Le congrès de la rue du Tribunal est le deuxième congrès du Néo-Destour après celui de Ksar Hellal. Il est organisé du au à Tunis et marque le de la ligne politique du parti.

En , la chute du gouvernement de Léon Blum marque l'échec des négociations avec la France sur l'émancipation de la Tunisie. C'est dans ce contexte qu'éclatent les divergences entre modérés — dirigés par Mahmoud El Materi — et radicaux — menés par Habib Bourguiba — déjà apparus lors de l'internement des leaders à Bordj le Bœuf, à la suite de la répression de 1934. De même, Bourguiba, qui bénéficie du soutien des jeunes, désire avoir la mainmise sur le parti dont il est le cofondateur. Le Néo-Destour, qui a connu une large expansion depuis sa fondation, estime devoir tirer une leçon de ce dialogue avorté.

C'est dans ce cadre qu'a lieu le congrès de la rue du Tribunal, qui se solde par la victoire des radicaux, la réduction du rôle des membres fondateurs en faveur de Bourguiba, le retrait du préjugé favorable accordé à la France et le durcissement de la ligne politique du parti illustrés par les événements du 9 avril 1938.

Contexte De la répression au dialogue

Dès 1925, des réformes importantes sont envisagées en Tunisie.. Par la suite, de 1934 à 1937, le paysage politique tunisien change radicalement à deux reprises : les méthodes adoptées lors du congrès de Ksar Hellal ne tardent pas à attirer les foudres du résident général de France, Marcel Peyrouton, qui opte pour une politique répressive. Avec la crise économique qui sévit, Peyrouton est conscient que le Néo-Destour ne pourrait que soulever la population, vivant dans de dures conditions, grâce aux nouvelles méthodes de ce parti et à la popularité grandissante dont il bénéficie. C'est dans ce cadre qu'il décide d'interdire tous les journaux de gauche encore publiés, notamment Tunis socialiste et les Français L'Humanité et Le Populaire, le . Le , des rafles sont organisées à l'encontre des dirigeants des principaux partis politiques du pays à savoir les deux Destour et le Parti communiste.. C'est dans cette atmosphère que Habib Bourguiba, Mahmoud El Materi et M'hamed Bourguiba sont envoyés en résidence surveillée à Kébili, Ben Gardane et Tataouine.. Ils sont vite rejoints par Salah Ben Youssef, Tahar Sfar et Bahri Guiga, face au maintien de l'agitation. et déportés à Bordj le Bœuf, le .. À Tunis, le parti est décapité et toute tentative de réorganisation est éventée. Cependant, l'agitation perdure.

Face à la répression inefficace de Peyrouton et au maintien de la contestation, le gouvernement français le remplace par Armand Guillon, nommé en . Celui-ci rejoint la capitale tunisienne le ., alors que le pays est secoué depuis deux ans par la contestation nationaliste. Guillon favorise le dialogue avec les nationalistes et décide de les libérer, le , du camp pour les assigner à résidence surveillée.. Ce n'est que le que la résidence permet aux opposants de regagner leurs foyers alors que le Front populaire vient tout juste de gagner les élections législatives du .. Les jeunes détenus maintenant libérés peuvent reprendre leur action nationaliste à laquelle la nomination de Léon Blum à la tête du gouvernement français, le profite. Les nationalistes décident de relancer les négociations, malgré les profondes fissures provoquées au sein du Néo-Destour par leur éloignement à Bordj le Bœuf.

