(La Musique nocturne des rues de Madrid) est une composition pour quintette à cordes à deux violoncelles de Luigi Boccherini faisant partie intégrante du recueil de six .
Composé en 1780 à Arenas de San Pedro alors que le compositeur est au service de don Luis, prince de la maison de Bourbon, ce évoque l'atmosphère des rues de Madrid à la nuit tombée. Il s'agit de son second essai de musique descriptive après celui du quintette en ré majeur (G.276) de 1771.
Présentation de l’œuvre Le mariage morganatique de l'infant Louis Antoine de Bourbon (« don Luis »), frère du roi , avec María Teresa de Vallabriga en 1776, entraîne l'exil de sa cour de Madrid. En tant que « violoncelliste de sa chambre et compositeur de musique » (), Boccherini le suit dans ses nombreuses pérégrinations avant que le prince ne se fixe à Arenas de San Pedro, petite localité de la province d'Ávila. Éloigné de tous les centres musicaux d'Europe, Boccherini y affirme néanmoins son style personnel dans la composition d'une centaine d’œuvres, la plupart destinées à la musique de chambre.
Tout comme le souligne le musicologue Jaime Tortella, est avant tout une musique à programme . En effet, son inspiration est essentiellement rétrospective, toute fondée sur les nuits de flânerie où se tenait la cour de don Luis, du temps où celle-ci évoluait dans une Madrid bouillonnante de vie :
Sans pour autant céder à un folklorisme superficiel, Boccherini réutilise les chansons déclamées avec emphase dans les rues populaires. De la de Lavapiés, où se masse tout un attroupement de se divertissant la nuit venue en danses et en jeux aux nombreuses paroisses carillonnant leur Ave Maria en fin de journée. Ou bien, en ces autres quartiers tout aussi populeux comme celui de avec ses fameux , forgerons pour la plupart issus des milieux déshérités de la capitale ou encore celui de . C'est toute une population bigarrée, vivante, chantante et dansante qui nous est restituée à travers cette musique.
Trois personnages goyesques peuplant les faubourgs de Madrid :le , le mendiant aveugle et la jeune femme vêtue à la façon des .
Cependant, s'interroge Jaime Tortella, doit-on y voir l'expression d'« une certaine nostalgie de la vie citadine » rendue nécessaire par un exil prolongé à Arenas, ou bien un hommage à la capitale et aux Madrilènes ? Quoi qu'il en soit, Boccherini cherche dans cette musique à sortir de la norme qui prévaut dans la société de son époque. En évoquant une cour partageant ses distractions nocturnes avec les classes populaires, le compositeur n'a-t-il pas inconsciemment attribué à la musique le pouvoir de niveler les distinctions socialesSur les rapports entre musique et politique dans une perspective historique et musicologique, voir en particulier la première partie « Naissance des musiques politiques modernes » de l'étude d'Esteban Buch : La Neuvième de Beethoven – Une histoire politique (Gallimard, 1999). ?
D'autre part loin d'être isolée, chaque section de ce quintette décrit certains aspects de la vie nocturne de Madrid dont très certainement Boccherini a été le témoin : depuis la sonnerie de l'angélus du soir jusqu'au couvre-feu. Cette décision participe d'un choix parmi tant d'autres scènes de genre qu'un artiste et ami du musicien comme Francisco de Goya par exemple, a pu représenter dans sa peintureSur les relations entre Boccherini et Goya, voir : J. Valverde Madrid, Goya y Boccherini en la Corte de Don Luís de Borbón, in (), Madrid-Aranjuez, 1987, .. Aussi se pose la question des critères esthétiques qui ont concouru dans le choix du compositeur à privilégier telle scène plutôt qu'une autre.
Alors que Tortella interprète l'œuvre de Boccherini comme une représentation programmatique de la vie nocturne madrilène, le chef d'orchestre estime que l'œuvre doit avant tout être interprétée de manière symbolique. Van Gasteren a analysé l'œuvre par analogie avec l'iconographie et a rencontré d'innombrables références à la politique, à la religion, aux arts visuels, au théâtre et à l'amour. Il a montré que l'œuvre avec la technique du soggetto cavato et d'autres symboles contient des références ou est une sérénade à un amour secret, l'actrice Maria del Rosario surnommée La Tirana. [D. van Gasteren, La Musica Notturna delle Strade di Madrid van Luigi Boccherini. Persoonlijke getuigenis of sociaal politieke boodschap, Baarn: Prominent 2022. .]
