Le Parti péroniste féminin (en espagnol Partido Peronista Femenino, en abrégé PPF) était un parti politique argentin, créé en 1949 et dissous en 1955, dont seules les femmes étaient admises à être membre. Le parti eut pour première présidente Eva Perón et s’était vu garantir une part de 33 % de tous les mandats politiques que réussirait à enlever le mouvement péroniste (les deux autres tiers échéant aux syndicats et au secteur politique masculin).
L’émergence de ce parti exclusivement féminin s’explique d’une part par la prise de conscience que l’octroi récent du droit de vote aux femmes ne suffirait pas à réaliser leur pleine émancipation politique, d’autre part par une double circonstance propice : la virulence des débats masculins au sein du péronisme, virulence considérée comme incompatible avec la nature féminine, et la montée en puissance de la figure d’Eva Perón, d’ailleurs aussitôt pressentie comme présidente du nouveau parti en gestation.
Le PPF tint son congrès fondateur en , en parallèle avec le congrès de refondation du Parti péroniste (masculin). Sa doctrine se réduisait à quelques principes, dont le premier, fondamental, portait que le parti agirait en accord avec la doctrine et la figure de Juan Perón, à l’entier service du líder et de la Nation, et le deuxième prescrivait que le parti n’eût qu’une seule dirigeante, à savoir Evita. Le parti, indépendant du Parti péroniste (masculin), resterait cependant un pilier à part entière du mouvement péroniste, au même titre que le parti masculin et le secteur syndical.
La situation inédite d’un nouveau parti politique indépendant mais restant sous l’égide d’un autre parti déjà en place nécessita une construction législative ad hoc controversée et vivement critiquée par l’opposition. Le PPF fut dissous à l’avènement de la dictature militaire de septembre 1955.
Contexte Après avoir obtenu le droit de vote pour les femmes en 1947, Eva Perón s’avisa que l’existence seule de cette loi ne suffisait pas à assurer que des femmes figurent aussi parmi les candidats susceptibles d’être élus. C’est pourquoi elle décida en 1949, conjointement avec d’autres femmes ayant joué quelque rôle politique en Argentine depuis 1945, de fonder le Parti péroniste féminin.
Après les journées politiques agitées de la réforme constitutionnelle et les bouleversements dans la composition du Conseil supérieur du Parti péroniste (CSPP), les dirigeants du Parti péroniste (PP) allaient orienter désormais tous leurs efforts vers l’organisation du premier congrès du parti, appelé e.a. à ouvrir la voie à l’inclusion des femmes dans les processus de décision. En particulier, il s’agissait alors également de déterminer s’il serait possible d’intégrer le groupe féminin dans la structure de parti existante, mais, ainsi que nous le verrons, la décision finale tendra à les adjoindre au Parti péroniste sous forme d’une section séparée.
Aussi la première mission du nouveau CSPP sera-t-elle de mettre sur pied la première assemblée nationale du Parti péroniste afin de jeter les bases de l’organisation définitive de ce parti, et de résoudre notamment la question principale de l’espace respectif qu’il y aura lieu d’attribuer aux différents secteurs composant le péronisme, c'est-à-dire les politiques et les comités (syndicalistes etc.), sans que, pour l’heure, il ne fût question encore de la place à assigner aux femmes, §2..
Jusqu’à fin 1949, devant l’impossibilité de trouver des solutions organisationnelles durables aux dissensions internes, le Parti péroniste s’appliqua dans un premier temps à centraliser davantage encore le pouvoir. Cependant, les projets tendant à construire un parti ouvrier à la manière du Parti travailliste britannique ou sur le modèle d’un parti classique dans la tradition du radicalisme s’évanouirent bientôt pour faire place à une tripartition fonctionnelle entre syndicalistes, politiques et, plus tard, les femmes, c’est-à-dire les futures branches (« ramas »), dont l’identité et le type de lien à établir entre eux allaient différer de ce qu’ils étaient auparavant. En d’autres termes, le justicialisme ne put résoudre le problème de concevoir un mode d’organisation en mesure d’englober la diversité sociale et politique des membres du Parti péroniste qu’en assumant pleinement sa diversité interne et en la reflétant dans son organigramme, §24..
Raisons de la création d’un parti féminin
D’ jusqu’au milieu de 1949, les femmes avaient considérablement augmenté leur degré de participation aux affaires politiques ; toutefois, invitées à s’abstenir de s’impliquer dans les luttes internes entre secteurs au sein du Parti péroniste, elles avaient besoin par conséquent d’un lieu particulier, d’un espace propre, vu en effet qu'il était escompté qu'elles se comporteraient en politique d’une façon différente, compte tenu de la nature des femmes et de leur inexpérience sur ces terrains de lutte, §23..
Le Parti péroniste féminin (en abrégé PPF) fut le produit d’une double circonstance qui porta à considérer que la meilleure option était de fonder un parti pour femmes exclusivement : d’abord, ainsi qu'il vient d’être indiqué, l’atmosphère conflictuelle dans laquelle se trouvait plongé le Parti péroniste dans les premières années de son existence faisait qu’il apparaissait impensable que les femmes eussent à prendre place dans la même structure que les hommes ; ensuite, et en même temps, il y eut l’élément déterminant de l’ascension de la figure d’Eva Perón, non plus déjà dans un rôle de Première dame, mais comme dirigeante politique ayant su acquérir un pouvoir jusque-là impensable pour une femme au milieu du .
