thumb|upright|Bourguiba photographié en robe d’avocat en 1927
Habib Bourguiba, né officiellement le à Monastir, est le huitième et dernier enfant de Ali Bourguiba (1850-1925) et de Fattouma Khefacha (1861-1913). Issu d'une famille modeste, sa naissance marque la honte de sa mère et l'inquiétude de son père, les deux étant d'un âge avancé. Le jeune Habib, qui évolue dans un environnement féminin, est marqué dès son jeune âge par les inégalités des sexes. Malgré sa situation financière, Ali Bourguiba décide d'investir son argent dans l'instruction de son fils pour lui éviter son sort d'être enrôlé dans l'armée. Dans ce cadre, il l'envoie à Tunis en 1907, chez son frère M'hamed pour l'inscrire au Collège Sadiki. Séparé de sa mère à l'âge de 5 ans, il vit dans de modestes conditions à la capitale où il est marqué par l'affaire du Djellaz de 1911. En 1913, au grand soulagement de son père, il décroche son certificat d'études primaires qui le dispense du service militaire et lui permet de poursuivre ses études secondaires au collège Sadiki. Cependant, il perd sa mère, à l'âge de 10 ans, la même année, ce qui le marquera toute sa vie.
Lorsqu'il commence son cursus secondaire, la Première Guerre mondiale éclate. S'il est studieux, son état de santé se détériore rapidement, pendant son année de terminale, par les conditions fournies par le collège qui applique des restrictions budgétaires dans le cadre d'effort de guerre. S'ensuit alors un séjour chez son frère Mohamed au Kef, pour retrouver ses forces. Marqué par les inégalités du protectorat, il décide alors d'étudier le droit pour combattre la France. Il obtient le soutien de son frère Mahmoud qui l'inscrit au Lycée Carnot de Tunis. Deux événements auxquels il participe marquent sa jeunesse : L'accueil réservé au cheikh Abdelaziz Thâalbi et la manifestation du , qui ne font qu'accroître ses aspirations nationalistes. En 1924, il décroche son baccalauréat en tant que majeur de promotion et s'envole pour Paris afin de poursuivre ses études supérieures.
À la capitale française, il s'inscrit à la faculté de Droit de la Sorbonne et voue son temps à découvrir la civilisation colonisatrice pour contre elle. Là-bas, il rencontre Mathilde Lefras, une veuve de quatorze ans plus âgée que lui, avec laquelle il a une relation. En 1927, alors qu'il décroche une licence en Droit, Mathilde donne naissance à leur fils, Habib Jean Bourguiba. De retour à Tunis, il l'épouse et recherche du travail en tant qu'avocat, pour fournir les besoins nécessaires à sa famille. Il s'engage rapidement dans un parcours journalistique en vue de défendre la personnalité tunisienne.
Origines familiales
Famille paternelle
La famille Bourguiba est originaire de la noblesse ottomane. En albanais, le nom Bourguiba signifie . La famille vit à Constantinople avant de la quitter pour rejoindre les côtes de Syrte en Libye. En 1795, l’arrière grand-père de Habib Bourguiba, Haj Mohamed Bourguiba El Kebir, quitte la Tripolitaine pour s’installer en Tunisie en raison des troubles qui éclatent entre la Libye et l’Empire ottoman. C'est ainsi qu’il embarque pour Monastir avec sa famille, ses biens, ses pêcheurs, ses quarante esclaves et son médecin puis s’installe dans un quartier appelé depuis Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, éd. du Jaguar, Paris, 1999, . Dès lors, Mohamed Bourguiba s’enrichit de plus en plus et apporte son aide aux personnes dans le besoin, devenant connu pour sa générosité. Il a un fils prénommé Mohamed, le deuxième du nom, qui naît en 1805. À la mort de son père, il hérite de ses richesses qu’il fait fructifier et devient connu, tout comme lui, pour son aide aux nécessiteux, notamment les pauvres et les esclaves noirsSophie Bessis et Souhayr Belhassen, Bourguiba, éd. Elyzad, Tunis, 2012, .
