Louise-Félicité de Keralio ou Louise de Keralio, aussi connue sous le nom de Louise Robert, née le à Paris et morte le à Bruxelles, est une femme de lettres et journaliste française, active du règne de Louis XV au règne de Louis XVIII, en passant par la Révolution et l'Empire.
Issue d'une famille de la petite noblesse de Bretagne, les Guynement de Keralio, elle se distingue au cours de la Révolution française par son action politique résolue, étant la première femme française à fonder un journal, qui sous différents titres et formats, dure du mois d'août 1789 au mois de juillet 1791.
En 1791, elle épouse un membre du Club des cordeliers, celui de Danton et de Desmoulins, François Robert, par la suite député à la Convention nationale (septembre 1792) votant la mort de Louis XVI en janvier 1793.
À partir de 1799, elle et son époux vivent au château de Matagne-la-Petite (actuelle province de Namur en Belgique), qui est alors une commune de la République française. En 1815, la seconde Restauration condamne François Robert à l'exil en tant que député régicide. Le couple s'installe à Bruxelles, devenue une ville du royaume des Pays-Bas.
Louise de Keralio est parfois considérée comme une annonciatrice du féminisme, mais cette appréciation est contestée, car ses idées sur la place de la femme dans la société apparaissent plutôt rétrogradesChristine Fauré, « La naissance d'un anachronisme : "le féminisme pendant la Révolution française" », Annales historiques de la Révolution française, 2006, , .Raymonde Monnier, L'Espace public démocratique, Kimé, 1994, ., en contradiction avec son comportement et ses engagements politiques au cours de la Révolution française.
Biographie
Origines familiales et formation Louise-Félicité nait le à Paris.
Elle est la fille de Louis-Félix Guynement de KéralioL'orthographe du nom de cette famille est flottante : on trouve aussi les formes « Guinement » et « Keralio », (1731-1793), chevalier, officier dans l'armée royale, et de Françoise Abeille (1725-1795), fille de l'ingénieur Joseph Abeille, femme de lettres, qui ne vont se marier que quelques mois plus tard.
Elle est la nièce d'Auguste (1715-1805), Agathon (1723-1788) et Alexis de Keralio, tous trois officiers.
Françoise, d'abord ondoyée, est baptisée seulement à l'âge de six mois, le , à Valence (église Saint-Jean-BaptisteSon acte de baptême précise : « ayant eu l’eau le jour de sa naissance », Geoffroy, 2007., à ValenceGeffroy, Annie. « Louise De Keralio, traductrice, éditrice, historienne et journaliste, avant 1789 ». Lectrices d’Ancien Régime, édité par Isabelle Brouard-Arends, Presses universitaires de Rennes, 2003.), quelque temps après le mariage de ses parents à Paris dans l'église Saint-Jean-en-Grève.
À partir de 1758, Louis-Félix de Keralio est professeur de tactique à l'à l'École militaire (créée en 1751 par Louis XV) et publie plusieurs ouvrages (principalement sur la théorie militaire) à partir de cette époque.
Formée par son père et sa mère, elle n’a que (1772) lorsqu’elle se lance dans l'écriture en traduisant les Ouvrage non détecté sur Internet.
Carrière sous l'Ancien Régime Elle travaille beaucoup, se consacrant à des traductions, à des recueils, et à une fresque historique traitant de l'histoire de l'Angleterre avant les Stuarts de Catharine Macaulay, notamment sur le règne d'Élisabeth .
En 1773, un projet de mariage avec Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) échoue du fait qu'il ne réussit pas à obtenir un poste à l’École militaire..
Elle fréquente la cour de Versailles d' à .
Son premier ouvrage est publié en 1785. C'est pour elle l’occasion de rendre un hommage appuyé à son père et à ses qualités intellectuelles.
En 1786, un deuxième livre parait à son nom, Collection des meilleurs ouvrages françois, composés par des femmes, dédiée aux femmes françoises, est dédié à sa mère, traductrice et écrivaine, à qui elle rend (14 volumes de 1786 à 1789).
