vignette|Un Algérien est plongé dans l'eau et torturé par l'armée française avec de l'électricité, tandis que deux pneus servent de récipient (1961).
La torture a été pratiquée pendant la guerre d'Algérie sur les populations algérienne et française par les forces coloniales (l'armée française, l'OAS, les forces de police, les barbouzes) dans des proportions qui, selon des historiens comme Pierre Vidal-Naquet, concerneraient des centaines de milliers d'AlgériensPierre Vidal-Naquet, Les crimes de l’armée française en Algérie, 2001.Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001, d'après sa thèse de doctorat.« La torture et la guerre d'Algérie », Le Monde, 17 mars 2012..
La torture a aussi été employée sur des harkis, des indigènes et des Pieds-Noirs et au sein de leurs membres, notamment lors de la bleuite, par le FLN et l'ALNselon l'ouvrage La Guerre d'Algérie sous la direction des historiens Benjamin Stora et Mohammed Harbi, la thèse de doctorat de Raphaëlle Branche consacrée à la torture et l'armée durant la guerre d'Algérie., mais pas avec le même systématisme ni dans les mêmes proportionsJean Monneret affirme sur son site, www.jean-monneret.com, qu') ou encore l'ensemble des travaux sur la torture en Algérie de Pierre Vidal-Naquet qui réfute la tendance qui consiste à vouloir inventer un faux parallélisme entre les crimes des uns et ceux des autres, comme indiqué dans la source précitée..
La torture policière existait déjà largement en Afrique du Nord avant l’insurrection de 1954, comme en témoigne la mise en garde lancée, dès cette date, par l'écrivain François Mauriac. Elle avait été systématiquement utilisée lors de la colonisation du pays, notamment lors de la campagne du général BugeaudVoir Lieutenant-colonel de Montagnac, Lettres d'un soldat, Plon, Paris, 1885 (republié par Christian Destremeau, 1998, ) ; Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie (1841), in Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 1991, & 705; Olivier Le Cour Grandmaison, « Quand Tocqueville légitimait les boucheries », Le Monde diplomatique, juin 2001; , 2008, ., mais elle fut consacrée et institutionnalisée comme arme de guerre par l'armée, qui a reçu tous les pouvoirs lors de la bataille d'Alger. Celle-ci fut en 1957 un point de non-retour à cet égard, chapitre IX, « La torture : l'arme de la guerre antisubversive ».. Toutefois, le passage à la guerre totale et à la systématisation de la torture précède l'année 1957 et correspond, selon la thèse de Raphaëlle Branche, à l’arrivée à la tête de l’état-major d’Alger du général Raoul Salan en .
Une loi votée le Loi du 31 juillet 1968 en confirmation des deux décrets du Décret 62-327 du 22 mars 1962.Décret 62-328 du 22 mars 1962. amnistie l'ensemble des infractions commises en Algérie par l'armée française et ses partisans. Cette loi prévoit dans son article 1 que .
Cette loi empêche les victimes de poursuivre au pénal mais théoriquement pas au civil, bien que cette interprétation de la loi ait été remise en cause par divers juristes, dont William Bourdon. Celui-ci estime que cette loi « s'oppose aux principes du droit international selon lesquels l'amnistie ne peut être accordée aux auteurs de violations des droits de l'homme les plus graves tant que les victimes n'ont pas obtenu justice par une voie de recours efficace ».
Par les autorités françaises et leurs partisans Les précédents coloniaux de l'usage de la torture
Depuis la conquête coloniale, la torture est un procédé courant des forces de l'ordre en Algérie qui l'utilisent pour terroriser les populations autochtonesRaphaëlle Branche, « La torture pendant la guerre d'Algérie », in Mohammed Harbi et Benjamin Stora (dir.), Histoire de la guerre d'Algérie, éditions Hachette, 2005, .. Cette pratique, utilisée tout au long de la présence coloniale en Algérie, d'abord pour obtenir des informations sur les emplacements de silos à grains lors de la conquête coloniale, puis pour briser les grèves, meurtrir des suspects, instruire les affaires pénales les plus ordinaires et terroriser les indigènes, s'inscrivait avant tout dans une démarche de haine et de déshumanisationOlivier Le Cour Grandmaison, « Coloniser, Exterminer : Sur la guerre et l'État colonial », éd. Fayard, Mohamed Harbi et Benjamin Stora, « La guerre d'Algérie », éd. Hachette littératures, ..
