vignette|redresse=1.2|alt=Un dessin en pleine page richement coloré représentant un roi de trois quart dos entre deux personnages, surplombés d'un homme assis entouré d'anges|Le frontispice de la charte de 966 par laquelle le roi Edgar réforme le monastère du New Minster, à Winchester (MS Cotton Vespasian A.viii, British Library), représente le roi entouré de Pierre et Marie aux pieds d'un Christ en gloire.

La réforme bénédictine ou réforme monastique est un mouvement religieux et intellectuel que connaît le royaume d'Angleterre dans la seconde moitié du . Très inspirée de la réforme clunisienne qui se développe sur le continent à la même période, elle cherche à remplacer le clergé séculier, souvent constitué d'hommes mariés, par des moines tenus au célibat et au respect de la règle de saint Benoît. Les chefs de file de cette réforme sont les prélats Dunstan de Cantorbéry, Oswald de Worcester et Æthelwold de Winchester, qui occupent les principaux sièges épiscopaux anglais des années 960 à 980.

La majeure partie des monastères fondés en Angleterre aux sont d'obédience bénédictine, mais le monachisme connaît un net déclin au . Le roi Alfred le Grand prend conscience de ce problème et s'efforce d'y remédier. Le cosmopolitisme de la cour de son petit-fils Æthelstan permet à Dunstan et Æthelwold d'entrer en contact avec des bénédictins venus d'Europe. Le roi Edgar, le neveu d'Æthelstan, partage les objectifs des réformateurs et facilite leurs entreprises, d'autant que la couronne en ressort plus puissante. Le mouvement décline à partir de la fin du , après la mort d'Edgar en 975 et des principaux réformateurs dans les années qui suivent.

Les conséquences de la réforme sur les plans artistique et intellectuel sont importantes. Les ateliers mis en place par Æthelwold se distinguent par la qualité de leurs enluminures, et les monastères réformés produisent de nombreux textes latins en prose et en vers dans le style herméneutique alors en vogue en Angleterre. L'école fondée par Æthelwold à Winchester joue un rôle crucial dans l'élaboration d'un standard écrit du vieil anglais, notamment grâce à Ælfric, son élève le plus célèbre.

Les textes médiévaux concernant la réforme sont tous issus du mouvement réformateur ou de ses partisans, qui condamnent fermement le clergé séculier, accusé d'être corrompu et pas à la hauteur de la tâche. Les historiens commencent à remettre en question ce point de vue à la fin du .

Contexte

vignette|gauche|alt=Double page d'un manuscrit rédigé à l'encre noire avec deux colonnes de texte par page|Une copie de la règle de saint Benoît produite à Cantorbéry au (bibliothèque Bodléienne, MS Hatton 48, ff. 6v-7r).

Rédigée par Benoît de Nursie au , la règle de saint Benoît est la règle monastique la plus suivie en Occident durant le haut Moyen Âge. Elle postule que les moines doivent consacrer leur vie à la prière avant tout, ainsi qu'à la lecture des textes sacrés et aux travaux manuels. Ils doivent vivre en communauté (cénobitisme) et obéir à leur abbé. Le système conçu par Benoît de Nursie se caractérise par sa modération et sa prudence.

En Angleterre, un puissant mouvement monastique se développe au . Il est fondamentalement inspiré par les idées de saint Benoît, au point que l'érudit Aldhelm (mort en 709 ou 710) tient pour acquis que les monastères doivent suivre naturellement la règle bénédictine. Cependant, cet élan initial ne tarde pas à s'étioler. Dès l'an 800, les abbayes pouvant se prévaloir de leur niveau spirituel et intellectuel sont rares, et le voit un net déclin du monachisme et du savoir. Le contexte politique et économique, marqué par les raids vikings, favorise le clergé pastoral au détriment des moines contemplatifs. On observe un transfert progressif des domaines terriens des (églises, monastères et autres communautés religieuses) vers la couronne, qui s'accélère à partir de 850, au point que les polémistes du blâment davantage les rois anglo-saxons et leur aristocratie que les Vikings pour l'appauvrissement de l'Église.

