La néoplasie hémocytaire des mollusques ou leucémie des mollusques est une maladie émergente et encore mal comprise, qui affecte une quinzaine d'espèces de bivalves marins de la zone intertidale ou de la façade littorale de l'Atlantique Nord (moules, huîtres, myes, palourdes)Belvin Sharon S & McGladdery B.T (2007), Répartition des pathogènes de différentes populations de moules de gisements naturels du Québec publications de la Direction de l’innovation et des technologies ; Le Rapport de recherche-développement ; PDF, 24 pp ; .
Cette maladie présente trois caractéristiques dont la conjonction est unique : il s'agit d'un cancer de type leucémique (de plus en plus fréquent et presque toujours mortel pour les bivalves affectés) ; la maladie est « horizontalement » transmissible d'un bivalve à l'autre en franchissant la barrière des espèces (tout en ne touchant que des bivalves) ; ce cancer est systématiquement associé à d'importants désordres chromosomiques () selon des études récentes publiées en 2016) ; ces mutations (mortelles) sont encore incomplètement expliquées.
D'abord été décrit aux États-Unis puis au Canada puis en Europe (dont en France où le phénomène est en extension rapide de 2013 à 2016Benabdelmouna A & Ledu C (2016) « The mass mortality of blue mussels (Mytilus spp.) from the Atlantic coast of France is associated with heavy genomic abnormalities as evidenced by flow cytometry » ; Journal of Invertebrate Pathology, volume 138, juillet 2016, pages 30–38 ; (résumé)).
Cette maladie est à ce jour considérée comme sans danger pour les consommateurs d'huitres, moules, coques et fruits de mer. Mais elle pose de graves problèmes en termes de « services écosystémiques » et pour la biodiversité marine (nombreuses populations de moules et myes décimées) et source de risque économique pour la mytiliculture). Selon Ifremer () .
Deux recommandations scientifiques concluent une étude française de 2016 : la cytométrie en flux permet de prédire (et donc mieux gérer) la mortalité de moules bleues due à cette maladie () ; elle devrait être utilisée dans le cadre d'une veille sanitaire pour toutes les zones de mytiliculture, et étendue aux bancs de moules sauvages ; l'utilisation exclusive de semences de moules certifiées via une étude FCM devrait être une priorité pour réduite ou limiter l'extension de la maladie.
Autres noms D'autres noms lui ont aussi été donnés à cette maladie leucémie hémocytaire des mollusques, néoplasie hématopoïétique, néoplasie hémique, sarcome disséminé leucémie des mollusques Cette variété de dénomination correspond aux origines biologiques d'abord attribuées aux cellules cancéreuses par les auteurs qui les ont étudiéFabienne Le Grand (2010) Étude des relations entre compositions membranaires lipidiques et fonctions cellulaires : cas des hémocytes de bivalves atteints de néoplasie disséminée, thèse en sciences de la matière ; Spécialité : chimie analytique, préparée à l'UFR Sciences et Techniques de Brest / Université de Bretagne occidentale, soutenue le 14 mai 2010, PDF, 331 pages.
En réalité les cellules néoplasiques qui sont à l'origine de ces cellules tumorales malignes reste inconnue car chez les bivalves, l’organe hématopoïétique supposé produire les hémocytes (normaux ou cancéreux) n'a pas encore été découvert.
L'origine de ces cellules cancéreuses doit être situé dans le mollusque, car dans le cas des hémocytes normaux leur caryotype est celui du mollusque et sinon il l'est au moins en grande partieeReno P.W, House M, Illingworth A (1994) Flow cytometric and chromosome analysis of softshell clams, Mya arenaria, with disseminated neoplasia. J. Invertebr. Pathol. 64, 163-172.
