L' est une controverse universitaire qui se déroule au Japon, à l'ère Meiji (1868 - 1912). Elle porte sur l'analyse faite par l'historien Kume Kunitake des documents historiques retraçant la fondation mythique du Japon. Dans l'édition d' de la revue Shigaku zasshi, il soutient que le shintō est une croyance religieuse dépassée ; une affirmation qui fait grand bruit dans un pays où le pouvoir en place vient d'instaurer un shintoïsme d'État dont l'origine divine de la lignée impériale est l'un des piliers fondateurs. En effet, la republication de l'article de Kume, le , dans une revue au lectorat plus large, fait éclater une polémique publique. Attaqué par les milieux conservateurs et religieux, et ne pouvant compter sur des soutiens dans le monde académique, le professeur de l'université impériale de Tokyo est contraint à la démission.
Pour les historiens qui l'ont étudiée par la suite, cette affaire est un cas d'atteinte aux libertés académiques et constitue l'une des principales affaires de censure de l'ère Meiji.
Contexte Évolutions historiographiques
vignette|upright|Le Kojiki, publié en 712, décrit l'histoire du Japon et y intègre un Âge des dieux. La constitution adoptée par le Japon en 1890 repose sur une lecture traditionnelle de l'Histoire du Japon. Selon celle-ci, l'empereur descend en ligne directe d'un premier empereur mythique : Jinmu. Ce dernier aurait fondé le pays en -660 et serait le descendant de la déesse shintō Amaterasu. La lignée impériale aurait donc une ascendance divine. L'ensemble de cette mythologie est développé dans le premier ouvrage historique japonais : le Kojiki, qui décrit cet Âge des dieux et qui le lie à l'histoire du Japon..
Dès le , cette théorie historique est remise en cause par plusieurs générations de lettrés néoconfucéens. Sans rejeter entièrement la mythologie ancestrale, l'école de Mito formule les premières critiques, mais celles-ci restent confinées à un cercle d'initiés. Hayashi Razan, un autre néo-confucéen de la même époque, propose, dans son Honchō Tsugan publié en 1644, une alternative à l'origine divine de Jinmu. Selon lui, c'est Taibo de Wu, un prince chinois, qui serait le véritable Jinmu. Ce dernier n'aurait donc pas d'origine divine.. Arai Hakuseki se singularise dans son Tokushi Yoron, publié en 1712, en remettant complètement en cause le caractère sacré de l'Âge des dieux.. Il opte pour une approche proche de l'évhémérisme, théorie selon laquelle les dieux sont des personnages réels, divinisés après leur mort., et postule que les êtres divins dont il est question dans le Kojiki sont en réalité humains.. D'autres intellectuels comme Yamagata Bantō et Date Chihiro vont jusqu'au remettre en cause la véracité de ce mythe en le confrontant aux « sciences hollandaises » (Rangaku)...
La fin de l'époque d'Edo (1603 – 1868) voit cependant l'apparition des études nativistes ou Kokugaku, qui ambitionnent de remettre à l'honneur les classiques japonais. Motoori Norinaga, leur promoteur, va permettre à cette école, par ses travaux, de rivaliser intellectuellement avec les néo-confucéens.. Il publie, en 1798, un livre de commentaires sur le Kojiki : le Kojiki Den., dans lequel il insiste sur la véracité de l'Âge des dieux.. Sa connaissance approfondie des textes lui permet de jeter le discrédit sur ses contradicteurs néo-confucéens, et ainsi d'asseoir la réputation des Kokugaku. Cette école de pensée va continuer à gagner en influence au début du . Dans les années 1850, les références à l'historiographie traditionnelle se sont banalisées dans le discours politique..
La question des libertés dans le domaine de l'éducation Au niveau politique, les idées conservatrices font leur retour à partir de la fin des années 1880. Le mouvement d'occidentalisation, apparu au début de l'ère Meiji, reflue en faveur des traditions japonaises.. L'enseignement fait partie des domaines sur lesquels le régime compte s'appuyer pour asseoir son autorité, et en 1890 un Rescrit impérial sur l'éducation vient fournir un cadre moral à celle-ci.
Dès lors, plusieurs incidents se produisent les années suivantes. En 1891, l'enseignant Uchimura Kanzō, qui refuse de s'incliner devant un exemplaire du Rescrit, est poussé à la démission de son poste au Premier Lycée. Aux yeux de ses détracteurs, son cas est aggravé par son appartenance au christianisme. L'année suivante, le prêtre Tamura Naoomi est attaqué dans la presse pour ses écrits aux États-Unis. Toujours en 1891, un professeur de l'université impériale de Tokyo, Inoue Tetsujirō, se fait remarquer dans la presse par ses attaques contre les chrétiens ; il les accuse de manquer de loyauté envers l'empereur du Japon. L'affaire Kume intervient ainsi dans un contexte dans lequel les éléments perçus comme étrangers, surtout lorsqu'ils sont en lien avec la religion et l'éducation, sont souvent attaqués..