En 1786, elle fait aussi paraître une Histoire d’Elisabeth , reine d’Angleterre (1786-1788). Elle considère Élisabeth comme une grande reine, qui, écrit-elle, possède « tous les traits d’un caractère mâle ».
Avec , elle constitue par un acte du , une société « pour exploiter un commerce de librairie » qu'elle installe chez elle (au numéro 17, rue de Gramont à Paris) et qui sera dissoute en . Ses parents sont alors obligés de se porter garants pour les dettes. de la société.
Le , elle est élue membre honoraire de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras. Robespierre, qui en est le président, préside la réception.
En , le journaliste originaire de Genève Jacques Mallet du Pan (1749-1800) fait son éloge dans le Mercure de France à propos de son Histoire d’Élisabeth : « Il existe une foule accablante d'histoires, d'historiographes et très peu d'historiens. Jusqu'ici nous n'avions pas vu en France d'historienne ; de Kéralio est je pense la première. »
En 1788, elle devient membre de la Société patriotique bretonneCréée à Sarzeau (actuel Morbihan) en 1780, cette société est dissoute à la fin de 1789 en raison des événements de la révolution..
En 1789, alors que débute la Révolution française (les états généraux, réunis le 5 mai à Versailles, deviennent l'Assemblée nationale constituante le 9 juillet ; le roi et l'Assemblée sont ramenés à Paris le 6 octobre par la foule révolutionnaire et la garde nationale).
Son père devient alors membre de la Société des Amis de la constitution, connue ultérieurement comme le Club des jacobins. En juillet 1789, il devient commandant du bataillon de la garde nationale de Paris, le Bataillon des Filles-Saint-Thomas
Période de la Révolution française Les journaux de Louise de Keralio (août 1789-juillet 1791 Le , elle fonde à Paris le Journal d'État et du citoyen. dont l'épigraphe est « Vivre libre ou mourir ». Il s'agit d'un hebdomadaire de 16 pages.
Elle est la première et probablement la seule femme du à fonder un journal dont elle devient rédactrice en chef.
En décembre 1789, le titre de son journal devient Le Mercure national (sous-titré Journal d'État et du citoyen pour marquer la continuité), toujours hebdomadaire mais passant à 72 pages.
En (, le titre évolue de nouveau, devenant Le Mercure national et Révolutions de l’Europe, à la suite d'une fusion avec le journal Les Révolutions de l'Europe d’. Ce dernier quitte la rédaction en pour fonder Le Mercure universel.
Le Mercure national continue sa publication (sur 32 pages), jusqu’à fin .
Lorsque le Liégeois Lebrun-Tondu se joint à la rédaction, le titre devient Le Mercure national et étranger - Journal politique de l’Europe, quotidien du au .
Puis de nouveaux désaccords l’amènent à se retirer : elle termine sa carrière de journaliste en , quelques mois avant la naissance de sa fille Adélaïde, le .
Bien que ces périodiques aient une influence certaine dans le milieur des républicains et des jacobins, ils se vendent peu, et l'entreprise se termine par des dettes.
Autres activités de juillet 1789 à août 1792 (période de la monarchie constitutionnelle) Elle anime, d'abord dans l’appartement de ses parents (d'abord au 17 rue de Grammont, puis au 2 rue des Marais-Saint-Germain, enfin au 10 rue de Condé), un club dans lequel nait l'idée du républicanisme adapté à la France et d'un parti républicain. L'historien Alphonse Aulard (1849-1928) décrit dans un article de 1898 le rôle du salon de Louise de Keralio en indiquant que .
Elle soumet au , conjointement avec Louis Potier de Lille (1750-1794), le projet d'une imprimerie du district des Filles-Saint-Thomas, qui est refusé le , au motif que les femmes ne peuvent diriger une imprimerie. Elle ne fait pas état de cette décision discriminatoire dans son journal.
