Labbaye de Beauport est une ancienne abbaye de chanoines prémontrés, fondée au début du , qui se dresse sur le territoire de la commune française de Paimpol, dans le département des Côtes-d'Armor, en région Bretagne.
Ses fonctions pastorales, de justice et économiques s'étendent de l'île-de-Bréhat à Saint-Brieuc et sur une vingtaine de paroisses dont neuf en Angleterre. C'est aussi une seigneurie maritime avec des droits sur la mer de l'île Saint-Riom à la pointe de Guilben.
Elle renoue avec les installations côtières et insulaires du début du monachisme celtique. Cette situation assure sa prospérité dans un environnement complexe et diversifié. Du , elle se développe rapidement, ses chanoines dépendant directement du pape possèdent la haute et basse justices sur leurs vassaux. Cette importante seigneurie marque son empreinte sur le paysage avec la construction de digues et talus, des aménagements hydrauliques et l'exploitation du sel. Elle participe au développement économique en accordant des prêts et est présente dès le début de la grande pêche lointaine vers Terre-Neuve et l'Islande.
Au , la mise en commende de l'abbaye avec des abbés nommés par le roi dégrade sa situation et au début du , l'abbé de La Lucerne est chargé de réformer Beauport. Des prieurs énergiques restaurent la règle et les bâtiments. En 1698, l'enseignement de la philosophie et de la théologie lui donnent un rayonnement spirituel et intellectuel ; mais à partir de 1763, le bâti se délabre, les conflits et les procès se multiplient et les vocations s'effondrent, de sorte que la situation de l'abbaye est mauvaise quand arrive la Révolution. En 1790, l'abbaye est vendue et demeure en mains privées jusqu'à son rachat en 1993 par le Conservatoire du littoral qui met en œuvre des mesures de protection.
Le monastère est construit sur un site de descendant vers la mer avec une jetée formant havre et une double ceinture de murailles. Témoin de la spécificité des établissements monastiques en milieu littoral, elle doit sa réputation au caractère grandiose de ses ruines, son polylithisme coloré et son unité de style. Filiale d'une abbaye normande, c'est un monument d'architecture gothique normande importée en Bretagne.
En 1836, Prosper Mérimée dans ses Notes de voyage dans l'ouest de la France montre le plus haut intérêt pour le premier style gothique du réfectoire et de la salle capitulaire, dont il propose la sauvegarde. Depuis 1869, elle occupe une place reconnue dans l'histoire de l'architecture grâce à Arcisse de Caumont qui, dans son Abécédaire, ou rudiments d'archéologie, la présente comme offrant le prototype de l'abbaye médiévale des avec un plan homogène et régulièrement ordonné. Aujourd'hui, bien que partiellement en ruines, elle demeure l'un des sites monastiques les plus complets de Bretagne.
Elle est classée au titre des monuments historiques depuis 1862, et le site protégé par le Conservatoire du littoral depuis 1993.
Localisation L'abbaye est situé dans la partie du village de Kérity, sur la commune de Paimpol, dans le département français des Côtes-d'Armor.
Toponymie
Le nom de Beauport et une création française en pays bretonnant, attestée dès le ..
Histoire vignette|gauche|redresse=0.6|Sceau de l'abbaye de Beauport. vignette|redresse|Façade occidentale de l'abbatiale de style gothique rayonnant. vignette|Intérieur de la nef dont le bas-côté et le transept méridional ont complètement disparu ainsi que le chevet. vignette|La salle au Duc () est couverte en voûtes de croisées d'ogives retombant sur des culots coudés et noircies par la part des anges. Les éléments de confort (deux cheminées monumentales, latrines aménagées à l'étage, larges fenêtres) valent à cette salle d'être traditionnellement interprétée comme un bâtiment à usage hospitalier.