thumb|left|upright|Portrait de Ali Bourguiba, père de Habib
Quelques années après son installation à Monastir, la dynastie husseinite entreprend plusieurs réformes pour éviter à la Tunisie le sort de la Régence d'Alger et met en place de nouvelles institutions en vue de rivaliser avec l’Europe, tentative coûteuse pour l’État, qui est obligé d’augmenter l’impôt de la mejba pour pouvoir rembourser ses emprunts à l’étranger. Cela se solde par un mécontentement de la population qui décide de se révolter en 1864. En résulte une répression impitoyable : le bey décide de punir toute personne y ayant participé. Mais l’arrivée du général Ahmed Zarrouk, chargé de la pacification, se solde par l’arrestation des notables de la cité, dont fait partie Mohamed Bourguiba et son frère, et leur détention dans un camp beylical dressé à l’ouest de la ville. Ils ne sont libérés que grâce au sacrifice de la famille qui renonce à ses bijoux, argents et titres de propriétés. Le benjamin de ses quatre enfants, Ali, âgé de 14 ans, est chargé de porter la rançon à la tente du général. Il se fait alors, remarquer par le général Zarrouk qui voit en lui une bonne recrue pour ses troupes et décide de l’enrôler. Il accepte et passe dix-neuf ans de sa vie en campagne, avant de terminer sa carrière militaire avec le grade de sergent-chef et une pension trimestrielle de 11,25 francs. Toutefois, Mohamed Bourguiba décède la nuit de son retour chez lui, en 1865Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, .
Lorsqu’il quitte l’armée, la France vient de prendre les pleins pouvoirs, avec la signature du traité du Bardo du et des conventions de la Marsa du , et d’instaurer son protectorat avec l’accord de Sadok Bey. Un an avant son instauration, Ali Bourguiba, âgé de 30 ans, épouse en 1880 Fatouma Khefacha, fille d’Ahmed Khefacha et Khadouja Mzali, ce qui lie la famille Bourguiba à la famille MzaliSophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., . Appauvrie, la famille ne fait plus partie des notables locaux. La maison familiale est occupée par les trois enfants de Mohamed Bourguiba, à savoir sa fille unique Emna, qui a épousé Ahmed Sakka, son deuxième fils Hassan, et Ali ainsi que son épouse. Fatouma met au monde six garçons — Mohamed, Ahmed, Mhamed, Mahmoud, Younès qui décède à l’âge de trois mois et Habib — et deux filles, Nejia (qui a failli épouser le père de Mohamed MzaliMohamed Mzali, Un Premier ministre de Bourguiba témoigne, éd. Jean Picollec, Paris, 2004, ) et AïchaSophie Bessis et Souhayr Belhassen, op. cit., .
Dans cette situation, l'atmosphère familiale entre les trois frères est caractérisée par plusieurs disputes. Cohabitant chacun dans une chambre, plusieurs querelles éclataient entre les belles-sœurs, les enfants et même les trois frères. Bourguiba déclarera par la suite qu'il est arrivé à son père de brandir son sabre pour menacer son frère Mohamed, armé lui-même d’un fusil, tout en insistant sur la fréquence des disputes entre belles sœurs, jalouses de la femme de Ali, Fattouma qui avait mis au monde six garçons. N'ayant qu'une seule cuisine dans la maison, les belles-sœurs s'y réunissaient pour préparer le repas mais une de ses tantes par alliance, s'avisa de jeter une poignée de sel dans la marmite où cuisinait Fattouma, ce qui mena Ali à déménager. Ce dernier nommé cheikh du quartier tripolitain puis conseiller municipal et expert agricole se permit alors d'améliorer sa situation personnelle et de déménager dans une modeste demeure appelée Dar El Kouij et située sur une falaise nommé Karrayia (« Sainte noire » en turc) où ils habitèrent une année avant de déménager dans leur propre maison, dont le chantier fut supervisé par Ahmed Sakka, l'époux de sa tante paternelle, EmnaPremière Conférence donnée par : Le Président Habib Bourguiba, le 12 octobre 1973.