Dans un article de 1951, publié par L'Observateur, Claude Bourdet avait déjà dénoncé ces pratiques au moment des procès de 1951-52 de l'Organisation spéciale (OS), affiliée au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali HadjSharon Elbaz, L'avocat et sa cause en milieu colonial. La défense politique dans le procès de l'Organisation spéciale du Mouvement pour le triomphe des libertés en Algérie (1950-1952), Politix, 2003, Volume 16, , ., en s'interrogeant : . Près de 80 plaintes pour torture et arrestations arbitraires sont déposées lors de ces procès, tenus à huis clos, toutes classées sans suiteClaude Bourdet, « Y a-t-il une Gestapo en Algérie ? », in L'Observateur, 6 décembre 1951.. De même, la résistante et spécialiste de l'Algérie Germaine Tillion enquête dans les années 1950 en Algérie sous mandat de la Commission d'enquête internationale contre le régime concentrationnaire (créée à la suite de la Seconde Guerre mondiale)..
Outre Bourdet, qui avait été informé de cas de torture à la Villa Mahiedinne, Albert Camus, lui aussi cité comme témoin par la défense (ainsi que Jean-Marie Domenach), écrit alors une lettre le , dans laquelle il déclare : .
Avec la guerre d'Algérie, ces pratiques sont théorisées et systématisées par l'armée française. Dès le premier jour du conflit, François Mauriac lance un appel qui ne sera pas entendu : « Surtout, ne pas torturer »Bloc-Notes, L'Express, 2 novembre 1954.. Germaine Tillion, dans une lettre du à Maurice Feltin, archevêque de Paris, écrit : . Déjà, pendant la guerre d'Indochine, la torture avait été employéeHarbi et Stora, op. cit., /552..
La mise en place de la torture comme arme systématique vignette | Dynamo électrique manuelle connue sous le nom de Gégène pendant la guerre d'Algérie.Dès 1949, le gouverneur général Naegelen rédige une circulaire interdisant l'usage de la torture et des sévices par les services de police, mais ne parvient pas à se faire obéirHarbi et Stora, op. cit., .. Jusqu'en 1955, l'armée est indemne de ces accusationsJean-Charles Jauffret (professeur à l'IEP d'Aix-en-Provence), « Entendre et enseigner l’expérience du combattant français de la guerre d’Algérie », in Enseigner la guerre d'Algérie et le Maghreb contemporain - actes de la DESCO Université d'été octobre 2001, .. Utilisée en Indochine, la torture devient progressivement une arme de guerre à part entière, théorisée et légitimée dans le cadre d'une doctrine de la « guerre contre-révolutionnaire », en particulier par le colonel Trinquier, le capitaine Paul-Alain Léger, le colonel Marcel Bigeard et le général Jacques Massu en tant que moyen de poursuivre une guerre asymétrique, où l'adversaire se dérobe aux catégories classiques du droit de la guerre (combattant, civil), se dissimulant dans la population. Celui-ci est assimilé à un « terroriste », « cas » encore plus « grave » que celui du « franc-tireur » ou du « guérillero » ; cet adversaire-là « ne prend aucun risque » et est donc exclu de la protection des lois de la guerre (Trinquier, La guerre moderneCité in , 2008, chap. IX, .), notamment des Conventions de Genève signées par la France. Selon l'historien Jean-Charles Jauffret :
La théorisation militaire d'une nouvelle forme de guerre Confrontée, depuis l'Indochine, à une nouvelle forme de guerre, caractérisée par un alliage de nationalisme anticolonialiste et d'idéologie communiste et le terrorisme pratiqué par le FLN contre les populations civiles, l'armée française va progressivement élaborer, comme le montre Marie-Monique Robin dans Escadrons de la mort, l'école française (2004), une doctrine de la « guerre contre-révolutionnaire », marquée par l'anticommunisme, qui normalise : l'usage systématique de la torture ; des disparitions forcées (« Crevettes Bigeard ».) ; du « quadrillage » par