La fusillade de la rue Damrémont, souvent qualifiée de « guet-apens » ou d'« attentat de la rue Damrémont » dans la presse de l'époque, est une fusillade survenue dans la nuit du 23 au dans le de Paris, en marge d'une réunion électorale.

Dans un contexte national et européen de violence politique, quatre membres ou sympathisants des Jeunesses patriotes, groupement de droite nationaliste, sont tués par balle par des militants communistes.

La gauche se rallie à l'explication donnée par les communistes selon laquelle par leur défilé martial dans les rues de ce quartier ouvrier, les JP ont donné l'impression de vouloir agresser les communistes. Pour la droite, il s'agit du premier acte d'une vague de violence révolutionnaire à venir.

Contexte politique

Dominé par les radicaux, le cartel des gauches est parvenu au pouvoir à la suite des élections législatives de 1924. Il a pour adversaires les forces de droite issues de l'ancien Bloc national. Représentées au parlement par des partis modérés, elles s'appuient également sur des ligues nationalistes et anticommunistes de création récente, telles que la Ligue républicaine nationale (LRN) dirigée par l'ancien président de la République Alexandre Millerand et les Jeunesses patriotes (JP) du député Pierre Taittinger, formation quasi-paramilitaire émanant de la vieille Ligue des patriotes (LDP). Ces formations sont qualifiées de « fascistes » par les communistes de la SFIC, qui s'opposent également au gouvernement bourgeois des radicaux et des « social-traîtres » socialistes.

En cette première moitié des années 1920, l'activisme des forces extrêmes est stimulée par le contexte international, caractérisé par la mise en place d'une internationale liée à l'URSS bolchévique et, en réaction à celle-ci, par l'avènement du fascisme en Italie. En Bulgarie, l'extrême droite putschiste au pouvoir (gouvernement Tsankov) et les rebelles communistes se livrent une véritable guerre civile, marquée par l'attentat de la cathédrale Sveta-Nedelya le .

En France, plusieurs affrontements sanglants ont lieu au début de l'année 1925. Le , lors de la grève des ouvrières des conserveries de sardines de Douarnenez, des briseurs de grève tirent sur le maire communiste . Le , à Marseille, dans un contexte de manifestations catholiques contre la politique anticléricale du Cartel, deux personnes sont tuées et de nombreuses autres blessées par des manifestants communistes à la sortie d'une réunion de la Fédération nationale catholique du général de Castelnau (par ailleurs président de la Ligue des patriotes)Le Journal, 11 février 1925, ..

Le , une « brigade de fer » et des « centuries » des JP sécurisent une réunion politique des députés Taittinger et Bonnefous (membre de la LDP) à Sèvres, bastion communiste. Taittinger prévient : « Nous parlerons où nous voudrons, malgré les communistes, parce que nous sommes décidés à employer les moyens nécessaires »L’Écho de Paris, 16 avril 1925, .. Considérant ce déploiement de forces comme une provocation fasciste, le député communiste Paul Vaillant-Couturier écrit trois jours plus tard dans L'Humanité : « La mise en défense du prolétariat doit être hardiment poussée pour qu'il puisse sans retard passer à l'offensive contre le fascisme. [...] Les fascistes français se réservent des surprises sévères. Il faut plus que jamais faire passer dans la pratique la devise que nous lancions il y a plus d'un an : "Pour un œil, les deux yeux ; pour une dent, toute la gueule". Que ces messieurs se le tiennent pour dit »L'Humanité, 18 avril 1925, ..

Déroulement des incidents

vignette|La fusillade a lieu en marge d'une réunion électorale de Raoul Sabatier (en haut), candidat de la droite face au sortant socialiste Jean Varenne et à la candidate communiste Lucienne Marrane (en bas).

