La colonisation de la Normandie est le processus d'implantation de populations d'origine germanique occidentale, notamment franques et saxonnes, puis scandinaves ou anglo-scandinaves dans la province ecclésiastique de Rouen qui sert de cadre géographique à la Normandie pour l'essentiel. Cette dernière tient d'ailleurs son nom de la présence d’établissements vikings ou anglo-scandinaves dans la partie occidentale de la Neustrie, car les chroniqueurs nommaient parfois ses populations Nortmanni / Normanni « Normands » (pluriel de Nortmannus, Normannus) en latin médiéval, c'est-à-dire « hommes du Nord » étymologiquement. Après la concession de terre au chef scandinave Rollon par le roi des Francs en 911, cette partie de la Neustrie prend peu à peu le nom de Normandie. Le processus d'établissement de populations étrangères, voire de colonisation de cette contrée a fait l'objet de recherches toponymiques, anthroponymiques et archéologiques. Son ampleur donne lieu à des débats historiographiques, mais les études les plus récentes tendent à accréditer l'idée d'une implantation scandinave d'ampleur très limitée, de l'ordre de quelques milliers sur une population normande totale d'environ un demi million d'habitants à l'époque, soit au mieux quelques pourcents de la population..
Implantations franque et saxonne Lors des migrations germaniques, le territoire de la future Normandie fit déjà l'objet d'une colonisation par les Francs et les Saxons. La colonisation de la Normandie par les Francs fut inégale : assez dense dans la partie est et quasiment nulle dans la partie ouest de l'actuelle Normandie. Elle se manifeste par les nécropoles à rangées d’Envermeu, Londinières, Hérouvillette et Douvrend, etc. On peut s'interroger sur l'origine locale ou plus lointaine des populations inhumés dans ce type de nécropoles à rangées.. Cependant la toponymie révèle des éléments incontestablement germaniques qu'on ne trouve pas plus au sud, par exemple les noms de lieux en -hlar- ( « lande », ancien français larris « friche, lande » ) dans Meulers ou Flers, en avisna (« pâturage ») dans Avesnes-en-Bray ou Avesnes-en-Val, en -alah- (« temple » ) dans Bouafles ou Neaufles-Auvergny, en bure (« habitation ») dans Hambures ou Bures-en-Bray, en -baki (« ruisseau » ) dans Rebets ou Hambye (bien qu'une hypothèse anglo-scandinave ou scandinave soit admissible pour ce dernier), en -mark- (« limite, marche ») dans Marques, en -berg- (« élévation » ) dans Barc ou Marques, en -mer (« mare ») dans Blingemer ou Mortemer, en -eng dans Hodeng-Hodenger ou Nesle-Hodeng, en -court et les plus anciens en -ville datent de cette époque franque. La région devient une de la Neustrie à la mort de Clovis et Rouen reste une ville importante. De cette période date aussi le découpage administratif et militaire en comtés, le comte franc étant un haut fonctionnaire de l'État. Enfin, l’est de la région, à proximité de Paris, fut un lieu de résidence pour les rois et princesses mérovingiens. La colonisation franque fut sporadique à l'ouest de la future Normandie. La colonisation saxonne est bien attestée par les textes et par les fouilles archéologiques, notamment dans la plaine de Caen (est du Bessin). En 843 et 846 sous le roi Charles le Chauve, des documents officiels mentionnent encore l'existence d'un pagus appelé Otlinga Saxonia dans la région du Bessin. Le sens du terme Otlinga nous échappe. La toponymie du Bessin et de la Campagne de Caen nous offrent des exemples possibles de noms de lieux d'origine saxonne, par exemple : Cottun (Coltun 1035 - 1037Albert Dauzat et Charles Rostaing, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Librairie Guénégaud 1979. . d'un Cola 's "town", anglais -ton cf. ), Vicques (Wikes 