Fondation En face de Ploubazlanec, sur l'île Saint-Riom dans une enclave de l'évêché de Dol s'élève à la fin du un monastère de Prémontrés établi vers 1170-1180 par le comte Henri de Trégor, un parent du duc de Bretagne. Ce monastère, rattaché à l'évêque de Dol Jean Meschin est confié aux Augustins de Saint-Victor de Paris, installés entre 1184 et 1189 par le fils d'Henri, , comte de Penthièvre, de Goëllo et de Tréguier. La fondation reçoit une confirmation officielle de ses possessions par le , mais elle périclite rapidement, peut-être en raison des difficultés de Jean Meschin (une bulle papale en 1199 met fin aux prétentions de Dol à s'ériger en archevêché), et de la localisation insulaire de Saint-Riom, qui s’inscrit dans la tradition du monachisme insulaire breton, mais qui s'avère impropre au développement d'une communauté de l'ordre de Saint-Victor, ouvert sur le monde..
Le comte de Trégor qui tient à avoir une abbaye sur son territoire éprouvé par les raids vikings, transfère par une charte du l'ensemble des biens de l'abbaye de Saint-Riom, qui ne compte plus à cette époque qu'un abbé et trois chanoines, à l'abbaye de Beauport, située désormais sur le territoire du diocèse de Saint-Brieuc. Il l'installe sur un bâtiment qui lui appartient sur la grève du lieu-dit Beauport (en latin ), entre l'embouchure du ruisseau de Correc venant de Kerfot et une zone marécageuse, baptisée « Le Pré aux oies ». Ce nom de Beauport permet de rattacher l'abbaye à la légende de saint Budoc qui aurait fondé vers le l'abbaye de en Irlande. Ce seigneur se considère comme le descendant de l'ancien roi du Goëlo, père de saint Budoc, et sa campagne de légitimation de cette fondation repose sur cette figure sainte.
En fondant l'Abbaye de Beauport pour les Prémontrés en 1202, Alain d'Avaugour, juveigneur de Bretagne et comte de Goëlo, donna à ladite abbaye les six grandes paroisses du Goëlo : Pordic, Étables, Plouvara, Plélo, Plouézec et Plouha, de sorte que Plouha était administré par un religieux de l'abbaye qui portail le titre de prieur-recteur. Les autres paroisses étaient desservies par des prêtres séculiers..
L'abbaye est fondée comme un établissement de l'ordre des Prémontrés, de la circarie de Normandie dont le chef-lieu est l'abbaye de Mondaye près de Bayeux. Le comte Alain de Goëllo demande à l'abbé de l'abbaye de la Lucerne d'Outremer au diocèse d'Avranches d'envoyer à Beauport vingt-cinq religieux. L'abbé de la Lucerne les installe lui-même et met à leur tête Raoul de l'abbaye d'Ardenne près de Caen. L'abbaye bretonne devient la fille de l'abbaye normande.
Le comte du Goëlo donne aux Prémontrés les biens de l'abbaye de Saint-Riom : les églises de Bréhat et de Saint-Rion, les paroisses de Kérity, de Lannevez et les reliques de Saint Maudez. Il y ajoute ses églises de Pordic, Étables, Plouvara, Plélo, Plouha et Yvias, Plouagat et ses dépendances, 9 églises dans le diocèse de Lincoln en Angleterre et l'île de Saint-Riom qui devient un refuge. Il établit au profit de cette abbaye la foire annuelle de Paimpol dite « Foire aux Moines »Charte en latin de la fondation dans: Histoire de Bretagne par Guy Alain Lobineau de 1707, page: 327.
Ses frères, Conan et Geslin de Coëtmen font des donations dont le bois pour la construction du monastère. D'autres seigneurs apportent l'église de Plouézec, la moitié de celle de Goudelin et la foire de Paimpol.
Le développement Ces dons sont confirmés par le pape avec d'autres privilèges en 1202.
En 1239, la haute justice de Beauport fonctionne et dès le , l'abbaye est aussi un établissement de crédit : elle prête, hypothèque, achète des biens parfois déguisés en donations, gère son patrimoine, défend ses droits par de nombreux procès. Les chanoines règnent sur les âmes par leur fonction pastorale et fluidifient l'économie par leurs interventions. L'abbaye de Beauport imprime une marque forte sur son territoire, en modelant notamment le littoral par un système de digues, de pêcheries et de havres.