Structure et analyse Sur le manuscrit, Boccherini présente ainsi la teneur de l’œuvre :
vignette|alt=Photographie en noir et blanc du manuscrit : deux groupes de .|Premières mesures du de Boccherini. Manuscrit (Berlin, ).
Le quintette en do majeur comporte sept mouvements. Yves Gérard dans son catalogue thématique ne mentionne que cinq sections ne faisant pas figurer les roulements de tambour comme mouvements : , 4/4, la mineur
, 3/4, do majeur Largo assai. , 2/4, sol majeur Allegro vivo. (), 3/4, sol majeur
, Tempo di Marcia. (), 2/4, do majeur Sa durée d'exécution est d'environ Durée moyenne basée sur les enregistrements discographiques cités..
Malgré sa longueur et sa structure inhabituelle, le est Opera piccola dans le catalogue autographe de Boccherini.
1 –
Le manuscrit de la BnF porte également un second titre : . Les divers Ave Maria des différentes églises de Madrid. Imitation en pizzicato des cloches du début de la sonnerie de l'angélus du soir. Elles annoncent par conséquent la fin de la journée mais aussi le commencement de la soirée.
2 –
Le imite les roulements de tambour tout de suite après le mouvement précédent, a noté Boccherini. Ils reviennent par la suite entre les et .
3 – thumb|gauche|upright=0.6|Le chanteur aveugle, dessin par Goya.
Le menuet des mendiants aveugles chantant des ballades ou des complaintes tout en priant pour leurs aumônes. Les violoncellistes doivent tenir leurs instruments sur leurs genoux et imiter le son d'une guitare en pizzicato en utilisant leurs ongles. Accompagné de cette ambiance sonore, le introduit forte une rude mélodie dont la « mauvaise grâce » est soulignée par les termes (« maladroitement ») et (« avec âpreté ») :
4 –
Le rosaire du soir. Le mouvement doit être joué sans mesure fixe. Pleine de recueillement et réduite à sa plus simple expression, la prière du soir s'élève, des églises de quartier aux demeures avoisinantes toutes fenêtres ouvertes. Indiqué , ce mouvement lent ponctué de pizzicati au violon est interrompu par un bref épisode Allegro à 3/4 dans lequel les cinq instruments s'unissent dans une fervente et solennelle communion. À la reprise du Largo come prima, Boccherini note une indication portant sur le registre grave du : (basson)Manuscrit KHM 498, . On ne trouve pas cette indication dans le manuscrit de la BnF..
5 – ()
Le manolo était un jeune homme un peu poseur, sans instruction qui se produisait dans les rues en chantant et en dansant. Il était traditionnellement vêtu d'un pantalon s'arrêtant aux genoux (une sorte de culotte courte), de bas blancs, d'une veste courte et très échancrée, de chaussures recouvrant à peine le talon et les orteils, et d'un foulard retenu par un anneau. La guitare était son indispensable accessoire.
Connu aussi sous le titre et rendu par « Chanteurs des rues » dans le manuscrit copié par Louis Picquot, ce mouvement renvoie au mode de vie nocturne des Madrilènes : leurs chants et distractions le long des rues animées. Les violons imitent pizzicato sempre et forte des effets de guitares, tandis que le entonne comme le refrain d'une chanson populaire :
6 – Brève reprise des roulements de tambour par le .
7 –
thumb|upright=0.7|Enfants jouant aux soldats par Goya. La troupe du invitant la population à rejoindre leur maison pour la nuit. Par un jeu de crescendo : , et de decrescendo : , , et enfin , Boccherini donne l'impression qu'une troupe de soldats accompagnés de musiciens passe et s'éloigne de l'auditeur. Le compositeur insiste sur le fait que le , c'est-à-dire que les indications de crescendo et de mancando (diminuendo) doivent être strictement respectées.