1198), Sommervieu, Audrieu, Manvieux qui contiennent le vieux saxon wīk « hameau, habitation ». Une comparaison des noms en -ham / -hem (anglo-saxon hām > home cf. hameau) présents dans le Bessin avec ceux du Boulonnais est probanteLouis Guinet, Les emprunts gallo-romans au germanique (du à la fin du ), éditions Klincksieck 1982. et ils n'apparaissent bien sous la forme d'une finale que dans l'actuel département du Calvados, ce qui conforte l'hypothèse d'une origine saxonne. Il s'agit par exemple de Ouistreham (Oistreham 1086), Étréham (Oesterham 1350 ?), Huppain (*Hubbehain ; Hubba 's "ham"), Surrain (Surrehain ), etc. Ailleurs en Normandie, les exemples en -ham sont douteux, par exemple Canehan (Seine-Maritime, Kenehan 1030 / Canaan 1030 - 1035) peut représenter un biblique CanaanFrançois de Beaurepaire, Les noms des communes et anciennes paroisses de la Seine-Maritime, éditions Picard 1979. . ou Grohan (Eure). L'extension toponymique plus tardive du diminutif dans cette province, sans commune mesure ailleurs, et du nom de famille conjoint n'y sont certainement pas étrangersLouis Guinet, op. cit.Malgré tout, la toponymie, et surtout sa mise en relation avec des découvertes archéologiques, doit être utilisée avec prudence, car elle est sujette à une datation moins précise que les découvertes archéologiques et l'identification des étymons et leur attribution à une langue bien définie est souvent ardue. Ainsi, Brucquedalle à Hesdin-l'Abbé (Pas de Calais, Blokendale en 1208, Brokeldale en 1210) remonte peut-être au Saxon *brōc-dale (cf. GB, Brookdale), mais le premier élément est difficile à identifier, en revanche son homophone Bruquedalle (Seine-Maritime, Brokedale en 1185 - 1189) est plus vraisemblablement d'origine anglo-scandinave. On comprend avec ces deux exemples l'incertitude qui existe au niveau des attestations de noms de lieux, souvent tardives donc évoluées, et l'identification des langues, comme c'est le cas ici de langues germaniques, souvent très proches.. En Basse-Normandie, c’est à partir du milieu du que l’on peut dater les premières implantations saxonnes grâce à l’étude de neuf nécropoles : (Réville, Vierville-sur-mer, Ifs, Bénouville, Frénouville, Giberville, Hérouvillette, Sannerville, Lisieux). La présence archéologique des Saxons perdure ici jusqu’à la fin du , ensuite ils se fondent dans la population. En dehors des pôles du nord de la Bresle (Ponthieu et Boulonnais) et du sud ouest de la Seine le long des côtes de la Manche, la présence saxonne est suggérée encore par des découvertes isolées, comme à Muids (Eure)Christian Delabos et Jean Soulat in le Musée Itinérant, site d'une association de médiation culturelle sur le Moyen Âge.
Colonisation par les Vikings Déroulement thumb|300px|right|Le duché de Normandie entre 911 et 1050. Les premiers raids vikings arrivent entre 790 et 800 sur les côtes de la Gaule occidentale. Le littoral neustrien est atteint sous le règne de Louis le Pieux (814-840). L’incursion de 841 fit de grands dégâts à Rouen et Jumièges. Les Vikings s’attaquent aux trésors monastiques, proies faciles car les clercs ne peuvent pas les défendre. L’expédition de 845 remonte la Seine et touche Paris. Les raids eurent lieu durant l’été, les Vikings retournant avec leur butin en Scandinavie passer l’hiver.
À partir de 851, ils hivernent en Basse-Seine ; ils incendièrent l’abbaye de Fontenelle : les moines durent s’enfuir à Boulogne-sur-Mer en 858 et Chartres en 885. Les reliques de sainte Honorine furent transportées de l’abbaye de Graville à Conflans, en région parisienne. Une partie des archives et des bibliothèques monastiques furent également déplacées (des volumes de Jumièges à Saint-Gall), mais beaucoup furent brûlées.