Entre 1276 et 1284, l'abbé Michel Gautier installe des boiseries et des stalles dans le chœur de l'église et son successeur accorde aux religieux une ration de vin les jours de fêtes et d'obits. L'abbé Guillaume de Pommerie construit la maison abbatiale et, au début de la guerre de Cent Ans, en 1352, signe la commission des envoyés traitant de la délivrance de Charles de Blois, prisonnier des Anglais. Son successeur obtient des lettres de sauvegarde du Roi d'Angleterre sur les propriétés anglaises du monastère. Jean Boschier, élu en 1397, abbé pendant est inhumé dans la salle capitulaire comme exemple pour ses successeurs.
Pendant la guerre de succession de Bretagne qui oppose les Montfort-L'Amaury et les Blois-Penthièvre dont l'héritière, Jeanne de Penthièvre épouse de Charles de Blois est une descendante d'Alain de Goëlo, fondateur de l'abbaye, les prémontrés de Beauport sont rebelles à la prise de pouvoir de de la lignée des Montfort. Charles de Blois leur fait quelques semaines avant sa mort une importante donationA. Le Goff: Un scriptorium…, page: 67; A. Y. Bourges: Un scriptorium…, page: 70..
La richesse des abbayes attire la convoitise des grands personnages ecclésiastiques et laïcs. Les prémontrés luttent contre le système des commendes qui impose un abbé nommé par le roi .
Le déclin et la fin En 1532, l'abbaye est mise en commende. À partir de ce moment, l'abbaye connaît une période de déclin, aggravée par les guerres de Religion.
Les désastres de la mise en commende impose une réforme que tente d'établir l'abbé de la Lucerne dans toutes les maisons de sa filiation, mais Beauport résiste jusqu'en 1630, date de l'entrée des réformés puis appartient à la Communauté de l'Antique Rigueur de l'Ordre des Prémontrés et est le siège d'un noviciat commun pour les abbayes prémontrées de la même obédience ..
En 1651, l'état du monastère ne s'est pas amélioré, l'eau pénètre dans le dortoir et le réfectoire, il n'y a ni chauffage, ni infirmerie, l'enceinte conventuelle n'est pas close et les paroissiens envahissent le chœurs de l'église. En 1654, l'abbé commendataire venant très rarement à l'abbaye, son logis et ses dépendances sont séparés de l'espace monastique.. vignette|gauche|redresse=0.8|Vue depuis le talus de Beauport en 1780. Entre 1654 et 1763, des prieurs énergiques restaurent la règle et les bâtiments, mettent l'église au goût du jour, construisent un clocher, un jardin d'apparat entre l'abbaye et la mer, des logements pour les hôtes, une bibliothèque, une infirmerie, reboisent les bois, assèchent l'étang salé. En 1663, le monastère se dote d'un tiers ordre : Le Scapulaire blanc et en 1698, des cours de philosophie et de théologie y sont donnés..
Ruines et sauvegarde À la Révolution, il ne reste plus dans l'abbaye qu'une dizaine de moines et treize domestiques. Les décrets de 1790 suppriment les maisons religieuses, Beauport est fermée. Des projets industriels n'ont pas de suite. En 1797, l'enclos est estimé à . Louis Morand, négociant et instigateur de la pêche en Islande à Paimpol achète une grande partie des bâtiments installe ses appartements qui sont transformés en appartements bourgeois. La commune de Kérity se réserve l'est en y installant sa mairie et des écoles.
Vers 1821, les dépendances de la maison abbatiale, le bâtiment des dames, les toitures, le clocher et les voûtes de l'église s'écroulent. En 1836, Prosper Mérimée fait un rapport au préfet des Côtes-du-Nord où il constate qu'il est trop onéreux de réhabiliter l'ensemble du site mais conseille au préfet de conserver le réfectoire et la belle salle gothique voisine du transept nord qui, comme monuments du premier style gothique, méritent un haut intérêt. Beauport occupe en effet une place reconnue dans l'histoire de l'architecture depuis qu'Arcisse de Caumont l'a présentée comme offrant le plan type de l'abbaye médiévale des . vignette|Tombeau de Mélanie Morand et cénotaphe de Napoléon-Néponucème Poninski. Placés dans le bas-côté de l'abbatiale, ces monuments funéraires sont réalisés à partir d’éléments sculptés du cloître médiéval.