Les négociations entre le Front populaire et le Néo-Destour sont l'ensemble des discussions entre le bureau politique du parti nationaliste et les représentants du gouvernement de Léon Blum qui dirige la France entre et .

La victoire du Front populaire en France, en 1936 favorise le dialogue entre les nationalistes et le gouvernement français, qui met fin à la répression de 1934. Le résident général Armand Guillon et Pierre Viénot, secrétaire d'État, engagent les discussions visant à entreprendre des réformes pour mettre fin à la crise économique et mener le pays vers l'émancipation. Si le dialogue est prometteur, la chute du Front populaire en met fin à l'euphorie. Le gouvernement Chautemps qui le remplace applique une politique répressive en Algérie et au Maroc et ne fait pas des revendications tunisiennes l'une de ses priorités. Le Néo-Destour, qui estime devoir tirer une leçon de ce dialogue avorté, voit sa ligne politique se durcir à la suite du congrès de la rue du Tribunal qui se solde par les événements du 9 avril 1938.

Contexte

Le , le congrès de Ksar Hellal se solde par la scission du Destour en deux branches : l'une conservatrice, l'autre moderniste qui prend le nom de Néo-Destour. Fondé par Mahmoud El Materi, Habib Bourguiba, M'hamed Bourguiba, Bahri Guiga et Tahar Sfar, le Néo-Destour se démarque de du Destour par sa nouvelle méthode de communicationAhmed Ounaies, Histoire générale de la Tunisie, vol. IV. « L’Époque contemporaine (1881-1956) », éd. Sud Éditions, Tunis, 2010, . Dans un contexte de crise économique, le Bureau politique souhaite saisir l'occasion pour développer sa propagande et sensibiliser le peuple à la lutte nationaleSophie Bessis et Souhayr Belhassen, Bourguiba, éd. Elyzad, Tunis, 2012, . Dans ce cadre, Bourguiba sillonne le pays et séduit les masses : le nouveau Destour se démarque de l'ancien. En effet, malgré son influence non négligeable, le vieux Destour ne parvient pas réellement à mobiliser les masses analphabètes au poids politique encore inexistant. Des cellules se créent et une structure se met en place dans tout le pays, faisant du Néo-Destour une machine plus efficace que toutes les formations nationalistes l'ayant précédé. Le parti qui a le peuple, ne tarde pas à chercher le soutien de la gauche française, sensible à ses revendications. Bourguiba parvient à gagner le soutien de Félicien Challaye, qu'il invite en Tunisie lors de ses tournées. De retour en France, il apporte son soutien au parti, convaincu du sérieux, de la francophilie et de la modération dont font preuve les jeunes nationalistesPierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, éd. du Jaguar, Paris, 1999, .

Avec la crise économique qui sévit, Peyrouton est conscient que le Néo-Destour ne pourrait que soulever la population, vivant dans de dures conditions grâce à ses nouvelles méthodes. L'effondrement des prix agricoles aggrave la misère des campagnes et achève de ruiner les agriculteurs déjà appauvris par l'extension des terres coloniales. Pour échapper à cela, un exode rural de masse s'organise alors que les villes sont incapables d'accueillir les populations rurales. Dans cette conjoncture difficile, les formations politiques du pays protestent contre la passivité des autorités face à une situation que même les fonctionnaires coloniaux qualifient de dramatique. Ce climat de tensions mène la Résidence à répondre aux revendications par une série de mesures d'intimidationsSophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., . La répression se fait plus violente dans le pays : Peyrouton interdit tous les journaux de gauche encore publiés, notamment le tunisien Tunis socialiste et les français L’Humanité et Le Populaire, le . Le , des rafles sont organisées à l'encontre des dirigeants des principaux partis politiques du pays à savoir les deux Destour et le parti communistePierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, .

C'est dans cette atmosphère que sont envoyés Habib Bourguiba, Mahmoud El Materi et M’hamed Bourguiba en résidence surveillée à Kébili, Ben Gardane et TataouineAnnisa El Materi Hached, Mahmoud El Materi, pionnier de la Tunisie moderne, éd. Les Belles Lettres, Paris, 2011, . Des émeutes éclatent aussitôt partout dans le pays. Elles sont particulièrement violentes à Moknine où trois émeutiers« Les troubles de Tunisie », Le Figaro, 12 septembre 1934, et un gendarme indigèneRoger Casemajor, L'action nationaliste en Tunisie du Pacte Fondamental de M'hamed Bey à la mort de Moncef Bey (1857-1948), Tunis, 1949, sont tués. Le , Ahmed II Bey est violemment interpellé par des manifestants qui lui réclament d’intervenir en faveur des déportés. En réaction, dès le lendemain, Tahar Sfar et Bahri Guiga sont eux aussi arrêtés et exilés dans le SudAhmed Ounaies, , . Le , tous les déportés sont regroupés à Bordj le BœufAnnisa El Materi Hached, , où sont internés 46 néo-destouriens, douze communistesJean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine. De Ferry à Bourguiba. 1881-1956, Paris, éd. L’Harmattan, 2003, . et trois membres du Destour (Mohieddine Klibi, Cheikh Karkar et Ali Boukordagha)Saïd Mestiri, Moncef Mestiri, aux sources du Destour, éd. Sud Éditions, Tunis, 2011, .

Préludes Arrivée d'Armand Guillon et libération L’impasse politique en Tunisie, due à la répression inefficace de Peyrouton et au maintien de l'agitation, incite le gouvernement français à changer le résident général. Armand Guillon débarque à Tunis le avec la ferme intention de tout faire pour que le calme revienne en Tunisie, alors que le pays est secoué depuis deux ans par l'agitation nationalisteFrançois Arnoulet, Résidents généraux de France en Tunisie... ces mal aimés, éd. Narration éditions, Marseille, 1995, ..

