Le plus souvent, on entend par expérimentation humaine, l'expérimentation scientifique sur l'être humain dans le cadre de recherches sur la maladie et la santé (sujet de cet article). Cette expérimentation sur le sujet humain ne se limite pas à la médecine : elle peut concerner de nouvelles méthodes pédagogiques, la pratique de nouvelles technologies, ou le vol spatial.
Les expériences médicales sur les êtres humains s'inscrivent dans le processus des essais cliniques pour élaborer des traitements. Dans ce cadre, se posent les questions du consentement éclairé des patients concernés et du contrôle bioéthique de l'expérience.
Expérience et expérimentation En français le terme « expérience » recouvre deux concepts distincts, celui d'avoir de l'expérience (être expérimenté, avoir les compétences) et faire une expérience (être expérimental, tenter un essai), c'est alors une « expérimentation ».
Le caractère ambigu du terme expérience a son origine dans les termes grec empeiria (savoir acquis par la pratique) et peira (essai, épreuve concrète). Le terme latin experientia a le même double sens (savoir acquis par l'expérience et essai pour un savoir à acquérir). Pour les distinguer, on trouve chez Cicéron le terme experimentum pour désigner l'essai.
Dans son sens large (expérience/expérimentation), l'expérimentation humaine est alors aussi vieille que la médecine. Pour Canguilhem : . Toute nouvelle pratique de soin (remède, appareil et procédure...) implique un premier participant avec les risques et les bénéfices inhérents à cette première participation.
De l'Antiquité jusque vers le , les médecins se réfèrent à un experimentum qui relève en fait de l'essai empirique, qui consiste à observer et reproduire des routines apprises, sans stratégie de recherche. Ici « l'expérience », même nouvelle ou renouvelée, ne vise qu'à illustrer une théorie ou la prolonger en pratique.
Au cours du , la médecine adopte une méthode « expérimentale », en mettant en doute les idées reçues. C'est la recherche d'une démonstration par la preuve, qui consiste à n'admettre pour vrai que ce qui est contrôlé par les faits.
Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, les problèmes éthiques des expériences médicales sur l'homme ont été relativement peu discutés ; alors même que l'expérimentation animale faisait largement débat depuis le début du , surtout en Grande-Bretagne et en Allemagne. Les restrictions légales de l'utilisation d'animaux de laboratoire ont ainsi précédé de plus d'un demi-siècle les premières règlementations de l'expérimentation humaine.
Ces règlements et codes éthiques de l'expérimentation humaine, élaborées par la suite, ont mis l'accent sur les concepts de consentement, de respect de la personne, d'évaluation des risques, et les principes de justice et de bienfaisance ou solidarité.
Néanmoins plusieurs dimensions de l'expérimentation humaine restent en discussion, sur la légitimité ou pas de distinguer entre l'expérimentation dite thérapeutique (pour soigner) et l'expérimentation dite cognitive (recherche pure) ; sur celle qui porte sur un individu et celle sur un ensemble (population) ; sur lexpérimentation humaine (règlementée dans l'espace public sur des sujets de droit) et lexpérimentation sur l'homme (faite à discrétion sur des sujets avilis, réduits à l'état d'objet et privés de droits).
L'expérimentation humaine est alors au croisement de la science et du droit, de la philosophie morale et de la philosophie politique.
Historique Antiquité L'existence d'une expérimentation biologique quantitative dans l'Antiquité est controversée. Selon le texte Hippocratique De l'Ancienne médecine, la médecine se serait constituée par une approche empirique d'essais et d'erreurs, similaire à l'art culinaire (préparation des aliments). Cette approche ne serait plus nécessaire, l'art médical étant établi désormais (selon l'auteur) par le raisonnement, le médecin ne doit plus faire pour voir, mais observer avec les yeux de la raison qui dicte sa conduite.
