Le déni (en allemand: Verleugnung) est le refus inconscient de prendre en compte une partie de la réalité, vécue comme inacceptable par l'individu. En psychanalyse, c'est un mécanisme de défense, par lequel le sujet refuse de reconnaître la réalité d'une perception ressentie comme menaçante et/ou traumatisante.

Sigmund Freud recourt à la notion de déni assez tardivement dans son œuvre, plutôt dans les domaines du fétichisme et de la psychose.

Origine étymologique du terme et définitions

« Déni » en français, Verleugnung en allemand, traductions françaises Le « déni » est, selon le Dictionnaire historique de la langue française, un apparu vers 1250 et signifiant d'abord , qu'on rencontre en 1667 dans l'expression juridique « déni de justice ». Au (1160), « dénier » (du latin denegare : ) avait d'après Le Robert le , devenu moins courant aujourd'hui que le sens attesté à l'époque et resté en usage de . Pour Bardou, Vacheron-Trystramb et Cheref, le mot « déni » est déjà utilisé dans le contexte du droit au moins depuis le . Le droit français moderne l'utilise encore, avec un sens restreint, plutôt dans la jurisprudence.

Le Robert observe que . Étymologiquement, le substantif allemand de genre féminin Verleugnung (formé sur verleugnen) remonte à une racine en moyen/ancien allemand (mhd/ahd) qui l'apparente à Lüge (mensonge), lügen (mentir)Duden Etymologie (Der grosse Duden Volume 7), Mannheim, Dudenverlag, 1963, entrée : « leugnen », .. Les champs sémantiques de Verleugnung en allemand et de « déni » en français ne se recouvrent qu'en partie Traductions en français du verbe verleugnen: (re)nier, démentir; désavouer (au sens de « ne pas reconnaître »), traductions de Verleugnung: reniement, démenti, dénégation; désaveu. Traductions en allemand de « déni »: Bestreitung (terme juridique); Verweigerung, traductions en allemand de « dénier »: ab=leugnen, ab=streiten; verweigern (Weis Mattutat. Dictionnaire Allemand-Français, entrées: verleugnen / Verleugnung et « Déni » / « dénier », Harrap's (Klett Verlag, 1988), London - Paris - Stuttgart, 1989, , )..

« Déni », interférence de « (dé)négation »

Bertrand Penot note que le mot allemand Verleugnung peut être aussi traduit en français par « désaveu ». Jacques Lacan préfère traduire Verleugnung par « démenti », sans se servir de ce terme dans le domaine des psychoses où il privilégie la qu'il traduit par . Le « déni », en tant que serait à distinguer de la (Verneinung) que Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis rapportent à la « négation » . En 1989, dans Traduire Freud et dans le cadre des nouvelles traductions des Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, Jean Laplanche ne maintient pas l'ancienne traduction de Verneinung par « (dé)négation » de Laplanche et Pontalis en 1967, : le texte de Freud « die Verneinung », écrit Laplanche, a en effet .

Chez Laplanche et Pontalis, le choix en 1967 de la traduction de Verleugnung par déni, par rapport à dénégation, repose sur la prise en compte des distinctions suivantes : ; déni ne porte pas seulement , mais aussi , et dans ce dernier cas, il s'agit d'un comme pour un déni de justice ou un déni d'aliments: le refus est illégitime.