L'événement a lieu, quelques semaines avant les élections municipales de 1925, dans le quartier populaire des Grandes-Carrières à Montmartre, dont le conseiller sortant est le socialiste Jean Varenne. Les communistes du Bloc ouvrier-paysan (BOP) y présentent la candidature - en principe anticonstitutionnelle - d'une femme, Lucienne Marrane, épouse de Georges Marrane. Candidat de l'« Union des comités nationaux » (droite), Raoul Sabatier est quant à lui soutenu par les nationalistes, notamment par ceux de la LRN.

Le soir du , la LRN organise une réunion en faveur de Sabatier dans le préau de l'école située à l'angle de la rue Championnet () et de la rue du Poteau. Le service d'ordre est assuré par une trentaine de JP. Leur président, Taittinger, est venu soutenir le candidat de droite. Environ 600 personnes assistent à la réunion, tandis que 300 autres se tiennent aux abords, faute de place sous le préauExcelsior, 25 avril 1925, .. Dans l'assistance et à l'extérieur, des militants communistes sont venus de différents quartiers et de communes de banlieue afin de défier celui qu'ils considèrent comme une « candidat fasciste »L'Humanité, 30 avril 1925, .. L'un d'eux, François Chasseigne, secrétaire général des Jeunesses communistes, est même venu porter la contradiction lors du débatLe Rappel, 27 avril 1926, .. Craignant un affrontement, la police a déployé 70 agents, qui établissent un barrage devant l'établissement pour empêcher l'arrivée de groupes violents.

vignette|gauche|Plan de l'« attentat » publié dans l'Excelsior. La flèche indique le déplacement des JP ; les pointillés représentent la position des groupes de communistes.

Vers 22 heures, la tension monte dans la salle et dans la rue. La bagarre paraissant inévitable, une demande de renforts est adressée au Cirque de Paris, où une autre réunion de la LRN, dont Millerand est le principal orateur, mobilise également des militants des JP. Une quarantaine ou une cinquantaine d'hommes, appartenant principalement aux JP et à la LRN, répondent ainsi à cet appel. Sortis du métro à la station Jules Joffrin vers 22 h 30, ils s'engagent dans la rue du Poteau, en colonne par quatreLe Rappel, 23 avril 1926, ., mais ne parviennent pas à bifurquer vers l'école, en raison du barrage de police leur interdisant l'accès à la rue Championnet.

vignette|Reconstitution publiée dans l'Excelsior. Portraits en médaillons : Bernardon (à gauche) et Clerc (à droite).

Les ligueurs décident alors de poursuivre leur chemin jusqu'au croisement avec les rues Belliard et Damrémont, afin de remonter cette dernière et de rejoindre ainsi les abords de l'école par l'autre côté de la rue Championnet. Or, plusieurs groupes de communistes sont postés dans ces rues et dans des voies adjacentes. Arrivés devant le de la rue Damrémont, les ligueurs se heurtent à l'un de ces groupes entre et . Alors que les nationalistes sont surtout équipés d'armes blanches (de type canne-épée) ou contondantes, une dizaine de communistes fait feu dans leur dos avec des armes de poing.

Deux ligueurs, Edmond Marchal et Edgard Trullet, sont tués sur place tandis qu'un troisième, Fernand Tillet, est mortellement blessé devant le . Dans la confusion qui suit les coups de feu, plusieurs personnes sont également blessées de coups de couteau ou de casse-tête. Parmi les huit blessés graves soignés après la fusillade, le jeune Maurice Ricaud, dont la vessie a été perforée par une balle, mourra le 25 à l'hôpital Lariboisière.

Un grand nombre de communistes s'étant mis à fuir en direction de la rue Belliard, les policiers postés dans cette rue parviennent à arrêter deux d'entre eux armés de brownings.

Des affrontements ont aussi lieu vers 23 h 40, quand Taittinger, Sabatier et leurs amis quittent la réunion. Des coups de feu sont tirés à la hauteur du de la rue Championnet et la bagarre se prolonge dans les couloirs de la station Simplon jusqu'à l'arrivée d'une rame.

Dans les heures qui suivent le drame, le préfet de police, Morain, déclare : « Il ne s'agit point ici d'une bagarre de réunion électorale, mais bien d'un véritable attentat »La Croix, 26 avril 1925, ..

