La zoopharmacognosie désigne une branche de l'éthologie animale et de la pharmacologie (botanique, fongique, zoologique, microbienne ou minéralogique) qui étudie le comportement d'auto-médication propre à certains animaux lorsqu'ils recherchent, trouvent, sélectionnent des molécules naturelles médicamenteuses ou psychotropes. Les animaux en question ingèrent généralement ces substances ou plus rarement se les appliquent par voie topique. Ces substances peuvent alors les aider à lutter contre des parasitoses, des maladies infectieuses ou les effets nocifs de toxines alimentaires... Dans quelques cas, l'animal semble rechercher les sensations que semblent lui offrir un psychotrope.

Un exemple très connu de comportement zoopharmacognosique est le cas du chien ou du chat mangeant certaines herbes qui le font ensuite vomir, mais il existe de nombreux autres exemples de comportements diversifiés et parfois complexes.

Beaucoup d'animaux ingèrent ou s'appliquent des produits non alimentaires tels que l'argile, le charbon de bois et même parfois des produits toxiques provenant de plantes et/ou d'invertébrés, apparemment pour éloigner ou tuer des parasites ou encore comme antidote à un poison..

On ignore si les animaux ont consciemment et volontairement recours à l'automédication car les indices ou preuves sont la plupart du temps circonstancielles ou anecdotiques ; d'ailleurs la notion de « conscience » elle-même est polysémique et discutée.. Depuis peu, des protocoles expérimentaux cherchant à valider des hypothèses sont mis en place, qui devraient confirmer ou infirmer un certain nombre de suppositions.

Les méthodes d'auto-médication par l'animal à son profit (ou parfois à celui de ses petits) varient, mais ils peuvent être classés selon leur fonction préventive, prophylactique (prévenant une infection ou une intoxication) ou thérapeutique (après l'infection, pour mieux lutter contre un agent pathogène ou une toxine). Ce type de comportement est supposé avoir une importante signification adaptative..

Histoire et étymologie En 1978, Janzen a suggéré que les vertébrés herbivores pourraient tirer un bénéfice de type médicinal des métabolites secondaires issus de leur alimentation végétale..

Le terme zoopharmacognosy a été créé en 1993 et dérive des racines grecques zoo : « animal » (prononcé [zoˈo] et non [zyˈ] zou car ce n'est pas un mot anglais), pharma : « médicament » et gnosie : « savoir ».. Le terme et le concept ont gagné en popularité à partir d'articles et recherches universitaires puis d'un livre écrit par Cindy Engel : Wild Health: How Animals Keep Themselves Well and What We Can Learn from Them soit « Santé sauvage : comment les animaux se soignent bien, et ce que nous pouvons apprendre d'eux »..

Mécanismes Les effets anti-parasitaires de la zoopharmacognosie pourraient avoir au moins deux mécanismes explicatifs. Tout d'abord, la matière ingérée peut avoir des propriétés pharmacologiques anti-parasitaires (ex. : composés phytochimiques qui inhibent la capacité de vers parasites à s'attacher à la muqueuse intestinale ou une chimiotaxie qui attire des vers dans les plis de feuilles. Certaines plantes ont également des propriétés chélatrices. De nombreuses plantes ingérées durant un comportement supposé être une zoopharmacognosie, présentent des propriétés physiques particulières (feuilles à surface rugueuse ou hérissées de poils, qui pourraient gêner certains parasites ou les déloger de la paroi intestinale).

Un second mode d'action est l'ingestion de substances capables de déclencher une purge de l'appareil gastro-intestinal par une diarrhée réduisant considérablement le temps de transit dans l'intestin en provoquant l'expulsion de vers et en interrompant le cycle de vie de certains parasites. Un tel mécanisme pourrait expliquer la présence d'herbes et feuilles ou écorces non digérées dans les fèces de divers animaux (oiseaux, carnivores et primates)..