Définitions Le déni peut désigner un mécanisme de défense pour traiter les conflits intrapsychiques et le rapport avec le monde extérieur. Selon Laplanche et Pontalis, le terme « déni » (Verleugnung) est : il s'agit d'un . Sigmund Freud recourt à ce terme assez tardivement dans son œuvre, notamment dans les domaines du fétichisme et de la psychose. D'après André Bourguignon, la notion de déni inclut la scotomisation, processus faisant que le névrosé nie l'existence de faits qui ont été vécus mais qui lui sont intolérables. Bourguignon et Manus (1980) parlent aussi d' pour décrire ce qu'est le déniBourguignon A & Manus A (1980) Hallucination négative, déni de la réalité et scotomisation. In Annales Médico-Psychologiques| février| Elsevier Science. Jean Bergeret considère que le terme s'étend à la réalité perceptive dans son ensemble et se rapporte généralement aux structures psychotiquesJean Bergeret (psychanalyste) et coll., Abrégé de psychologie pathologique, Paris, Masson, collection Abrégés, , 2008, .. Bardou, Vacheron-Trystramb et Cheref (métaphoriquement) sont d'avis qu'une réalité reste déniée tant qu'elle reste non-métabolisable sur le plan psychiqueBardou, H., Vacheron-Trystram, M. N., & Cheref, S. (2006), « Le déni en psychiatrie », in Annales Médico-psychologiques, mars, revue psychiatrique (Vol. 164, No. 2, ), Elsevier Masson.. Pour les mêmes auteurs, lorsque le déni n'est pas structurel, comme dans le cas de la perversion, il semble réversible et accessible aux soins. Dans son ouvrage Figures du déni, Bernard Penot observe que ce mécanisme est souvent associé au clivage du MoiPenot B (2012) Figures du déni, Érès, extraits. Sur le plan clinique, Ionescu, Jacquet et Lhote décrivent comment la personne dans la dénégation passe alors à une phase d'acceptation de la réalité, souvent après avoir pu formuler son ressenti qui est une source de conflit (correspondant à un désir, une pensée, un sentiment jusqu'alors refoulé) ; elle le met à distance en niant qu'il lui appartient.. Chez André Green, Quatrième de couverture de : André Green, Le travail du négatif, Paris, Éditions de Minuit, 1993 , avec sur le site des Éditions de Minuit, consulté le 8 août 2019, un extrait de Monique David-Ménard, « Entre Freud et Hegel. Comment André Green, psychanalyste, explore en philosophe les facettes du "négatif" dans la vie psychique et ses relations au réel », Journal Le Monde, 17 décembre 1993, .

Des auteurs comme Coste, Costey et Tangy (2008) différencient la « dénégation » (qui renverrait pour eux à la psychanalyse et à la constitution du sujet de la psychose) du « déni » que mobilisent certains chercheurs en sciences sociales : la dénégation correspondrait à un ayant des causes psychiques plus inconscientes, alors que le déni mobiliserait davantage la volonté, dans un refus proactif de voir la réalité, le déni étant alors « plus contextuel »Coste, F., Costey, P., & Tangy, L. (2008). Consentir : domination, consentement et déni. Tracés. Revue de sciences humaines, (14), 5-27.. Pour ces auteurs, le déni est parfois un opposé du consentement.

Concept de déni chez Freud Perla Dupuis-Elbaz souligne que le déni fait l'objet d'une élaboration progressive par Freud qui en aborde le mécanisme avec le déni de la spécificité sexuelle féminine par le petit garçon dans des textes de 1905 et 1908. Selon Plon et Roudinesco, la notion de déni apparaît pour la première fois chez Freud en 1923, dans un article sur l’organisation génitale infantile, puis est lié à la reconnaissance d'une réalité manquante dans la différence des sexes, pour devenir enfin un mécanisme propre à la psychose par opposition au refoulement dans la névrose, où le psychotique nie la réalité pour en reconstruire une sur le mode hallucinatoire. À la suite d'échanges sur la scotomisation avec René Laforgue en 1927, Freud fait du déni un mécanisme pervers où le sujet se reconnaît dans deux réalités contradictoires : l'absence de pénis chez la femme est à la fois refusée et reconnue. Le clivage du moi renvoie ainsi non seulement à la psychose mais également à la perversion. Perla Dupuis-Elbaz fait remarquer que dans l'article de 1923 sur l'organisation génitale infantile, Freud emploie le terme « nier », celui de déni n'est utilisé en tant que tel qu'à partir de 1925.

Étapes Entre 1924 et 1938 — d'après Laplanche et Pontalis — les références au processus désigné par Verleugnung, au sens où Freud va employer le terme Verleugnung, sont assez nombreuses, même s'il faut attendre 1938, pour en trouver , dans l' Abrégé de psychanalyse (Abriss der Psychoanalyse) .