Le fameux principe primun non nocere « d'abord ne pas nuire » est attribué à Hippocrate (Épidémies I, V). De même l'adage Ars longa, vita brevis « l'art est long et la vie est courte », dans Aphorismes 1, I), qui se poursuit par experimentum periculosum (l'original grec étant ἡ δὲ πεῖρα σφαλερή). Ici les interprétations divergent, par exemple Littré donne la traduction « l'expérience est trompeuse » (un médecin même expérimenté peut se tromper) et d'autres « l'expérimentation est faillible » ou « l'essai est dangereux » (pour le patient). vignette|Mithridate VI, sur une monnaie du Royaume du Pont. Dans le Serment d'Hippocrate, la fourniture de poisons ou la pratique chirurgicale risquée sont condamnées, mais de telles expériences ont été plus ou moins tentées dans l'Antiquité. Dès le av. J.C. des essais de médicaments dangereux par maîtrise du dosage apparaissent, avec l'utilisation (controversée à l'époque) de l'ellébore (plante toxique).
Au av. J.C., l'école de médecine d'Alexandrie pratique la dissection de cadavres, et la vivissection de condamnés à morts, rapportées par Hérophile et Érasistrate. Quoique rarement signalée dans le reste de l'Antiquité, cette pratique est défendue par le romain Celse qui la justifie comme un sacrifice de coupables pour le bien des innocents.
D'autre part, Scribonius Largus ( ap. J.C) insiste sur le fait que la prescription de drogues dangereuses est possible si le médecin respecte les principes éthiques d'Hippocrate. Galien ( ap. J.-C.) signale que des rois d'Orient comme Mithridate VI et Attale III s'intéressent à l'étude des poisons et des antidotes sur des condamnés ou des esclaves.
Ces mentions ne sont que de vagues échos, et les questionnement éthiques rares. Par exemple, Galien préfère la dissection du porc à celle du singe « pour ne pas voir la déplaisante figure du singe en train d'être disséqué vivant ».
Moyen Âge
Abou Bakr Al-Razi (ou Rhasès médecin, mathématicens, éthicien, 865- entre 925 et 935) a mis l'accent sur le principe de justice et de compassion envers les patients. Il a considéré que le respect de l'éthique est un élément fondamental dans la pratique médicale. Son livre "Akhlaq al-Tabib" (L'éthique du médecin) est un des plus anciens livres traitant d'éthique médicale. Les notions développées dans ce livre sont très similaires à celles adoptées durant le siècle.
Ibnou Sina (Avicenne) (philosophe et médecin persan, 980-1037) : Dans un document publié en 2004, l'UNESCO a mis la lumière sur l'apport d'Avicenne dans l'éthique des sciences et de la médecine. Ibnou Sina y avait développé des sujets comme l'intégrité dans la pratique de la médecine et des essais cliniques dont il a été l'un des pionniers.
Siècles des lumières À partir du , la dissection de cadavre devient un moyen d'enseigner l'anatomie dans les universités européennes, la première à le faire étant celle de Bologne. Les anatomistes médiévaux et de la Renaissance demandent aux autorités, ou les obtiennent de façon clandestine, les corps des condamnés à mort ou ceux des pauvres destinés à être enterrés sur argent public.
Selon Chamayou, c'est l'époque où l'''experimentum periculosum posé par Hippocrate, prend une tournure nouvelle. La question n'est plus « peut-on expérimenter sur l'homme ? », mais devient « sur quels hommes peut-on expérimenter ? ». vignette|Transfusion sanguine d'un agneau à un fou pour le guérir de sa folie. La réponse est illustrée par l'anecdote arrivée au philosophe Marc Antoine Muret (1526-1585). Réfugié en Italie, déguisé en mendiant, il tombe malade ; et des médecins à son chevet discutent et l'un d'eux declare Faciamus experimentum in corpore vili « faisons l'expérience sur ce corps vil » (ou anima vili, âme vile, selon les versions). Au nom de ce principe, l'expérimentation humaine devient licite lorsqu'elle s'applique à des êtres de peu de valeur, méprisables et sans dignité. Initialement le corps vil s'opposait au corps glorieux de la résurrection.