Le monachisme et le savoir connaissent un renouveau à partir du règne d'Alfred le Grand (871-899) qui se poursuit sous son petit-fils Æthelstan (924-939). Néanmoins, jusqu'au règne d'Edgar (959-975), le monachisme bénédictin n'est pas considéré comme la seule vie religieuse acceptable. En 944, les moines de l'abbaye Saint-Bertin de Saint-Omer qui fuient la réforme imposée par Gérard de Brogne se réfugient auprès du roi Edmond (939-946), qui leur permet de s'installer à l'abbaye de Bath. La frontière entre clergé séculier et régulier est parfois floue à cette époque, avec des exemples de communautés monastiques chargées d'un rôle pastoral et, à l'inverse, d'établissements séculiers abritant un clergé obéissant à une règle monastique.

Prémices

vignette|alt=Dessin au trait d'un homme vêtu d'une robe aux pieds desquels est prostré un moine qui n'est pas représenté à l'échelle, mais beaucoup plus petit|Ce portrait de Dunstan à genoux devant le Christ (bibliothèque Bodléienne, MS Auct. F. 4. 32, f. 1r) est vraisemblablement un autoportrait de l'archevêque.

En Europe continentale, le mouvement réformateur bénédictin débute avec la fondation de l'abbaye de Cluny, en 909 ou 910, mais son influence reste limitée à la Bourgogne. L'Angleterre possède davantage de liens avec l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, plus conservatrice, dont le prestige est accru par la possession des reliques de saint Benoît. Les meneurs de la réforme anglaise sont également influencés par les décrets des de 816-819, qui font de la règle de saint Benoît celle que doivent suivre toutes les communautés monastiques de l'Empire carolingien. Les relations entre l'Angleterre et le reste de l'Europe, limitées sous les règnes d'Alfred le Grand et de son fils Édouard l'Ancien (899-924), s'intensifient sous celui d'Æthelstan, dont quatre demi-sœurs épousent des nobles francs ou germaniques. L'importation de manuscrits continentaux influence les arts et le savoir anglais, et les prélats anglais découvrent le mouvement réformateur bénédictin.

Les artisans de la réforme anglaise sont l'archevêque de Cantorbéry Dunstan, l'évêque de Winchester Æthelwold et l'archevêque d'York Oswald. Dunstan et Æthelwold atteignent l'âge adulte dans les années 930 à la cour d'Æthelstan, un environnement cosmopolite et intellectuel où ils rencontrent des moines venus des abbayes réformées d'Europe. Nommé abbé de Glastonbury au début des années 940, Dunstan y est rejoint par Æthelwold, et les deux hommes consacrent les années qui suivent à l'étude des textes bénédictins. Glastonbury devient ainsi le premier foyer de la réforme bénédictine anglaise. Le texte de la règle de saint Benoît est traduit en vieil anglais vers cette période, probablement par Æthelwold ; il s'agit de la seule traduction connue de ce texte dans une langue vernaculaire du haut Moyen Âge. Vers 954, Æthelwold exprime le souhait de se rendre en Europe pour y étudier la réforme par lui-même, mais le roi Eadred (946-955) refuse de le laisser partir et le nomme abbé d'Abingdon à la place. Ce monastère devient ainsi le second foyer de la réforme. Quelques années plus tard, Dunstan est chassé d'Angleterre par le roi Eadwig (955-959). Il consacre ses années d'exil à l'observation des pratiques bénédictines à l'abbaye Saint-Pierre de Gand. Æthelwold semble quant à lui avoir entretenu de bonnes relations avec Eadwig, signe que les réformateurs ne forment pas un camp politique uniforme. Le troisième grand réformateur anglais, Oswald, est le neveu de l'archevêque Oda de Cantorbéry (941-958). Entré à l'abbaye de Fleury grâce à son oncle, il y est ordonné et y passe la majeure partie des années 950.