Méthodes d'auto-médication Certains animaux ingèrent périodiquement ou parfois certaines substances (ex. : argile) ou s'appliquent certaines substances (boue, poussière, excréments) quand ils en trouvent, ce qui suggère un comportement de type préventif ou prophylactique.

Dans d'autres cas, ils ingèrent ou s'appliquent certaines substances ou aliments quand ils sont malades, ce qui suggère des comportements thérapeutiques ou curatifs.

On distingue souvent trois méthodes d'auto-médication : l'ingestion, l'absorption, ou l'application topique.

L'ingestion De nombreux exemples de zoopharmacognosie impliquent l'ingestion par un animal d'une substance ou de plusieurs substances présentant des propriétés médicinales avérées ou probables.

Fourmis Les fourmis infectées par le champignon Beauveria bassiana, recherchent et consomment de manière sélective des substances toxiques (espèces réactives de l'oxygène, ROS) quand elles sont exposées à cet agent pathogène fongique, mais les évitent en l'absence d'infectionNick Bos, Liselotte Sundström, Siiri Fuchs, Dalial Freitak..

Mammifères droite|vignette|240x240px|Un grand nombre de singes ont été observées en train de se soigner eux-mêmes en cas de maladie, en ingérant des plantes, des écorces, par exemple très amères ou riches en tanins. vignette|240x240px|Schéma illustrant des modes de contrôles préventifs ou curatifs possibles chez des mammifères herbivores.. Les grands singes consomment souvent des plantes sans valeur nutritive, mais ayant des effets bénéfiques en termes de régulation de l’acidité du systèmes digestif ou contre des parasites intestinaux.

Les chimpanzés sélectionnent parfois des feuilles très amères qu'ils mastiquent soigneusement. Les infections parasitaires diminuent sensiblement après qu'ils ont mâché des feuilles de l'espèce Vernonia amyddalina dont on a pu confirmer les propriétés anti-parasitairesSabrina Krief, « Automédication des chimpanzés : une "médecine" égoïste ? », dans Alain Froment et Hervé Guy (dir.), Archéologie de la santé, anthropologie du soin , Paris, Éditions La Découverte, 2019, , . contre au moins trois parasites (schistosoma, plasmodium et Leishmania). Les chimpanzés ne consomment pas cette plante de manière régulière. Ceux qui en mangent sont peu nombreux et semblent toujours affaiblis ou malades..

Des observations, dont celles de Jane Goodall, montrent que les chimpanzés ingurgitent le matin à jeun, sans mastication, des feuilles rugueuses entières (exemples : Aneilema aequinoctiale, Ficus exasperata), favorisant ainsi la purge de leurs intestins des parasites digestifs.. Le tube digestif est vidangé en six heures, alors que le transit intestinal d'un chimpanzé dure habituellement entre 24 et 48 heures.

Cette pratique est acquise en quelques années par les jeunes chimpanzés qui observent leur mère, et qui réalisent des essais multiples de pliage et d'ingestion des feuilles, avant de maîtriser la pratique et de devenir autonome.

Les chimpanzés mangent parfois aussi les feuilles de l'herbacée Desmodium gangeticum. Elles sont retrouvées non digérées, et non-mâchées dans 4 % des échantillons de matières fécales de chimpanzés sauvages. On retrouve des touffes d'herbes aux feuilles tranchantes dans 2 % des cas. Ces feuilles sont rugueuses ou présentent des bords coupants ; et le fait qu'elles n'ont pas été mâchées et ont été excrétées presque intactes laisse penser qu'elles n'ont pas été mangées à des fins nutritionnelles. Dans ces cas, les ingestions étaient limitées à la saison des pluies, période connue pour être la plus favorable à une réinfection par le parasite. De plus, des vers parasites (Oesophagostomum stephanostomum) ont aussi été trouvés avec les feuilles rejetées dans les excréments.