Au , l'expérimentation animale devient un moyen essentiel de la recherche, notamment lors de la découverte de la circulation sanguine par William Harvey en 1628. Après la fondation de la Royal Society en 1660, quelques expérimentations humaines sont menées sur une nouvelle catégorie de sujets, non seulement les condamnés ou les misérables, mais aussi les fous et les insensés. L'exemple le plus connu est celui des transfusions sanguines de l'animal à l'homme, tentées par l'anglais Richard Lower sur un pauvre clergyman contre salaire, ou par le français Jean Baptiste Denis sur un fou, pour le guérir de sa folie.
Ces démonstrations publiques (comme l'étaient les dissections humaines dans les théâtres anatomiques) n'ont guère suscité de débats éthiques. Après quelques échecs retentissants, la transfusion sanguine est abandonnée et oubliée, pour réapparaître à la fin du .
Le élucide de nombreuses questions biologiques et médicales par une démarche de type expérimental, sur l'animal et sur l'homme. Par exemple, la nature chimique de la digestion (Réaumur 1752, Spallanzani 1783), ou les premiers essais comparatifs du traitement du scorbut, effectués par James Lind en 1747.
Pour la première fois des essais sont tentés à l'échelle d'une population, comme la prévention par variolisation, d'abord testée en 1721 sur des détenus de la prison de Newgate, et qui sera suivie par la vaccination de Jenner en 1798.
Émergence de l'expérimentation moderne vignette|La vaccine ou le préjugé vaincu (1807), par Louis-Léopold Boilly. Au cours du , la médecine devient vraiment « expérimentale » avec la médecine hospitalière où les malades commencent à être soumis à des essais méthodiques. En 1831, Pierre Louis publie son travail sur les effets de la saignée sur la pneumonie, où il démontre l'inefficacité de la saignée. Tout au long du siècle, les médecins apprennent à travailler sur des séries de cas suffisamment nombreux, à codifier les symptômes, à standardiser les traitements, etc. Une médecine statistique d'évaluation et de calcul de risques se développe, ce qui ne va pas sans résistances, car il faut faire abstraction des particularités individuelles.
En sus des criminels et détenus, des fous, et des pauvres hospitalisés, de nouvelles catégories de sujets d'expérimentation apparaissent. Aux États-Unis, ce sont les esclaves noirs, ainsi le médecin sudiste James Marion Sims (1813-1883) expérimente de nouvelles techniques de réparation chirurgicale chez des accouchées noires. Une fois la technique opératoire rodée sur esclave noire, il consent à l'appliquer aux femmes blanches. Même après l'émancipation des esclaves (années 1860), la pratique d'utiliser le corps des noirs persistera aux États-Unis pendant des décennies.
La situation est analogue dans les empire coloniaux britanniques, français ou allemands, où « les corps vils ont été racisés ». Les indigènes sont l'objet d'inoculations ou d'essais thérapeutiques, soit dans des prisons comme détenus, soit dans des camps-hôpitaux d'expérimentation comme malades.
Dans d'autres cas, l'expérimentateur obtient plus ou moins la coopération du sujet, tel fut le cas du trappeur canadien français Alexis Saint Martin (1794-1880) suivi par le médecin militaire américain William Beaumont (1785-1853).
L'expérimentation est parfois justifiée (par les expérimentateurs) par la pratique de l'. Celle-ci est assez répandue dans les universités américaines, chez les professeurs-chercheurs, comme chez les étudiants, qui s'inoculent des maladies et testent des remèdes ou des procédures. Par exemple, James Simpson (1811-1870) a d'abord voulu tester le chloroforme sur lui-même. Après l'avoir inhalé, il se réveilla étendu sur le sol de son laboratoire. D'autres expérimentateurs, enthousiastes et pressés, prennent leurs proches comme sujets d'expérience : enfants, épouse, parents, voisins..