Ayant pour mission de rétablir le calme, Guillon favorise le dialogue avec les nationalistes et décide de mettre fin à leur détention au camp, le . À la place, il les assigne à résidence : Ainsi, Materi, Guiga, Bougafta et Mohamed Brahem demeurent à Gabès tandis que Bourguiba, Sfar, Ben Youssef et Mohamed Bouzouita sont envoyés à DjerbaAnissa El Materi Hached, , . La visite que leur fait le nouveau résident apaise les tensions et dissipe les malentendus. Il est, par ailleurs, convenu que les huit personnalités retenues dans le sud apporteraient leur soutien au résident général pour poursuivre une politique libérale et humaine. Mahmoud El Materi témoigne de son entrevue avec le résident général en ces termes : . À la fin de l'entrevue, Guillon ordonne à ses adjoints de rédiger un communiqué dans le but de faire connaître aux Tunisiens les bonnes intentions des autorités françaises. Pour ce faire, il sollicite l'aide d'El Materi qui accepte. Le texte, qui apparaît le , annonce l'intention de la Résidence de combattre la misèreAnissa El Materi Hached, , .

Le , la Résidence permet aux opposants de regagner leurs foyers alors que le Front populaire vient tout juste de gagner les élections législatives du Sophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., . Les leaders nationalistes peuvent reprendre leur action encouragés par la nomination de Léon Blum à la tête du gouvernement français, le . Ils décident de relancer les négociations, malgré les profondes fissures provoquées au sein du Néo-Destour par leur éloignement à Bordj Le bœuf.

Ils ne tardent pas à rencontrer Guillon qui, de son côté, entreprend plusieurs actions : les internés sont libérés et définitivement amnistiés le François Arnoulet, , . ; les étudiants tunisiens qui avaient été éloignés de Tunis lors des émeutes de février 1936 sont autorisés à retourner dans la capitale, les lois restrictives sur la presse sont levées le , ce qui permet au journal Tunis socialiste de reparaître et à son rédacteur Serge Moati de revenir en Tunisie d’où il avait été expulsé. Enfin, les libertés politiques sont rétablies ainsi que la liberté d'association et de réunion par le décret du . Lors de sa rencontre avec les leaders, il déclare : . Très satisfaits de leur entrevue avec Guillon, les leaders sont maintenant convaincus que l'avènement du gouvernement de Léon Blum et l'arrivée de Guillon ouvriront les portes des négociations qui mèneront vers l'indépendance, même s'ils ne le déclarent pas ouvertementAnissa El Materi Hached, , .

Expansion et essor du Néo-Destour Avec la libération des leaders et la politique libératrice de Guillon, le Néo-Destour se réorganise et diffuse son idéologie dans tout le pays en organisant meetings et réunions dans le calme et l'apaisement. Le climat politique change : les libertés publiques sont réinstaurées, donnant une large manœuvre aux partis, et l'adoption des lois sociales votées à Paris et appliquées en Tunisie détend l'atmosphèreSophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., . Le Néo-Destour est alors en pleine expansion : les adhérents affluent et on ouvre des cellules partout dans le pays. On en compte 400 en 1937 qui regroupent . On crée même des fédérations qui regroupent plusieurs cellules. C’est toute une organisation qui se met en place en s’appuyant sur des mouvements de jeunes : scouts, jeunesses destouriennes, Association des anciens élèves du collège Sadiki, etcAhmed Ounaies, Histoire générale de la Tunisie, vol. IV. « L’Époque contemporaine (1881-1956) », éd. Sud Éditions, Tunis, 2010, .

Au sein de la capitale française, des groupes d'étudiants, originaires des quatre coins de l'empire colonial français, se forment et voient plus de 200 Tunisiens en faire partie. Avec une forte participation, les destouriens sont dirigés d'abord par Slimane Ben Slimane puis par Hédi Nouira et Habib Thameur, bénéficiant du soutien financier de Mohamed Ben Khalifa, puissant homme d'affaires qui en est le trésorierSophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., . Cependant, il doit faire face à l'opposition farouche des prépondérants qui le décrivent dans La Tunisie Française comme suitAhmed Khaled, Hedi Nouira, Parcours d'un intellectuel militant et homme d'état en puissance et en acte, Tome 1, éd. Zakharef, Tunis, 2016, : Il n'est pas douteux que le Néo-Destour, par son organisation cellulaire à travers le pays, a une importance que n'ont jamais eue les autres partis socialistes tunisiens, constitués à peu près uniquement de cadres bourgeois, sans autre influence sur les masses que celle qu'ont toujours, en ce temps, les propagandes tendant à soulever à n'importe quelle occasion le fanatisme et la xénophobie.

Roger Casemajor, commissaire de police et chef de la section musulmane des renseignements généraux, décrivait le Néo-Destour au début de 1937 en ces termesRoger Casemajor, , : Le Néo-Destour, à son apogée, était devenu un État dans l'État et faisait figure de parti nationaliste irréversible, irradiant tout le pays de ses quelque quatre cents cellules, entrant officiellement à la Résidence Générale et au Quai d'Orsay, flirtant avec les groupements du Front Populaire, vilipendant les Français et les Colons, influençant les autorités tunisiennes, dictant ses volontés à la masse de ses militants et paralysant, par ses menaces, les Tunisiens timides et ceux qui avaient encore foi en la France.

« Dialogue prometteur »