vignette|Un alambic du originaire de Tabriz, en Iran. L’alchimie en Islam désigne l'alchimie dans la civilisation islamique, qui commence au . C'est un ensemble de recettes et d'opérations visant à manipuler et à transformer la matière, pour obtenir des métaux et des remèdes. Elle comporte une partie théorique, c'est-à-dire une conception du monde et de la nature, héritée de l'Antiquité hellénique, romaine et alexandrine. Enfin, comme le mentionne Henri Corbin, lalchimie islamique est aussi un ensemble de réflexions à visée spirituelle, dans un cadre musulman.
C'est une discipline pratiquée dans le monde arabe médiéval, ainsi qu'en Inde et chez les Persans (Iran et Irak actuel). Certains écrits alchimiques en langue arabe sont traduits en grec et en latin dans l'Occident chrétien médiéval, et ils influencent dans une large part les alchimistes de cette partie du monde. De nombreux mots utilisés anciennement ou actuellement en chimie proviennent de la langue arabe (égyptienne, syriaque etc.) : « alcool » (), « alambic » (), « élixir » (), et le mot « chimie » lui-même ().
Origines D'après Fabrizio Speziale :Les alchimistes musulmans héritent de l'Antiquité hellénique de trois éléments distincts : des recueils d'opérations et de recettes en métallurgie et en pharmacopée ; une vision ésotérique de l'alchimie et des phénomènes naturels ; les concepts de la physique aristotélicienne et de la médecine galénique.
Origines artisanales Il s'agit de pratiques concrètes, remontant à la protohistoire, opérant par le feu, comme la céramique et la métallurgie. À partir de là, la civilisation islamique, dont la religion dominante est l'islam, développe de nombreuses techniques qui n'ont pas, ou peu, laissé de relations écrites comme les colorants et pigments pour la céramique et la peinture, les produits utilisés pour le textile (fixateurs, solvants, dégraissants), les produits d'hygiène et de beauté (fards, cosmétiques, parfums, savon...), le travail du verre et des pierres précieuses, boissons alcooliques, médicaments et poisons, pétrole et engins militaires incendiaires..
Ces techniques ont été transmises oralement, selon une culture du secret (« recettes d'ateliers »). Toutefois, selon Ahmed Djebbar, il en existerait des traces dans le fond historique arabe (non traduit en latin ou en hébreu) peu étudié par défaut d'historiens spécialisés compétents. En effet la connaissance actuelle de la chimie médiévale en Islam repose surtout sur des traductions latines médiévales s'intéressant plus aux doctrines qu'aux techniques (défaut de terminologie appropriée).
Sources alexandrines L'alchimie en Islam, c'est-à-dire l'interprétation philosophique des techniques précédentes – à partir du VIe siècle –, a pour origine principale un héritage alexandrin, c'est-à-dire grec, hébraïque et égyptien (pharaonique, hellénistique, hébraïque et romain). Les Arabes et les Persans ont traduit les anciens traités, depuis le grec ou le syriaque.
Parmi une dizaine d'auteurs «strictement» grecs, outre les figures connues (Pythagore, Aristote, Platon, Socrate, Démocrite), on trouve aussi, avec autant d'importance bien avant le VIe siècle, des auteurs comme : Archélaos de Milet, Apollonios de Tyane. Au total, les auteurs arabes citent une quarantaine d'auteurs ayant vécu avant l'avènement de l'Islam, notamment égyptiens, juifs et mésopotamiens. Les plus cités étant l'alchimiste Zosime de Panapolis, Ostanès et Hermès Trismégiste . Ils connaissaient, selon Didier Kahn, la Table d'émeraudeCf. Hermès Trismégiste, La Table d'émeraude, présentation de Didier Kahn, Paris, Les Belles Lettres, 2002..
Plusieurs manuscrits arabes mentionnent des auteurs non grecs, comme le brahmane Biyün, des byzantins comme le moine Marianos ou .
Enfin deux femmes alchimistes sont mentionnées : une Cléopâtre, que des historiens assimilent à Cléopâtre VII, et Marie la Juive.