Les rois carolingiens menèrent des politiques parfois contradictoires et lourdes de conséquences. En 867 par le traité de Compiègne, Charles II le Chauve doit céder au roi breton Salomon, le comté du Cotentin, à la condition qu’il lui prête serment de fidélité et qu’il l’aide dans son combat contre les Vikings. Entre 862 et 869, Charles II le Chauve fit construire à Pîtres un pont de bois défendu par deux têtes de pont maçonnées, elles-mêmes protégées par deux fortifications dont l'une devint la ville de Pont-de-l'Arche. D'importants combats eurent lieu notamment en 881. Cependant, malgré ces importantes fortifications, les Francs ne parvinrent pas à défendre la place. La garnison était trop faible et ils peinaient toujours à mobiliser leur armée au pied levé.
C'est ainsi qu'en 911 le chef viking Rollon conclut un accord avec le carolingien Charles le Simple. Aux termes du traité de Saint-Clair-sur-Epte, le roi lui remit la garde du comté de Rouen, soit à peu de chose près la Haute-Normandie, en échange d’un serment de vassalité (prononcé en 940) et un engagement à se faire baptiser. Rollon devait également protéger l’estuaire de la Seine et Rouen des incursions scandinaves. À la suite de conquêtes progressives, le territoire sous souveraineté normande s’agrandit : l’Hiémois et le Bessin en 924.
En 933, les Vikings de Normandie s'approprient le Cotentin et l’Avranchin aux dépens des Vikings de Bretagne commandé par Incon. Cette année-là, le roi Raoul de Bourgogne était contraint de céder au prince des Normands Guillaume Longue-Epée la « terre des Bretons située en bordure de mer ». Cette expression désignait le Cotentin et sans doute aussi l’Avranchin jusqu’à la Sélune dont c’était alors la frontière sud.
Bien que de nombreux bâtiments aient été pillés, brûlés ou détruits par les raids vikings aussi bien dans les villes que dans les campagnes, il ne faut pas trop noircir le tableau dressé par les sources ecclésiastiques : aucune ville n’a été complètement rasée. En revanche, les monastères ont tous subi les pillages des hommes du nord et toutes les abbayes normandes ont été détruites. La forte reprise en main de Rollon et ses successeurs rétablit toutefois assez rapidement la situation.
En 942, après la mort de Guillaume Longue-Epée, les Normands menacés par le roi Louis IV d'Outremer et par Hugues, marquis de Neustrie, firent appel à un roi danois nommé Hagrold, peut-être Harald de Danemark, qui débarqua avec une armée dans l'estuaire de la Dives. Selon Dudon de Saint-Quentin qui rapporte l'événement, cette armée fut rejointe par des Scandinaves ou des Anglo-scandinaves déjà installés dans le Bessin et le Cotentin, ce qui conduisit à un supplément d'implantation scandinave dans la région. Selon Guillaume de Jumièges, le roi Hagrold était déjà présent à Cherbourg au moment de la succession du deuxième duc normand.
Entre 960 et 962, le duc Richard fit appel à de nouveaux contingents vikings pour s'opposer au roi Lothaire et au comte Thibaud de Blois, qui envahissaient la Normandie. Une fois la paix rétablie, un grand nombre d'entre eux acceptèrent de se convertir à la foi chrétienne et furent admis à demeurer sur la terre normande.
Globalement, les colons se concentrèrent sur la partie de la Normandie orientée vers la Manche : au nord d'une ligne Granville / Falaise/ Les Andelys, Eu ; inversement, il apparaît que certaines régions de la Normandie échappèrent à l'implantation massive de colons scandinaves : Pays de Bray, Vexin, Mortainais, Avranchin, Pays d'Ouche et partiellement le département de l'Orne.
Onomastique thumb|right|300px|Zones de peuplement scandinave ou anglo-scandinave en Normandie aux . Toponymie