunisienne, partiellement reprise par l'ensemble des journaux nationalistes. Il en témoigne lors de la conférence qu'il donne en 1973 : Nous avons alors entrepris une vaste campagne pour combattre cette thèse [naturalisation] dont la moindre conséquence était de conduire inéluctablement à la francisation de tout le peuple tunisien. Invoquant un verset du Coran, nous avons développé l'argument suivant lequel, en cessant d'être justiciable du tribunal du Charaa, le naturalisé français perdait ipso-facto ses attributs de musulman. L'occasion était d'or, et je l'ai saisie, pour battre le rappel contre la politique de la naturalisation [...] Le peuple était très sensibilisé sur la question. J'en ai profité pour le mobiliser [...] L'événement faisait scandale et il agissait d'une façon salutaire sur l'état d'esprit de la population..
Pour tenter de calmer l'agitation qui se développe dans tout le pays à chaque décès d'un naturalisé, la résidence demande en avril une fatwa au tribunal du Charaâ de Tunis, la plus haute instance religieuse du protectorat. Les cheikhs malikites et hanéfites chargés de l'affaire délivrent une sentence qui ne résout rien : ils maintiennent le statut d'apostat du naturalisé mais déclarent que si ce dernier se repent, même verbalement, et cela avant sa mort, l'inhumation en terre musulmane lui sera accordée.. La décision des cheikhs provoque la colère des nationalistes, alors que des émeutes éclatent à Kairouan et Tunis.. La campagne menée par la nouvelle génération de nationalistes mène la résidence à prendre deux décisions en deux temps : en premier lieu, elle cède du terrain en décidant que les naturalisés seront enterrés dans des lieux de sépulture particuliers, qui s'avèrent être des ghettos les excluant de la communauté. Dans un second temps, le résident général François Manceron promulgue des décrets jugés par Joachim Durel, lui accordant le pouvoir d'emprisonner par simple arrêté tout nationaliste et de suspendre tout journal ou association .. Cette victoire galvanise les militants qui réclament la convocation d'un congrès extraordinaire du Destour. Celui-ci se tient les et à la rue de la Montagne à Tunis. Auréolés de la victoire de leur campagne de presse, tout le groupe de L'Action tunisienne est élu à l'unanimité à la commission exécutive du Destour. Leur nouvelle place importante au sein du parti leur permet d'obtenir une solide position et d'influencer la formation dans le but d'unir toutes les tendances au sein d'un front nationaliste..
vignette|Habib Bourguiba à la tête de la délégation protestataire.