Histoire écoépidémiologique de la maladie La première suspicion publiée semble avoir été faite aux États-Unis à la fin des par Farley qui signale chez deux espèces d'huîtres (Crassostrea virginica et Crassostrea gigasFarley C.A (1969) Probable neoplastic disease of the hematopoietic system in oysters, Crassostrea virginica and Crassostrea gigas. Natl. Cancer Inst. Monogr. 31, 541 - 555.) ainsi que des cas de prolifération sarcomatoïdeuse chez la moule bleue (Mytilus edulis)Farley C.A (1969) Sarcomatoid proliferative disease in a wild population of blue mussels (Mytilus edulis). J. Natl. Cancer Inst. 43, 509 - 516.. Au même moment G.B Pauley pour le National Cancer Institute américain publie une monographie (qui est aussi une revue critique) des néoplasies et d'autres lésions de type tumorales parfois observées chez les mollusquesG.B. Pauley G.B. (1969) A critical review of neoplasia and tumor like lesions in Mollusks ; United States National Cancer Institute Monograph 31:509-539. En 1982 des coques sont pour la première fois découvertes touchées par un cancer alors supposé être un sarcome à Cork Harbour (Irlande)Twomey E & Mulcahy M.F (1984) A proliferative disorder of possible hemic origin in the common cockle, Cerastoderma edule. J. Invertebr. Pathol. 44, 109-111. et presque ausitôt en Bretagne (Aber-Wrach) par Auffret qui observe les lésions cancéreuses au microscope électroniqueAuffret M & Poder M (1986) Sarcomatous lesion in the cockle Cerastoderma edule. II: Electron microscopical study. Aquaculture 58, 9-15Poder M, Auffret M (1986) Sarcomatous lesion in the cockle Cerastoderma edule. I. Morphology and population survey in Brittany, France. Aquaculture 58, 1-8 puis dans le bassin d'Arcachon (France). 20 ans plus tard (en 1988), E.C Perters avait identifié dans le monde une quinzaine d'espèces de mollusques bivalves parfois touchés par cette forme de leucémiePerters E.C. (1988) « Recebt investigations on the disseminated sacromas of marine bivalve molluscs » American Fisheries Society Special Publication. 38: 45-51. En 2015,dans la revue CellMichael J. Metzger, Carol Reinisch, James Sherry & Stephen P. Goff (2015) « Horizontal Transmission of Clonal Cancer Cells Causes Leukemia in Soft-Shell Clams », Cell, volume 161, , p255–263, 9 avril 2015 Open Archive ; DOI: https://dx.doi.org/10.1016/j.cell.2015.02.042, PDF, 10 p, Stephen Goff, du Howard Hughes Medical Institute de New York montre avec ses collègues américains que les épidémies récentes observées au large de l'Amérique du Nord sont dues à un « cancer transmissible » d'un mollusque à l'autre (la transmission horizontale était réputée rarissime pour les cancers. Plus étonnant encore, dans son étude l'équipe de Stephen Goff, du Howard Hughes Medical Institute de New York, révèle que les cellules cancéreuses identifiées aux États-Unis dans des myes provenant de littoraux de régions très éloignées (État de New York, Maine et Île-du-Prince-Édouard au Canada) sont génétiquement identiques ou très semblables les unes aux autres, et toujours génétiquement différentes de celles de l'individu touché. Ce qui laisse penser que cette leucémie aurait pour origine une cellule mutée devenue immortelle (ayant perdu ses capacités d'apoptose) et/ou un Rétrotransposon non reconnu par le système immunitaire des individus « infectés », qui proviendraient d'un seul individu originel (à partir duquel ce rétrotransposon pathogène aurait migré pour contaminer des millions d'autres individus (peut-être chez plusieurs espèces, à la manière d'une infection virale ou à prion capable de franchir la barrière des espèces, entre espèces proches de bivalves filtreurs) ; une sorte de métastase ou pouvant passer d'un mollusque à un autre (certains individus y semblant toutefois résistants). Cette étude a montré que dans le cas de la mye commune (Mya arenaria, un mollusque bivalve assez courant sur le littoral atlantique nord-américain), le cancer est importé (un peu à la manière d'une métastase, mais à partir d'un autre individu) et qu'il ne résulte pas d'une cancérisation initiée chez/par le mollusque affecté. De plus, le rétrotransposon identifié est dans les cellules « surexprimé » (amplifié par un nombre élevé de copies dans des cellules néoplasiques). Cette forme de cancer identifiée depuis les années 1970 chez la mye commune pourrait être apparentée, et de type leucémique (sous réserve de confirmation par des analyses biomoléculaires). En 2016, l'aire touchée par la maladie grandit rapidement (en climat tempéré à froid), et n'a toujours pas pu être associée aux caractéristiques d'une sous-région, d'un habitat ou d'un écosystème spécifique. Une étude française pilotée par Ifremer confirme un lien fort entre la maladie et des anomalies génomiques lourdes (voir plus bas). En 2016, Ifremer précise dans un communiqué que l'institut .