Le , le conseil national du Néo-Destour se réunit pour établir une nouvelle politique vis-à-vis du gouvernement français. Il se solde par l'élaboration d'une série de revendications jugées minimales dont il attend une satisfaction rapide. À la fin de la réunion, Bourguiba est envoyé à Paris pour exposer la plate-forme de son parti.. Ses rencontres avec Pierre Viénot, sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, sont fructueuses. Cependant, il s'attire les foudres du Rassemblement français de Tunisie.. À son retour, Bourguiba réunit enthousiastes au parc Gambetta, le . Après leur avoir rendu compte de sa visite, il leur fait part de sa confiance apportée au nouveau résident général qui doit leur permettre de faire évoluer le protectorat vers l'indépendance du pays dans l'orbite de la France.. Le gouvernement du Front populaire prêt à entreprendre le dialogue, Bourguiba rédige alors un document qu'il présente à la coalition gouvernementale, début 1937. Le texte est considéré comme une charte du parti nationaliste qui pèse ses mots pour exprimer ses doléances : œuvrant pour l'indépendance, le mouvement préfère l'utilisation du terme , jugé plus flou et moins choquant, car même si la gauche française apporte sa sympathie aux nationalistes, elle n'abandonne cependant pas le préjugé colonial. Bourguiba définit des revendications à court terme, notamment la baisse des impôts qui écrasent la population, l'arrêt de la colonisation foncière, la réforme de la fonction publique et de la fiscalité.. De même, il négocie le principe de co-souveraineté qui reviendrait aux principes du traité du Bardo.

Mais le mécontentement revoit le jour avec la crise économique qui s'aggrave et la sécheresse persistante, qui ont pour conséquence la famine gagnant principalement le sud du pays. Inquiets de la montée du nationalisme dans ce contexte, les prépondérants alertent alors le résident général sur la dégradation de la situation : .. Pour tenter de calmer les esprits et rassurer les Français, Pierre Viénot se déplace à Tunis en . Le , face aux attentes des deux communautés, il rassure ses compatriotes en déclarant que ., ce qui ne l'empêche pas de leur lancer que .. Les Tunisiens retiennent surtout de son discours sa volonté de les associer à la gestion du pays et à la vie publique tout en encourageant leur embauche dans l'administration et en développant l'instruction.. Le discours est bien accueilli par le Néo-Destour. Bourguiba va même jusqu'à proclamer que pendant qu'El Materi écrit que .. En revanche, le discours est mal accueilli en France où une campagne d'agitation contre le gouvernement du Front populaire se déclenche. En Tunisie, les grands patrons d'entreprises capitalistes s'opposent aux lois sociales adoptées en France, en guise de réponse à cette politique libératrice..

Ascension de Bourguiba à la tête du parti Divergences et désaccords : entre modérés et radicaux Lors de leur éloignement à Bordj le Bœuf, deux tendances, qui ne cesseront de se combattre jusqu'à la tenue du congrès, naissent. En effet, face aux manœuvres de Peyrouton afin d'amadouer les leaders, la tendance représentée par El Materi est favorable au dialogue alors que celle représentée par Bourguiba n'est pas prête aux concessions et désire poursuivre l'action. C'est dans ce cadre, qu'intervient la visite du général Azan, en . Ce dernier leur propose d'écrire une lettre où ils reconnaissent leur abandon des méthodes adoptées en 1934. Tous y sont favorables, sauf Bourguiba qui estime qu'écrire aux autorités françaises démoraliserait ce qui leur reste de troupes.. Il ne signe qu'avec la garantie d'un procès-verbal l'acquittant de toute responsabilité.. Cependant, la lettre n'aboutit à rien. et on leur signifie la prolongation de leur détention.

Aussitôt, les prisonniers adressent une lettre au résident général où ils affirment : . Dans la lettre, quatre des dirigeants nationalistes (El Materi, Sfar, Guiga et Ben Youssef), se résigneraient à être exilés loin de la Tunisie, comme la rumeur en avait couru, si leur sacrifice pouvait décider la France à libérer les autres. Bourguiba, qui ne figure pas parmi les quatre candidats à l'exil, s'empresse de signer la lettre. Plusieurs hypothèses ont été lancées quant à sa décision, la principale étant le monopole qu'il aurait à lui seul sur le parti si ses compagnons sont exilés. Ainsi, il envoie clandestinement un compte rendu de la réunion du aux partisans du Néo-Destour à Tunis où il paraît comme étant le seul résistant à l'arbitraire colonial.