La réforme et la couronne

vignette|gauche|alt=Dessin au trait de trois personnages assis côte à côte tenant un long rouleau de parchemin ; celui du centre porte une couronne|Enluminure d'un manuscrit du de la (British Library, MS Cotton Tiberius A iii, f. 2v) représentant le roi Edgar assis entre Æthelwold et Dunstan.

Dans certaines régions d'Europe où le pouvoir politique est faible, comme à Cluny en Bourgogne, les abbés recherchent la protection du pape. À l'inverse, en Flandre, ils entretiennent des liens étroits avec les souverains locaux. C'est également le cas en Angleterre, où la famille royale joue un rôle crucial dans la propagation de la réforme. Edgar, le premier roi anglais qui la soutienne fermement, monte sur le trône en 959. Il encourage l'imposition de la règle bénédictine dans plusieurs en y faisant transférer des moines de Glastonbury, Abingdon et Westbury on Trym (une abbaye réformée par Oswald). Les monastères réformés sont rarement des créations ex nihilo, même si quelques couvents sont fondés dans le Wiltshire et le Hampshire.

En 963, Edgar nomme évêque de Winchester son ancien tuteur Æthelwold. Son influence sur le roi est déterminante pour le succès de la réforme. Sous le règne d'Edgar, les évêques nommés par le roi sont en majorité des moines. Grâce à son soutien et à celui du pape, Æthelwold est rapidement capable de chasser le clergé séculier qui occupe les deux monastères de Winchester, l'Old Minster et le New Minster, pour le remplacer par des moines. Les clercs séculiers et leurs partisans possèdent une certaine influence dans la région, si bien que le roi doit avoir recours à la force pour confisquer leurs bénéfices. Jusqu'en 975, la réforme touche une trentaine de monastères et sept ou huit couvents, tous situés dans le Wessex ou dans les propriétés d'Æthelwold et Oswald dans les Midlands, ce qui ne représente néanmoins qu'environ 10 % des établissements religieux d'Angleterre. Certains monastères réformés comptent parmi les plus riches du royaume (au point de rivaliser avec les plus grands barons dans le Domesday Book, établi à la fin du ), mais d'autres monastères non réformés continuent eux aussi à prospérer jusqu'au , comme ceux de Chester-le-Street et Bury St Edmunds, quand bien même la propagande réformatrice, issue en majeure partie du cercle d'Æthelwold, affirme que l'Église anglaise est transfigurée.

Les différentes interprétations de la règle bénédictine qui ont cours dans le royaume préoccupent Edgar, qui souhaite imposer des normes uniques pour éviter les dissensions. Vers 970, un concile organisé à Winchester adopte un document crucial, la . Rédigé par Æthelwold, qui sollicite l'aide des abbayes de Gand et de Fleury, ce texte a pour objectif principal d'uniformiser la messe en synthétisant les meilleures pratiques anglaises et continentales. Les pratiques de l'abbaye de Fleury, elles-mêmes inspirées de la liturgie anglaise, constituent la principale influence de la .

Après la conquête du Danelaw par les rois du Wessex, l'imposition d'une règle bénédictine uniforme à tous les monastères contribue à l'unification idéologique du jeune royaume d'Angleterre et renforce le prestige de la royauté. Contrairement aux ealdormen, les moines dépendent étroitement de l'autorité royale et constituent un contrepoids utile aux grandes familles nobles à l'échelon local. La impose la lecture de psaumes pour le roi et la reine plusieurs fois par jour et indique que le consentement royal est obligatoire pour l'élection des abbés. Afin de renforcer le caractère chrétien de la royauté, les réformateurs rehaussent le statut des reines : la dernière femme d'Edgar, Ælfthryth, est ainsi la première femme d'un roi de la maison de Wessex à apparaître régulièrement sur les chartes avec le titre de .

La réforme et la noblesse