Victimes

Edmond-Camille-Louis Marchal, 41 ans, ingénieur-constructeur, polytechnicien, chevalier de la Légion d'honneur., membre des JPL’Écho de Paris, 25 avril 1925, .. Maurice-René-Germain Ricaud, 23 ans, élève en architecture à l’École des beaux-arts, membre des JP. Fernand-Jules Tillet, 26 ans, représentant de commerce en chaussures, commissaire de la LDP. Edgard-Marie-Jean-Étienne Trullet, 36 ans, employé du contentieux de la Compagnie des forges et aciéries de la marine et d'Homécourt, membre des JP.

Réactions politiques

Réactions d'élus

Conseiller municipal du quartier, le socialiste Jean Varenne condamne fermement les violences, dénonce « une mobilisation des forces royalistes [sic], venues de tout Paris, qui se sont heurtées à des groupements communistes étrangers au quartier », et en appelle au calme.

Les bureaux du conseil municipal et du conseil général de la Seine rédigent un communiqué réprouvant « l'attentat ».

Réactions des partis et de la presse politique vignette|Alexandre Millerand, président de la Ligue républicaine nationale, prononçant un discours en hommage aux victimes ().

Lors d'un banquet républicain de la LRN à Versailles le , Alexandre Millerand accuse à la fois le cartel des gauches au pouvoir et l'URSS : « C'est sous la pression des socialistes révolutionnaires que le gouvernement de M. Herriot a reconnu officiellement le gouvernement des soviets, c'est-à-dire installé en plein Paris un ambassadeur qui n'est qu'un chef de propagande, menant contre nous la propagande communiste. Cette politique a porté ses fruits : hier, à Paris, ce sont des jeunes gens qui, sans aucune provocation, attirés dans un guet-apens, sont lâchement assassinés. Pourquoi ? Pour obéir à la loi de la propagande soviétique, pour semer la terreur, pour avertir ce pays qu'il faut ou passer par la volonté d'en bas ou risquer sa peau »Le Journal, 26 avril 1925, .. Ainsi mis en cause par l'ancien président de la République, l'ambassadeur de l'URSS à Paris, Leonid Krassine, réagit le surlendemain en adressant à l'agence Havas une lettre de protestation affirmant que « l'ambassade de l'URSS n'a jamais pris et ne prend aucune part à l'activité de n'importe quel parti politique français et n'a exercé ni exerce aucune action contre la France et son ordre social »L’Écho de Paris, 29 avril 1925, ..

En tant que président de la LDP, le général de Castelnau publie un communiqué exprimant son émotion envers ses quatre membres « lâchement assassinés par les bandes armées de la horde communiste » et demandant « aux vrais Français de France s'ils sont disposés à supporter plus longtemps le joug du bolchévisme, installé, encouragé sur notre territoire par les faiblesses, sinon les complicités, de ceux qui ont la prétention de représenter le pays ».

Les royalistes antisémites de L'Action française dénoncent « l'inaction de la police à l'égard des Jeunesses communistes », l'un de leurs dirigeants, Léon Daudet, allant jusqu'à présenter le drame comme « un guet-apens communisto-policier »L'Action française, 25 avril 1925, . tendu par le ministre de l'Intérieur, le « juif gallophobe » Abraham SchrameckL'Action française, 26 avril 1925, ..

En réponse aux accusations qui le visent directement, le Parti communiste riposte avec virulence dans les colonnes de L'Humanité. Albert Treint y écrit : « Le fascisme a voulu la bataille préparée par lui contre les communistes. Il l'a eue. […] Il faut que les « Chemises noires » de France sachent bien que le prolétariat se défendra, que le Parti communiste sera à sa tête et que la règle du jeu n'exige nullement, bien au contraire, que les pertes soient du côté de la classe ouvrière ! »L'Humanité, 25 avril 1925, .

À la Chambre des députés

vignette|Pierre Taittinger, député et président des Jeunesses patriotes.