Le thème est suivi de . Dans la cinquième notamment, le se réapproprie le thème en imitant le tambour tandis qu'avec la sixième, le climax est d'ores et déjà atteint : . L'intensité ainsi libérée se relâche et s’apaise dans les quatre variations suivantes tout en gardant du thème son profil de marche militaire. La dernière et onzième variation indiquée dans son ultime mesure n'est déjà plus que le lointain souvenir d'une troupe en déplacement.
Le mot que l'on retrouve sur les deux partitions manuscrites (Paris et Berlin) et qui conclut laconiquement cette étonnante œuvre peut se comparer au silence retrouvé de la ville durant la nuit.
Manuscrits Paris, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l'Opéra, F-Po, Rés. 508 (1-3) : manuscrit autographe, parties séparées. Berlin, , D-B. KHM 498 : manuscrit autographe d'une première version, envoyé au roi de Prusse . Mulhouse, Bibliothèque-Médiathèque, F-MH, MN. 4863 (). Paris, Bibliothèque nationale de France, département Musique, RES F-1191 : copie par Louis Picquot du manuscrit perdu envoyé à Ignace Pleyel en 1797. Washington, , M552. B67. op.30 (G) Case (), copie par « Dr. Richard Drews ».
Publications Composé en 1780, ce quintette est le second essai de musique descriptive après celui du quintette en ré majeur (G.276) composé en 1771. Il fait partie intégrante du recueil de six
Quelques années plus tard, Boccherini manifeste des réticences quant à l'exécution et à la publication de ce quintette insolite hors de son pays d'origine, comme il l'écrit à Ignace Pleyel dans une lettre datée du :
Très populaire de son vivant, le quintette reste inédit jusqu'à sa publication en 1921 par Christian Bachmann à Hanovre et c'est aujourd'hui l'un des plus célèbres du compositeur. Son cinquième mouvement a notamment été joué à l'ouverture des Jeux olympiques d'été de 1992 à Barcelone sous le titre . Consultée le 24 juillet 2016..
Arrangements thumb|upright=0.9|alt=photographie en noir et blanc de la première page du manuscrit de la ritirata.|La Ritirata (con Variazioni) de Boccherini. Manuscrit RES F-1191 (Paris, BnF). Boccherini a arrangé trois fois le mouvement la pour : quintette avec piano, (G.418) ; quintette avec guitare, (G.453) ; quintette avec deux altos, (G.390) : transcription du quintette (G.418).
Luciano Berio a transcrit en 1975 les quatre versions de la en les superposant : . Par de légères modifications, il apporte timbres et couleurs, percussions, tambours et trompettes dans un puissant crescendo, avant de laisser s'éteindre doucement la musique dans le silence nocturne. La pièce est une commande destinée à l'orchestre de la Scala, comme ouverture.
Le compositeur porto-ricain Roberto Sierra s'est inspiré de l'hétérogénéité du matériel musical du quintette pour sa D'une durée approximative de , la a été publiée en 2013 par .. Dans la descendance des quintettes avec guitare de Boccherini, sa composition écrite en 2013 également pour cet effectif, a été commandée par le guitariste cubain Manuel Barrueco pour une tournée avec le quatuor Casals aux États-Unis.. Roberto Sierra explique sa démarche compositionnelle dans son intention de superposer les sons du avec ceux du : dans ..
Tout comme pour le célèbre « Menuet » du quintette en mi majeur (G.275), il existe sur le marché de l'édition musicale une pléthore d'arrangements de . Le plus souvent, le quintette de base de la composition est renforcé aux cordes par un orchestre de chambre. D'autres arrangements, plus originaux, sont pour orchestre d'harmonie ou au contraire réduits à trois instruments comme deux violons et piano à trois/quatre mains (Benedict Kullman) ou encore deux violons et flûte (Lindsay Davies-White), pour ne citer que ces deux exemples.
Discographie Cette œuvre a fait l'objet de plusieurs enregistrements parmi lesquels :