Par un contrat du , elle épouse François Robert, membre du Club des cordeliers et patriote convaincu. Elle habite alors avec ses parents un appartement situé 17, rue de Grammont, dans la paroisse Saint-Eustache. Parmi leurs témoins figurent Nicolas-Jean Hugou de Bassville, assassiné à Rome le , et Louis Potier de Lille, mort guillotiné le Parmi les condamnés de l'affaire des chemises rouges, qui auraient projeté l'assassinat de Robespierre..
En , elle publie dans son journal un article intitulé « Sur l'influence des mots et le pouvoir du langage » où elle propose d'introduire le tutoiement en signe de fraternité. Elle est également à l'origine de la disparition des titres de civilité, « Monsieur » et « Madame », au profit de « Citoyen » et « Citoyenne ». Elle signe dès lors ses articles « Sœur Louise Robert » (sœur pour : « membre de la Société fraternelle des patriotes de l'un et l'autre sexe »).
Elle est en effet membre de deux sociétés mixtes, la Société fraternelle de l'un et l'autre sexe, fondée par en et la Société des indigents, fondée par en mars.
Elle fait écrire à son époux, dès : « Le Républicanisme adapté à la France » et dépense beaucoup d'argent pour la publication de ce journal. Elle se bat également contre l'esclavage dans les colonies, sans être membre de la Société des amis des Noirs.
Lors de la journée du , marquée, à la suite de la tentative de fuite du roi (20 juin 1791) par la fusillade du Champ-de-Mars (la garde nationale commandée par La Fayette tire sur les pétitionnaires demandant la déchéance de Louis XVI), elle est présente sur l'autel de la patrie.
Elle est très liée à Danton, dont son mari est le secrétaire, et à Camille Desmoulins, bien que l'épouse de celui-ci, Lucile, ne l'aime pas..
Dans ses écrits de prison, Manon Roland, « Madame Roland » (1754-1793), épouse du girondin Jean-Marie Roland de La Platière (1734-1794), apparait lui être très hostile.
Louise de Keralio et les droits des femmes Elle s’oppose à l’entrée d’Etta Palm (1743-1799), originaire des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), dans la Société fraternelle, car elle vient du Cercle social, club que Louise a critiqué dans Le Moniteur, appelant ses membres (hommes) à apprendre aux femmes du Cercle , point de vue assez antiféministe. Pour empêcher l’admission d’Etta Palm, elle l’accuse d‘être une espionne et une fille de mauvaise vie.
Durant toute cette période, elle a une importante activité au sein des journaux successifs qu’elle dirige ou codirige. Si ses idées politiques générales en font une républicaine avancée, sa pensée sur les droits et la place de la femme dans la société est très conservatrice. Si son journal publie en un article (d’un auteur masculin) jugeant le divorce comme relevant du droit naturel, elle insère une note (« sans élever une faible lumière jusqu’à une discussion sur des points de loi, contre des hommes faits pour en décider »). Dans son numéro du , où Armand-Joseph Guffroy propose , elle répond que « le plus grand bien que la constitution puisse faire, c’est d’écarter à jamais les femmes [du gouvernement] » pour ensuite assigner aux femmes leur place : le foyer, et leur rôle, l’éducation des enfants.
Selon l'historienne Annie Geffroy, l’antiféminisme de Louise de Keralio est « une énigme, car sa est en contradiction avec sa pratique, pionnière, de militante et de journaliste ».
Période de la chute de Louis XVI (10 août 1792) et de l'avènement de la république (22 septembre) Le , elle subit l'attaque de trois individus qu’elle décrit comme des « honnêtes gens » (Aulard les identifie comme des royalistes) qui tentent de lui enlever sa cocarde tricolore. Elle se défend seule « avec un petit couteau, des réponses fermes et un rouleau de musique » et les met en fuite. Elle fait ensuite le récit de cet attentat à la tribune du Club de jacobins..
Le 10 août 1792, Louis XVI est renversé et emprisonné. L'Assemblée législative ordonne la convocation d'une nouvelle assemblée constituante. Celle-ci, élue durant l'été 1792, se réunit le 21 septembre, adoptant le nom de Convention nationale, et proclame la Première République le 22. François Robert est élu député de Paris à la Convention, aux côtés de Georges Danton et de Camille Desmoulins.