Liens éventuels avec l'Asie Le soufisme indien lui apporte ses auteurs et ses traités, dont le premier serait le Makhzan al-hikmat (1299) d'Isma'il Kufi, selon Fabrizio Speziale.
L'alchimie islamique a peut-être eu un lien avec l'ancienne alchimie taoïste chinoise. Il existait des liens commerciaux avec l'extrême-orient, mais il n'existe aucune preuve, c'est-à-dire qu'on ne connait aucune traduction arabe d'un texte chinois de chimieA. Djebbar 2001, op.cit, ..
Mircea Eliade soutient que l'alchimie islamique a pu influencer la en Inde, c'est-à-dire l'alchimie au sens scientifique et pragmatique du terme : expérimentations médicales et métallurgiques. En revanche, il nie que l'alchimie islamique soit à l'origine de l'alchimie spirituelle et mystique en Inde. En effet, Eliade distingue deux alchimies « parallèles » qui n'ont que peu à voir l'une avec l'autre : une alchimie comme technique expérimentale (issue de la métallurgie), et une alchimie comme technique spirituelle (issue de pratiques de santé) inspirée des pratiques tantriques. La première serait gréco-alexandrine puis islamique et européenne, et se trouverait aussi en Inde. La seconde serait originellement présente en Inde et en Chine, et de ce fait beaucoup plus ancienne que l'alchimie « préchimique » gréco-islamique. C'est cette seconde alchimie qui se trouverait mentionnée, selon Eliade, dans de très anciens textes tantriques prémusulmans.
D'autres reprennent cette même idée, en estimant que l'alchimie en Islam n'est pas simplement une conservation d'un savoir ancien, mais bien une combinaison originale d'une alchimie grecque (transmutation des métaux) et d'une alchimie d'origine indienne ou chinoise (pratiques ou élixirs de longue vie). Ce processus aurait été le plus actif du au ..
Principaux représentants Le premier alchimiste arabe est le prince umayyade (vers 668-704) qui aurait appris l'alchimie à Alexandrie du byzantin Marianos. Khalid fait traduire plusieurs ouvrages d'alchimie en grec et en copte, et il est lui-même auteur de plusieurs ouvrages dont le plus connu est un poème alchimique Le Paradis de la sagesse.
Les principaux auteurs ayant pratiqué l'alchimie sont Jabir Ibn Hayyan (721-815), Rhazès (865-925), et Ibn Umail ( ou ).
Jabir Ibn Hayyan vignette|Jabir ibn Hayyan, le plus célèbre alchimiste arabe (Codici Ashburnhamiani 1166, portait du ). Jabir Ibn Hayyan ou Geber pour les latins, est un des alchimistes arabes les plus connus. Son œuvre constitue un immense corpus où il est difficile de déterminer ce qui lui revient. Un certain nombre de traités qui lui sont attribués ont en fait été rédigés par des ismaéliens postérieurs. Ces derniers cherchaient à fabriquer des élixirs de longévité voire d'immortalité.
On lui attribue aussi à tort Summa perfectionis magisterii du Pseudo-Geber, en réalité l'auteur latin Paul de Tarente.
Pierre Laszlo affirme que pour Geber, le est composé de : le sec, l'humide, le chaud et le froid, ce qui ne recoupe pas les quatre éléments anciens. Il ajoute que Geber ne se contente pas de spéculations métaphysiques, mais qu'il pratique l'observation et l'expérimentation, comme les chimistes modernes. Il émet l'hypothèse que Geber ait découvert des composés comme le blanc de plomb, le carbonate basique et l'acide nitrique. Geber ne prend pas seulement des minéraux pour ingrédients, mais aussi des substances élaborées par des organismes, comme les oignons ou les olives, ou encore le sang et les os de lions ou de gazelles.
Sa théorie s'appuie sur celle des quatre éléments d'Aristote, qu'il développe en quatre qualités. Sous l'influence des planètes, les métaux se forment au sein de la terre par l'union du soufre et du mercure. Il élabore une théorie de la Balance basée non pas sur la masse et le poids, mais sur un équilibre de « natures » représenté par un carré magique.