C'est dans une lettre qu'il adresse à Hédi Nouira que Bourguiba résume le conflit des deux tendances. : Oui, le grand mouvement de masse [Le Néo-Destour] qui porte en lui la libération de notre patrie subit actuellement une crise de croissance extrêmement dangereuse. Il est à un tournant décisif. Deux tendances le déchirent. Et le Président [Mahmoud El Materi] qui devait incarner l'unité du parti, concilier les deux tendances, penche du côté de l'une d'elles [la tendance modérée]. Il contribue ainsi à creuser davantage le fossé entre deux éléments, aussi nécessaires l'un que l'autre qui forment la masse du parti.

Confrontation avec le Destour En 1936, c'est dans un contexte de tensions sociales et politiques qu'on apprend le retour du cheikh Abdelaziz Thâalbi qui jouit d'une renommée internationale et représente une figure emblématique du mouvement national. Pour le Destour, qui dispose toujours d'un vaste réseau de cellules enracinées dans le pays et d'une influence considérable, le retour de Thâalbi pourrait lui permettre de redorer son blason et faire face aux jeunes rivaux modernistes. Pour le Néo-Destour, le cheikh nationaliste pourrait, s'il se rallie à eux, leur procurer une légitimité qui leur manque. Ainsi, le , ils organisent un accueil grandiose pour le vieux leader qui arrive au port de Tunis où l'attend une foule innombrable rassemblée par le Néo-Destour, qui espère bien le rallier en lui montrant la puissance de son organisation. Mais Thâalbi ne paraît pas séduit par la capacité de mobilisation du Néo-Destour et manifeste son intention de réunifier les deux Destour sous sa houlette.. Pour Bourguiba il n'y a qu'une seule alternative : Thâalbi doit soit rallier leur cause et condamner le Destour, soit perdre son poids politique, car la renommée du cheikh fait de l'ombre à la montée de Bourguiba..

vignette|Abdelaziz Thaâlbi, Habib Bourguiba et Tahar Sfar.

À la grande déception des dirigeants du Néo-Destour, il est clair que Thâalbi se sent plus proche des membres du parti qu'il a fondé que des modernistes proches du peuple. Sa popularité est intacte et ses premières tournées dans le cap Bon sont triomphales. Mais sa priorité est de réaliser la réunification des deux mouvements et il multiplie, à cette fin, les réunions entre les nationalistes pour régler tous les différends. Le , un comité présidé par Thâalbi est élu comprenant Tahar Sfar et Slimane Ben Slimane pour le Néo-Destour, Ali Bouhageb et Salah Farhat pour le Destour qui aura pour tâche de réaliser l'unité d'action.. L'enthousiasme est de courte durée : bien que présent à la réunion, Bourguiba déclare deux jours plus tard que rien n'est fait et réclame la convocation d'un congrès qui élirait les dirigeants. Face à l'opposition du chef, les signataires néo-destouriens du comité reviennent sur leur parole et, le , c'est dans les colonnes de L'Action tunisienne que Bourguiba donne son sentiment sur les négociations en cours : C'est avec une certaine émotion que nos sections de Tunis et de l'intérieur ont appris la nouvelle de la réunion purement privée, qui mardi dernier a mis en contact dans la demeure du Cheikh Thâalbi, les membres du bureau politique et certains de nos anciens camarades du « Vieux Destour ». Cette émotion n'a pas sa raison d'être. Aucune surprise n'est à craindre. Rien ne se fera sans l'assentiment et le consentement des sections. Il s'agit là d'une nouvelle tentative — après tant d'autres, hélas ! — faite cette fois sous les auspices et sur l'insistance du Cheikh Thâalbi en vue de réunir en un faisceau unique toutes les énergies qui œuvrent sincèrement pour le salut de la patrie. Cette union se fera — si jamais elle doit se faire — dans la clarté, loin de toute équivoque… ou elle ne se fera pas..