Famille maternelle
Fattouma Khefacha, née en 1861 est la fille de Khadouja Mzali et Ahmed Khefacha. Très jeune, les parents de Fattouma divorcent. Bourguiba, qui n'épargne guère ses critiques sur la répudiation, déclare lors d'une conférence donnée en 1973, que la raison de ce divorce était . En effet, cette décision de divorcer intervient lorsque Khadouja présente un repas froid à son époux. Une fois divorcé, Ahmed épouse une autre femme et fonde une nouvelle famille. Khadouja n'a alors d'autres choix que de se retirer chez ses parents, au quartier des Tripolitains. C'est dans cette maison qu'est éduquée Fattouma, sa mère refusant de se remarier. En 1880 et à l'âge de 15 ou 16 ans, Fattouma épouse Ali Bourguiba et avec l'insistance de sa mère, part de la maison de son père vers celle de son époux. Khadouja, dont le père décède en 1884, rejoint sa fille avec laquelle elle cohabite. Dans ce cadre, elle participe à la préparation des provisions et au lavage de la laine au bord de la mer. Elle entretient de bonnes relations avec sa sœur Aïchoucha Mzali, mère de Abdelaziz El Aroui, qui habite au bout de la rue. Malgré cela, Bourguiba déclarera qu'.
Généalogie
Naissance
left|thumb|Maison natale de Bourguiba
Bourguiba naît officiellement le à Monastir. Cependant, une forte incertitude demeure sur cette date qui, selon certains de ses biographes, pourrait avoir été falsifiée de quelques années pour le rajeunir, certaines familles évitant de déclarer trop tôt la naissance d’un garçon afin d’éviter la conscription selon Samya El Mechat dans son livre La Tunisie et les chemins vers l’indépendance. 1945-1956. Lors de la conférence qu'il donne le , il déclare qu'on se réfère à la naissance de son cousin, Chedly Zouiten pour déterminer la sienne. Ce dernier étant son aîné de neuf mois, il en conclut que sa date de naissance serait plutôt le . Malgré cela, l'incertitude demeure puisqu'il serait en fait né en 1901 ou encore en 1898. Bourguiba aurait ainsi raconté en 1955 : . L’un de ses ministres, Mahmoud El Materi, confirme cette hypothèse dans ses mémoires. Il est le fils d’Ali Bourguiba et Fatouma Khefacha qui est alors âgée de 40 ans. Bourguiba déclarera que sa mère a eu honte de concevoir un enfant à cet âge si tardif pour elle, sa dernière grossesse remontant à sept ans et son père se demanda s’il pouvait élever son fils malgré son âge avancé. Il raconte sa naissance en ces termes : . Néanmoins, elle fut soulagée d'avoir donné naissance à un garçon, évitant la catastrophe qu'aurait constitué celle d'une fille. C’est ainsi que naît Habib, le dernier de sa fratriePierre-Albin Martel, Habib Bourguiba. Un homme, un siècle, .
1903-1913 : Enfance difficile
Le dernier de la fratrie
left|thumb|Ali Bourguiba entouré de ses enfants Mohamed, Ahmed, Mhamed, Mahmoud et Habib
Malgré sa situation financière, Ali Bourguiba accorde une grande importance à l’éducation de ses enfants jusqu’à se faire critiquer par son frère Mohamed, qui lui reproche de trop investir dans l’instruction. Mais ce dernier réussit à les faire accéder à des postes importants grâce à sa maigre pension militaire et à ses petites exploitations agricoles si bien que, Mohamed, l’aîné né en 1881, travaille à Tunis en tant qu’aide-infirmier à l’hôpital Sadiki. Quant à Ahmed et Mhamed, ils font partie du corps des interprètes sans lequel le secrétaire général français du gouvernement ne peut contrôler l’administration tunisienne. Pour ce qui est de Mahmoud, ce dernier poursuit ses études au collège Sadiki, lors de la naissance de son petit frère Habib.
En 1901, Ali se procure assez d’argent pour construire une maison dans le quartier des Tripolitains, comptant deux vestibules, trois pièces et un patio. Pour y parvenir, Khadouja Mzali, la mère de Fatouma, vend la part d’héritage qui lui revient des Mzali pour aider sa fille à achever la maison. Lors de la naissance de Bourguiba, Ali, âgé de 53 ans, devient conseiller municipal et côtoie les notables de la ville, ce qui lui permet d’améliorer sa situation financière et sociale et lui permet de prévoir un avenir éducatif moderne pour son dernier fils, tout comme pour ses frèresSophie Bessis et Souhayr Belhassen, Bourguiba, éd. Elyzad, Tunis, 2012, .