zones. Développé par le colonel Trinquier, ce maillage systématique de la population, qui encourage la délation, « n'est pas sans rappeler l'organisation urbaine instituée par le Troisième Reich et le régime stalinien » (Jean-Charles JauffretJean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie 1954-1962, Autrement, Paris, 2000, cité in , 2008, .). Cette tactique a été utilisée par les Britanniques lors de l'Insurrection communiste malaise (1948-1960) et par les Français en Indochine avant 1954 ; les « patrouilles surprise » ; le principe de responsabilité collective (les « corvées de bois ») ; l'unité du général Aussaresses a arrêté, selon ses propres dires, personnes pendant les six mois de la « bataille d'Alger », dont ont disparuLe terme est déjà employé pour désigner l'unité du général Aussaresses. Cf. à ce propos, et pour les arrestations et disparitions, (2008, ; entretien de l'auteur avec Aussaresses de 2003). ; du « retournement » des prisonniers (tactique inspirée par le capitaine Léger, créateur du Groupe de renseignement et d'exploitation (GRE) pendant la « bataille d'Alger ») via le Centre d'instruction de la pacification et de la contre-guérilla d'Arzew, dirigé par André Bruge, qui une fois libérés infiltrent leurs compagnons de lutte. Cela sème la panique dans les rangs du FLN, atteint de « bleuite », c'est-à-dire de suspicion généralisée. D'après Sadek Sellam, spécialiste de la wilaya 4, le bilan des purges internes de l'ALN (Armée de libération nationale), largement provoquées par l'action du BEL, (dissous en ), serait de victimes entre 1958 et 1961Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, Paris, Fayard, 2002 (, cité in . ; de camps de regroupement, établis par le « plan Challe », et visant à séparer le FLN de ses appuis dans la population. En 1959, sous couvert d'une enquête sur les problèmes fonciers, le jeune énarque Michel Rocard fait un Rapport sur les camps de regroupement.
L'usage du renseignement et de la « guerre psychologique » est ainsi promu au rang d'une arme de guerre comme les autres. Ainsi, la création des bureaux, en , entérine « l'inclusion de l'arme psychologique dans la structure organique des armées »Paul et Marie-Catherine Villetanoux, La Guerre et l'action psychologique en France, 1945-1960, thèse de doctorat d'histoire, sous la direction de Maurice Vaïsse, Univ. Paris I-Panthéon Sorbonne, mars 2002 (publié aux Indes savantes, Paris, 2004, cité in , 2008, (en fait publié en 2005 sous le titre La République et son armée face au péril subversif : guerre et action psychologique en France, 1945-1960)., aboutissement d'une réflexion sur la guerre d'Indochine et la stratégie de guérilla théorisée par Mao. Le général André Beaufre considère par exemple, dans son Introduction à la stratégie (1963), que la frontière entre militaire et civil doit être dissoute, et qu'il faut élargir le champ de bataille au-delà du seul militaire, et y inclure la société civile. De là découle la nécessité de considérer la radio ou encore l'école comme faisant partie du champ de bataille. Pour Beaufre, le militaire doit coordonner tous les aspects d'une société.
De fait, avec la ténacité du colonel Lacheroy, « l'arme psychologique tend à se muer en un outil politique entièrement voué à la cause de l'Algérie française, entraînant de fait la politisation d'une partie des cadres militaires »Paul et Marie-Catherine Villetanoux, La Guerre et l'action psychologique en France (1945-1960), , cité in , 2008, .. La plupart des officiers travaillant dans l'action psychologique participent ensuite au putsch des généraux, ou le soutiennent fortement, avant de rejoindre l'OAS, dont ils inspirent les méthodes, 2008, .. L'autonomie accordée par le pouvoir politique aux militaires se retourne ainsi, de fait, contre l'État lui-même.