Les déléguées au congrès fondateur n’étaient ni les initiatrices, ni n’eurent voix au chapitre dans la définition de la structure d’organisation du nouveau parti, et la seule chose qui les maintiendra unies sera l’impératif de fidélité à la cheffe comme autorité unique d’un parti encore en devenir. Dans les mois suivant le congrès fondateur, le PPF se transformera en un parti où la symbiose entre l’architecture organisationnelle et la personnalité fondatrice d’Eva Perón sera totale et absolue, condition sine qua non du pouvoir charismatiqueÁngelo Panebianco, Modelos de partido, organización y poder en los partidos politiques, Alianza Universidad, Madrid 1990, ..
Congrès du Parti péroniste vignette|Eva Perón, première présidente du Parti péroniste féminin.
Les délégués au congrès du Parti péroniste de 1949, choisis directement par les instances de décision du parti, étaient en majorité des députés des assemblées provinciales, d’anciens membres des corps constitués nationaux, des membres du parti occupant des postes dans les organismes provinciaux du parti, et des cadres du parti susceptibles d’apporter une « contribution positive à l’assemblée »Selon un article dans le quotidien El Día de La Plata du 6 juin 1949, cité par , §2.. Les déléguées (féminines) en revanche étaient toutes des femmes connues d’Eva Perón ou des personnes de haute confiance comme Elena Caporale, l’épouse de Domingo Mercante. C’étaient, de façon générale, des ouvrières, des employées, des présidentes ou membres des centres civiques féminins, des adhérentes de la fondation Eva Perón, des universitaires et des professionnelles. Le , le congrès tint sa cérémonie d’ouverture au Luna Park de Buenos Aires, cérémonie à laquelle assistèrent, outre les délégués (masculins), déléguées (féminines), qui furent disposées à part. Eva Perón prit place dans la première rangée, aux côtés des principales personnalités du gouvernement, non cependant dans le rôle de Première dame, mais à titre d’une des dirigeantes d’une force politique en gestation.
Le plus important et le plus substantiel de ce congrès fut que les femmes allaient exercer une activité politique avec les mêmes droits et devoirs que les hommes, ainsi que Perón s'attacha à le souligner au début de son discours, §3..
Depuis lors toutefois, et dès le lendemain, les hommes et les femmes péronistes se réunirent et travaillèrent séparément. La branche masculine commença ses délibérations dans le Parque Norte sous la présidence d’Alberto Teisaire. Evita, seule femme invitée à l’assemblée masculine, prononça un discours d’un contenu nettement politique où elle exposa le dessein de la nouvelle organisation féminine et se justifia en signalant que jamais il ne s’agira de soutenir tel ou tel cercle, attendu que pour elle n’existaient que des péronistes, qu’ils fussent hommes ou femmes. Pour sa part, insista-t-elle, elle n’aurait garde d’en agir comme une « politicarde » (politiquera), avec son lot d’intrigues et de bassesses, proclamant que :
Elle ajouta que le futur PPF ne chercherait pas à occuper des « positions publiques », l’objectif restant en effet d’« apporter des valeurs spirituelles et morales au parti des hommes ». De plus, elle indiqua que le mouvement qu’elle se proposait de constituer resterait strictement au service du péronisme et se consacrerait exclusivement à l’aide sociale. Elle estima enfin que la femme devait commencer à s’acquérir progressivement le « droit de construire une patrie grande et juste ». Néanmoins, l’implication envisagée des femmes dans la politique provoqua, tant au sein du péronisme que dans l’opposition, une certaine incertitude et quelque crainte, de même que des doutes quant à leur comportement lors des élections futures, outre le risque pour les hommes de voir leurs ambitions électorales compromises. Le discours officiel lors de ce congrès masculin cependant laissa entendre que les femmes ne feraient pas de politique, mais seulement de l’action sociale, au motif que « c’est ce que nous avons dans le sang ». Elles se feraient membres du parti féminin non par ambition personnelle mais pour accomplir un engagement social, spécifiquement féminin, à l’image de l’œuvre sociale que réalisait à cette même époque Eva Perón, §5..
Congrès fondateur du PPF Les femmes pour leur part tinrent leurs réunions au Théâtre national Cervantes, dans le centre de Buenos Aires, théâtre dont la façade avait été ornée des portraits de Perón et d’Evita flanquant les blasons de toutes les provinces et territoires de l’Argentine, pour manifester la représentativité nationale de ce congrès. La presse fut interdite d’entrée, et toute l’information fut dispensée par le sous-secrétariat à l’Information et à la Presse de la Présidence de la Nation. Le retentissement de l’assemblée féminine fut tel que le lendemain le quotidien La Nación, habituellement peu enclin à diffuser les nouvelles du parti au pouvoir, en fit le sujet de sa une, §6..
Juan Perón s’étant décommandé, ce fut Domingo Mercante qui se rendit à la session d’ouverture et qui, au nom du chef de l’État, donna le coup d’envoi des travaux du congrès. Après avoir donné lecture d’un salut envoyé par Perón, il vint ensuite à évoquer l’œuvre de la femme au sein du péronisme. Ayant abondamment recours au langage militaire, et s’évertuant, par l’emploi des verbes et par l’intonation, à conférer une teinte espagnole à son discours, il indiqua que dans la lutte pour le bien de la patrie, le foyer devait certes être pour les femmes « le quartier général », mais non l’unique « champ de bataille », car aujourd’hui la scène politique en était devenue un également pour les femmes, hissant ainsi dorénavant celles-ci au rang de « gardiennes du foyer national », §7..
vignette|200px|Le Théâtre national Cervantes de Buenos Aires, où se tint en août 1949 le congrès fondateur du PPF.