vignette|Affiche glottophobe américaine des années 1940, accrochée dans les bureaux de poste et les bâtiments gouvernementaux pendant la Seconde Guerre mondiale..

La discrimination linguistique ou glottophobie est une forme de discrimination fondée sur la langue. Elle est aussi appelée glottophobie (discrimination linguistique de toutes sortes (accent, xénophobie linguistique, préférence linguistique, préjugé linguistique), linguicide, racisme linguistique, injustice linguistique ou inégalité linguistique).

La discrimination linguistique se produit lorsque les plus forts, les plus riches et les plus instruits parlent dans leur langue à tous les autres, et que ces derniers doivent comprendre et répondre s'ils le peuvent. Cela se produit souvent dans les organisations internationales, les entreprises et généralement dans nos sociétés.

Les liens entre les langues (et leurs locuteurs) s’inscrivent souvent dans des contextes d’inégalité sociale ou économique, de discrimination, de diglossie ou de conflitGeorgina Fraser et Salome Landivar, Première rencontre internationale de traducteurs et interprètes de langues autochtones et minoritaires, Translatio, , 2020. Les langues peuvent être un moyen de pouvoir et de discrimination. L’existence au sein des sociétés d'une hiérarchie des langues (et de leurs locuteurs), doublée du rejet de ceux qui parlent en dehors de la norme, emporte des conséquences sur de nombreux plans : politiques, sociaux, culturels, scolaires, psychologiquesPhilippe Blanchet, Stéphanie Clerc Conan, Je n’ai plus osé ouvrir la bouche… Témoignages de glottophobie vécue et moyens de se défendre, Lambert-Lucas, le.

La discrimination linguistique est souvent méconnue de ceux qui pratiquent la discrimination et même de ceux qui sont victimes de discrimination. L'article 2 de la Déclaration universelle des droits de l'homme « condamne clairement le déni des droits humains linguistiques aux peuples, groupes, groupes ethniques, petites communautés faibles et politiquement sans influence ; et affirme positivement la nécessité de lutter contre la discrimination linguistique », indique le message. Il définit donc la discrimination linguistique, qui se produit « lorsque des personnes plus fortes, plus puissantes, plus instruites, plus riches parlent dans leur langue maternelle à d'autres personnes qui parlent d'autres langues, qui doivent essayer de comprendre et essayer de répondre si elles en sont capables »(fr) L'espéranto et l'ONU, Bulletin du Bureau de l'UEA (Association Universelle d'Espéranto) auprès des Nations Unies, p.4, numéro 72, septembre-octobre 2024..

Terminologie et définitions

Discrimination linguistique Le terme discrimination linguistique est utilisé pour caractériser les exclusions ou discriminations dont fait l’objet une personne en raison de sa façon de parler une langue (par exemple avec un accent régional), ou du fait de parler une langue peu valorisée (p.ex. une langue régionale). Ces discriminations sont souvent sous-tendues par des mécanismes de domination complexes et multiformes dont la dimension linguistique n’est qu’un des aspectsMarielle Rispail, « Philippe Blanchet, Discriminations : combattre la glottophobie », sur le site de la Revue de linguistique et de didactique des langues (Lidil), 53 | 2016, mis en ligne le 01 janvier 2017, consulté le 23 mars 2018. URL : http://journals.openedition.org/lidil/4015.

Un système de domination linguistique est souvent perçu comme « normal » et accepté y compris par ceux qui sont dominés et qui n’y voient pas d’alternative.

Le , un projet de loi constitutionnelle est présenté en Conseil des ministres, afin de modifier la Constitution pour que la France puisse ratifier la charte européenne des langues régionales ou minoritaires et ainsi mieux combattre les situations de « discrimination » linguistique. Néanmoins, la charte n'a pas pu être ratifiée, car le projet de loi a été rejeté par le Sénat le Projet de loi constitutionnelle autorisant la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires sur LégifrancePosition de la France sur la charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Dans le livre The Discovery of France, Graham Robb fait allusion à un pays à identités plurielles - linguistiques, culturelles - qui a été linguistiquement « colonisé » par la pratique d'une politique centralisée et autoritaire qui a infligé manu militari la langue française aux différentes cultures et communautés non francophones(anglais) Andrew Hussey, Liberty, equality... and grim reality -The Discovery of France, The Guardian, le 9 septembre 2007, consulté le 7 mai 2017., dans une France où, un siècle plus tôt à peine, le français était une langue étrangère pour la majorité de la populationGraham Robb, Une histoire buissonnière de la France, , (pdf).

Glottophobie Le terme glottophobie est un néologisme utilisé pour définir la discrimination linguistique. Il a été forgé en 1998 par Philippe Blanchet, sociolinguiste et professeur à l’université de Rennes 2, pour désigner les « discriminations linguistiques de toutes sortes » qu’il définit ainsi : « le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion, de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondée sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langue) usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques (et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes) ». Le mot fait son entrée dans Le Petit Robert en 2023..

La glottophobie est « une discrimination qui est basée sur le langage ou certaines langues, qui fonctionne par un mécanisme qui consiste à rejeter, à considérer comme inférieures et à traiter certaines personnes différemment par rapport aux autres pour des motifs arbitraires et injustes, en raison de leur langue maternelle ou leur manière de parler une autre langue à un moment donné, de leur langage (vocabulaire, grammaire, accent), et à se sentir supérieur à ces personnes ».