Rhazès Médecin encyclopédique, il s'intéresse à une chimie pratique. Son traité alchimique, traduit en latin sous le titre , est l'un des plus importants du Moyen Âge, mais son attribution est contestée (Pseudo-Rhazès).
Des historiens ont noté que Rhazès, tout en croyant à la transmutation, cherche à se rapprocher des conditions concrètes de l'expérience, en s'éloignant de la mystique des nombres et du symbolisme. Rhazès préfère le travail positif en laboratoire aux spéculations théoriques. Il décrit les instruments utilisés et les différents procédés opératoires, il liste et classe les substances employées. Ce travail de recherche ouvre la voie à une pharmacologie chimique de certains médicaments, inaugurée par Muvaffak.
Ibn Umail Il est l'auteur de plusieurs traités alchimiques, dont le plus connu, car transmis en Occident latin, est Kitâb al-mâ' al-waraqî wa al-ardh al-najmîya (Le livre de l'eau argentée et de la terre étoilée) traduit en latin sous le titre Tabula Chemica. Il s'agit d'un commentaire de son propre poème didactique d'alchimie, intitulé Risâla al-shams ilâ al-hilâl (L'Épitre du soleil et du croissant), et traduit en latin sous le titre Epistula solis et Lunam crescentum.
Son œuvre contient des allégories compliquées, symbolisant l'obtention de la pierre philosophale. Pour les historiens de l'alchimie, son principal intérêt est de contenir de nombreuses citations et fragments d'auteurs anciens, en particulier des fragments de la Turba philosophorum.
Autres L'important traité alchimique Rutbat al Hakim a été faussement attribué au savant andalou Al-Mayriti (950-1007), l'ouvrage étant postérieur à sa mort. L'intérêt de l'ouvrage est de préciser la formation de l'alchimiste qui doit être versé en mathématiques et astronomie avec Euclide et Ptolémée, en sciences naturelles avec Aristote et Appolonios de Tyane. Puis il doit s'exercer pour acquérir une habileté manuelle, développer ses observations et ses réflexions à la manière d'un médecin. Traduit en espagnol au et plus tard en latin, l'ouvrage contient des indications claires et précises sur la purification de l'or et de l'argent, et la préparation de l'oxyde de mercure.
Les autres alchimistes célèbres sont (1061-1121) de tradition hermétique, () de tradition allégorique et mystique, () et (mort en 1341). Ce dernier est le plus important de la pensée alchimique arabe tardive, car il a su reproduire et commenter un nombre considérable de textes antérieurs.
Parmi les auteurs qui défendent la légitimité de l'alchimie, on trouve Al Farabi (872-951) avec son Traité sur la nécessité de la science de l'alchimie
Concepts fondamentaux Selon la philosophie naturelle des alchimistes, différents domaines (séparés du point de vue moderne) peuvent être étudiés ensemble, car partageant les mêmes concepts. Les phénomènes et objets célestes et terrestres, les minéraux, plantes et animaux, l'homme enfin sont régis par les mêmes principes : l'alchimie n'est qu'un domaine particulier de ce qui s'applique aussi à l'astronomie ou à la médecineRené Taton 1966, op. cit., ..
La théorie de base est celle de l'antiquité gréco-romaine : les quatre qualités élémentaires (chaud et froid, sec et humide) forment les quatre éléments constitutifs du monde (terre, eau, air et feu). Les savants et philosophes en Islam introduisent des degrés pour exprimer plus exactement les nuances et intensités des phénomènes. Ils parlent ainsi de chaleur ou d'humidité du premier au quatrième degré.
La pratique de l'alchimie, comme de la médecine, consiste à trouver des corps ou des procédés qui déplacent ou apportent tel ou tel degré ou qualité, pour reproduire les processus naturels de transformation du monde (génération corruption des choses et des êtres).
Par exemple, dans les textes attribués à Jabir ibn Hayyan, l'eau (faite de froid et d'humidité) après cent distillations se transforme en terre (solidification en sels, en froid et sec). Il faudra attendre les expériences de Lavoisier (1743-1794) pour réfuter cette interprétation des distillations répétées. Par analogie, mille fusions de l'or pourraient aboutir à l'élixir universel ou de longue vie.