En écoépidémiologie (comme d'ailleurs en épidémiologie) un tel mécanisme était généralement considéré comme exceptionnel voire unique ou presque impossible, et dans tous les cas reste mal compris en termes d'origine, de mécanisme ou d'histoire évolutive Il n'avait jusqu'alors été signalé que pour deux espèces, le Chien et le Diable de Tasmanie (voir plus bas). Il semble différent d'autres types de néoplasie de mollusques, par exemple signalés en mer baltique chez Macoma balthicaSmolarz K, Thiriot-Quievreux C (2005) « Recent trends in the prevalence of neoplasia in the Baltic clam Macoma balthica (L.) from the Gulf of Gdansk (Baltic Sea) » ; Oceanologia 47: 61-74.
Symptômes Chez certaines espèces de mollusques (toujours des bivalves selon les données disponibles), l'hémocyte peut être victime d'un cancer spécifique (c'est-à-dire propre aux bivalves) dit . Cette maladie est l'équivalent pour un bivalve d'une leucémie pour un mammifère ou oiseau.
Les hémocytes ont un noyau qui grossit anormalement et ils ne meurent plus à l'échéance normale (cellules néoplasiques). Ils se mettent alors à proliférer d'abord dans l'hémolymphe puis dans les autres tissus du bivalves malade. Le dysfonctionnement des organes finit par tuer le mollusque. Comme les globules blancs humains, les hémocytes des bivalves, quand ils sont vivants et actifs peuvent se déformer pour s'infiltrer dans les tissus et traverser des parois cellulaires pour atteindre des sites d'infections ou aller là où ils sont requis (Cheng, 1996; Chu, 2000; Donaghy , 2009). Ils sont doués de chémotaxie, sensible à certaines hormones et peuvent phagocyter de petites particules, et produire des pseudopodes faire des agrégats, et encapsuler ou entourer des particules de grande taille.
Caractéristiques physiques observables de la cellule cancéreuse (néoplasique) : elle est plus grosse qu'un hémocyte normal ; sa morphologie est simplifiée ; son noyau est proportionnellement plus grand ; le ratio noyau/cytoplasme est plus élevé ; son contenu en ADN est anormal.
Vocabulaire, sémantique Rappels : l'hémocyte C'est la (seule) cellule circulante des fluides extra-palléaux et de l'hémolymphe (l'équivalent du sang et de la lymphe chez les mollusques bivalves). Les hémocytes sont des cellules multifonctionnelles cruciales pour le maintien de la défense immunitaire des bivalves ; De taille et proportion très variables selon l'espèce, ils jouent à la fois un rôle comparable à celui de nos globule blancs et plus encore (détruisant les microbes captés par phagocytose, impliqués dans la production d'espèces actives de l'oxygène capables de détruire des virus, microbes ou certaines toxines, participant à la réparation tissulaire (et de la coquille) ainsi qu'au transport des nutriments, de même qu'à la digestion et l’excrétion ou encore à la résorption gonadiqueSparks and Morado, 1988; Cheng, 1996; Donaghy , 2009).
On distingue généralement deux types d'hémocytes(Cheng, 1996) : les granulocytes (dotés de granules intra-cytoplasmiques) les hyalinocytes (au cytoplasme transparent dépourvu de granules ou pauvre en granules) Chez certaines espèces de bivalves, dans chacune de ces deux catégories, des sous-groupes sont distingués, par exemple selon leur taille et/ou selon leur affinité pour certains colorants (acides ou basiques).