Les chimpanzés, les bonobos et les gorilles mangent les fruits d'Aframomum angustifolium. Les études en laboratoire d'extraits homogénéisés du fruit et des graines ont montré une activité anti-microbienne significative..

Certaines espèces de singes semblent avoir des connaissances médicinales (innées ou apprises, cela n'est pas encore clarifié ; ils ont en tous cas été observés par des éthologues en train de soigneusement sélectionner certaines parties de plantes médicinales, par exemple en ôtant les feuilles puis en cassant la tige pour en sucer la sève..

Chez le babouin olive (Papio anubis) et chez les babouins hamadryas (Papio hamadryas) en Éthiopie, on a observé l'utilisation des fruits et des feuilles de Balanites aegyptiaca, pour le contrôle de la schistosomiase.. Les fruits contiennent effectivement une molécule (diosgénine) un précurseur hormonal qui, vraisemblablement, entrave le développement des schistosomes.

Les éléphants d'Afrique (Loxodonta africana) pratiquent apparemment l'équivalent d'une auto-médication pour déclencher la naissance, en masticant les feuilles d'un arbre de la famille des Boraginaceae. Au Kenya les femmes infusent un thé à partir des feuilles de cet arbre, également pour induire l'accouchement..

Certains coatis (Nasua narica) au Panama récupèrent une résine mentholée d'écorces fraîchement grattées (écorce de Trattinnickia aspera ; Burseraceae) et la frottent vigoureusement sur leur fourrure ou celle d'autres coatis, peut-être pour tuer des ectoparasites tels que des puces, des tiques oiu des poux, ainsi que des insectes piqueurs comme les moustiques.. Il a été montré que cette résine contient des molécules pouvant avoir des effets insecticides ou répulsifs pour les insectes (triterpènes α - et β-amyrine, dérivés d'eudesmane β-sélinène, et sesquiterpène lactone 8β-hydroxyasterolide.

Les chiens et chats domestiques sélectionner et mangent souvent du matériel végétal provoquant le vomissement..

Des sangliers indiens fouillent sélectivement le sol à la recherche de certaines racines également utilisées par l'homme comme vermifuge. Le folklore mexicain indique que les porcs mangent des racines de grenade ; elles contiennent un alcaloïde toxique pour le ver solitaire..

Une étude sur le mouton domestique a montré expérimentalement que cette espèce peut choisir certaines plantes ayant des vertus médicinales correspondant aux symptômes induits par les expérimentateurs quand ils ont forcé le mouton à ingérer des plantes par exemple trop riche en tanins ou en acide oxalique. Le mouton se soigne alors en ingérant de l'argile (type bentonite), du phosphate dicalcique ou une plante contenant du polyéthylène glycol. Des phénomènes similaires ont pu être observés chez d'autres ruminants.

Les cages standardisées de laboratoire empêchent les souris privées de liberté d'assouvir plusieurs de leurs comportements naturels. En conséquence, les souris de laboratoire développent parfois des comportements anormaux indicatif de troubles émotionnels (dépression, anxiété). Pour améliorer leur bien-être, ces cages sont parfois enrichies d'éléments naturels (ex. : matériaux de nidification) ou d'abris et de roulettes. Sherwin et Olsson. ont testé si un tel enrichissement de leur environnement pouvait influencer la consommation de Midazolam, un médicament très utilisé contre l'anxiété chez les humains. Des souris en cages standard ou en cages améliorées pouvaient choisir entre deux boissons (enrichie et non enrichie en médicament Midazolam). Les souris en cages normés ont effectivement consommé plus de boisson enrichie en anxiolytique, sans doute parce quelles avaient connu une plus grande anxiété.

De premières études ont conclu qu'une souche de souris présentant systématiquement un problème d'autoimmunité consommait plus de solutions contenant du cyclophosphamide, un médicament immunosuppresseur empêchant les dommages inflammatoires aux organes internes. Mais d'autres études ont ensuite donné des résultats contradictoires.

Géophagie