La glottophobie tend à causer des difficultés d’apprentissage et d'usage d’autres langues que la langue dominante unique.. Par exemple, un élève du système scolaire néerlandophone en Belgique témoigne : « je ne suis pas autorisé à parler français à l’école » mais « à la maison, je n’ai pas le droit de parler néerlandais »(en) Lisa Bradshaw, Summit looks at use of Dutch in Brussels, Flanders Today, le 22 janvier 2019, consulté le 20 février 2019.. La glottophobie tend aussi à survaloriser un monolinguisme. Pourtant on sait de façon sûre que les gens qui grandissent plurilingues, quelles que soient les langues concernées, apprennent en général beaucoup plus facilement d’autres langues que les personnes monolingues.

Xénophobie linguistique La glottophobie constitue une forme de xénophobie à l’encontre d'une personne ou d'un groupe ethnique en raison de son ignorance ou de sa méconnaissance de la langue. Elle se caractérise par des situations de préférence ou d’injustice fondées sur la langue à l’égard d’une personne ou un groupe ethnique(russe) Zherebilo Tatiana Vasilyevna, УЩЕМЛЕНИЕ ЯЗЫКОВЫХ ПРАВ (ЯЗЫКОВАЯ ДИСКРИМИНАЦИЯ), Словарь языковых терминов (destruction des droits linguistiques (discrimination linguistique), Dictionnaire des termes linguistiques), Nazran: Pilgrim LLC, 2010, , ..

Elle constituerait ainsi une violation des droits linguistiques (notion promue par certaines ONG). Comme d’autres formes de discrimination, elle peut se manifester tant au niveau individuel qu'au niveau d’une société entière, d’institutions ou d’un état, discriminant à la fois la langue maternelle d'un individu ou d'un groupe d'individus et les caractéristiques individuelles de leur discours, telles que l'accent, le vocabulaire, la syntaxe, etc.

Accent Concernant l'accent des locuteurs de langues maternelles, l'accent dit « neutre » est celui de la classe sociale au pouvoirMichel Feltin-Palas, "En danger", "langue de la liberté"... Neuf idées reçues sur le français, L'Express.. Ou, dans un pays comme la France, il peut s'agir de celui pratiqué par les locuteurs vivants dans la capitale ; ainsi en va t-il de l'accent parisien, diffusé largement par les médias, et qui pourtant diffère du français standard..

La loi française, à travers le code pénal et le code du travail, sanctionne les discriminations fondées sur l'accent, avec des peines allant jusqu'à trois ans de prison et d'amendeCamélia Echchihab, Glottophobie : leur accent ne les pénalisera plus au travail grâce à une nouvelle loi, Les Echos, 6 décembre 2020..

La discrimination semble être indépendante du fait que l'accent du locuteur soit perçu comme « souhaitable » ou non. Par exemple, une étude a montré que des gens étaient plus intéressés à recevoir un bon pour un café s'ils écoutent un message d'un locuteur natif plutôt que celui d'une personne avec un accent étranger, même si l'accent étranger est « souhaitable (par ex. anglais)(en) Shiri Lev-Ari, Here’s why people might discriminate against foreign accents – new research, The Concversation.. Autre exemple : les anglophones asiatiques rencontrent des problèmes sur le marché du travail en raison de leurs accents, ce qui n'est guère le cas des locuteurs scandinaves(en) Jenkins, Jennifer (2007): English as a lingua franca: Attitude and identity. , Oxford University Press, , .

Linguicide Au milieu des années 1980, les linguistes Jim Cummings, Tove Skutnabb-KangasSkuttnab-Kangas, Tove & Robert Philippson, (1989), Mother Tongue : the theoretical and sociopolitical construction of a concept, in : Ammon, Ulrich, (1989), Status and function of languages and language varieties, . Berlin, New York: Walter de Gruyter & Co. et Robert Philipson(néerlandais) Marc van Oostendorp, Het Engels is geen lingua nullius (l'anglais n'est pas une langue nullius (de 'no man's land'), Neerlandistiek, le 30 novembre 2017, consulté le 2 janvier 2018. ont lié l'idée de la discrimination à l'encontre des personnes en raison de leur langue maternelle' avec le concept de linguicideDans d'autres langues, on parle de linguizismus (allemand), lingwicyzm (polonais) ou lingvismo (espéranto), car dérivé de l'anglais linguicism., défini comme préférant ce terme à une expression comme 'la mort des langues'La mort des langues., puisqu'il s'agit d'un processus actif. Marc van Oostendorp, linguiste néerlandais, lie cette question au l'idéologie monolingue pour des raisons historiques et politiquesBritta Scchneider, Linguistic Human Rights and Migrant Languages: A Comparative Analysis of Migrant Language Education in Great Britain and Germany (Britta Scchneider, Droits linguistiques de l'homme et langues migrantes: analyse comparative de l'enseignement des langues immigrées en Grande-Bretagne et en Allemagne).. Un exemple illustrant cette problématique du monolinguisme est celui des familles linguistiquement mixtes qui ne transmettent plus leurs propres langues à leurs enfants(nl) Marc van Oostendorp, Het Engels is geen lingua nullius (l'anglais n'est pas une langue nullius), revue Neerlandistiek, le 15 juin 2017, consulté le 22 janvier 2019. au profit d'une langue jugée économiquement et culturellement(en) Aamna Mohdin, "Even after Brexit, English will remain the language that holds the EU together" (Même après le Brexit, l'anglais restera la langue qui unit l'UE), Quartz, le 5 mai 2018, consulté le 22 janvier 2019. plus valorisante. Il s’agit évidemment de processus dynamique car l’importance relative des langues dans le monde varie énormément en raison des rapports de forces historiques, démographiques, politiques et technologiques(en) Shahar Ronena, Bruno Gonçalvesb, Kevin Z. Hua, Alessandro Vespignanib, Steven Pinkere et César A. Hidalgo, Links that speak: The global language network and its association with global fame, PNAS, 30 décembro 2014. culturelles et économiques.