Dans L'organisation génitale infantile (Die infantile Genitalorganisation, 1923), Freud commence à décrire la Verleugnung en relation à la castration: devant l'absence du pénis chez la fille, il écrit que les enfants . Peu à peu, ils tiendront l'absence du pénis pour un résultat de la castration.

Dans Quelques conséquences psychiques de la différence des sexes (Einige psychische Folgen des anatomischen Geschlechtsunterschied, 1925), le déni vaut pour la petite fille comme pour le petit garçon, et Freud : , écrit-il, en ajoutant que si le processus , par contre chez l'adulte, il . En 1924, dans La perte de la réalité dans la névrose et la psychose (Der Realitätsverlust bei Neurose und Psychose), Freud précise en quoi le déni, qui constitue , dans la mesure où il s'oppose au refoulement chez le névrosé: tandis que .

À partir de 1927, . Dans son étude sur cette perversion (Le fétichisme [Fetischismus], 1927), il montre . Cette coexistence indique (Spaltung, Zwiespältigkeit) du sujet.

Dans les textes de 1938, Le clivage du moi dans le processus de défense (Die Ichspaltung im Abwehrvorgang, 1938) et l' Abrégé de psychanalyse (Abriss der Psychoanalyse, 1938), la notion de clivage désormais mise en place . Le clivage du moi , où le déni, qui est celui d'une perception, porte sur la réalité extérieure: il s'agit alors de la .

Jacques Lacan et le déni

Selon Perla Dupuis-Elbaz, Lacan, dans le cadre de la psychose, a mis en avant le terme de qu'il a traduit par « forclusion » tandis qu'il traduisait par « démenti » et qu'il voulait utiliser dans le cadre des rapports entre analysant et analyste. Dans une conférence de 1968, il rattache également la à la , la « division du sujet ». La position de l'analyste peut se rapporter partiellement au clivage impliqué dans le déni : l'analyste prend la place de « sujet supposé savoir » alors même que le déroulement de la cure visera à l'en déloger. Selon Jacques Adam, en 1975, Lacan rattache également le démenti au réel.

Pour Jacques Adam, la tel que le comprend Lacan, est un mécanisme d'un inconscient rusé () dont Freud n'a pas pu terminer l'exploration et auquel Lacan a proposé, pour échapper aux ambiguïtés freudiennes, .

Notes et références

Voir aussi

Bibliographie

Textes psychanalytiques de référence Sigmund Freud « L'organisation génitale infantile » (1923), in La Vie sexuelle, Paris PUF, 1959, p. 113-116 ; OCF.P, XVI, p. 303-311 « Névrose et psychose » (1924), trad. D. Guérineau, Paris, puf, 1971, p. 283-286 ; OCF.P, XVII, p. 1-7. « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose » (1924), trad. D. Guérineau, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 299-303 ; OCF.P, XVII, p. 35-41 « La négation » (1925), trad. J. Laplanche, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, puf, 1971, p. 135-139 ; OCF.P, XVII, p. 165-171 « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), trad. D. Berger, J. Laplanche et al., in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, p. 123-132 ; OCF.P, XVII, p. 189-202. « Le fétichisme » (1927), trad. D. Berger, J. Laplanche et al., in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, p. 133-138 ; OCF.P, XVIII, p. 123-131. « Le clivage du moi dans le processus de défense » (1938), trad. Roger Lewinter et J.-B. Pontalis, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1971, p. 283-286. Abrégé de psychanalyse (1938), trad. F. Robert et F. Kahn, OCF.P, XX,

Études psychanalytiques

Monique David-Ménard, « Entre Freud et Hegel. Comment André Green, psychanalyste, explore en philosophe les facettes du "négatif" dans la vie psychique et ses relations au réel », Journal Le Monde, , extrait sur le site des Éditions de Minuit à propos de Le travail du négatif d'André Green, Ed. de Minuit, Coll. « Critique », site consulté le ,

.

.

Bernard Penot, Figures du déni, Érès, 2012.

Autres sources Vitoria Bedos, Le déni, Editions Plon, 2007 Daniel Gaxie, « Déni de réalité et dogmatisme de la doxa », In: Revue française de science politique, année, , 1994, | https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1994_num_44_5_394870

Articles connexes Clivage du Moi La Négation

Liens externes