L'agitation touche aussi l'enseignement supérieur japonais. Les professeurs exerçant dans les universités restant de simples fonctionnaires, leur ministre de tutelle, même s'il n'intervient pas directement dans les processus de recrutement et de promotion, peut toujours obtenir le renvoi d'une personne devenue « indésirable ».. La constitution de 1890, qui protège la figure de l'empereur, fournit une base légale pour incriminer toute personne remettant en question les mythes sur lesquels s'appuie le régime..
Place de l'Histoire dans le régime vignette|L'Institut historiographique intègre en 1888 l'université impériale de Tokyo, principal établissement d'enseignement supérieur du pays.|alt=Photo couleur de la porte d'entrée rouge et du mur d'enceinte rouge et blanc de l'université de Tokyo. Comme d'autres régimes avant lui, le gouvernement de Meiji cherche à utiliser l'histoire pour confirmer sa légitimité. Dès , l'empereur Meiji fait paraître un rescrit dans lequel il indique son intention de publier une œuvre dans le style des Six histoires nationales.. Dans ce but, un institut historique voit le jour la même année ; la plupart des historiens y travaillant sont issus de la tradition néo-confucéenne et politiquement engagés ; nombre d'entre eux ont pris part au renversement du régime précédent..
Lors des années 1870, l'institut historique travaille peu à l'écriture d'une histoire nationale. Son activité s'oriente vers la collecte de sources écrites. Son fonctionnement évolue lorsqu'il intègre l'université de Tokyo en 1888. Les historiens Kume Kunitake, Hoshino Hisashi et Shigeno Yasutsugu travaillent au sein du département d'histoire de l'université et dirigent les travaux de la structure..
Parmi ces historiens, Kume Kunitake bénéficie d'une certaine notoriété. Il a pris part à la mission Iwakura en 1871, et a publié un compte rendu de ce tour du monde en 1878. Il a aussi fait partie de la suite qui a accompagné l'empereur lors de sa tournée dans le pays en 1880. Le récit qu'il en a fait a rencontré un certain succès..
La controverse Contestation de l'histoire officielle vignette|upright|La revue Shigaku zasshi dans laquelle est publié pour la première fois l'article de Kume. Depuis 1889, la revue Shigaku zasshi, dirigée par Shigeno Yasutsugu, publie des articles historiques de chercheurs liés à l'université de Tokyo et regroupés dans une société d'histoire. Des symboles idéologiques du régime y sont régulièrement pris pour cibles. Le directeur de la publication donne le ton en demandant, dans l'une des éditions de sa revue, d'« effacer » de l'histoire du Japon certains de ses héros comme Kojima Takanori et Kusunoki Masashige.. Il est suivi, par exemple, par Hoshino Hisashi qui, en 1890, y affirme que des ancêtres de la lignée impériale étaient probablement originaires de la Corée, une thèse soutenue par un travail de recherche auquel Kume a participé.. L'article de l'historien suscite immédiatement des répliques critiques de la part d'historiens Kokugaku ainsi que de militants politiques du Shintō qui cultivent un profond ressentiment envers ce groupe d'historiens.. Quant à Kume, il soutient, dans le même journal, que le Taiheiki, un récit historique du , ne peut être utilisé comme source fiable par les historiens.. Comme celles de ses confrères, ses interventions sont critiquées par d'autres spécialistes de l'histoire.
En , la revue Shigaku zasshi fait paraître un article de Kume intitulé . Celui-ci porte, en partie, sur les principes religieux du shintō, religion ancestrale du Japon. Kume y affirme que le shintō ne présente pas de base morale comme d'autres religions : elle serait donc, selon lui, moins évoluée que d'autres systèmes de croyances arrivés plus tard dans l'archipel, comme le bouddhisme ou le néoconfucianisme. Il voit dans ces deux derniers des cadres moraux plus à même d'accompagner le développement de la société. Par ailleurs, toujours selon lui, le shintō présente des éléments similaires à d'autres religions, il ne permettrait donc pas de singulariser les Japonais des autres peuples..
Et Kume va plus loin : il attaque la base historique de la religion officielle. Il remet en question la représentation traditionnelle mythifiée de la lignée impériale, l'existence de certains empereurs et même des kami, divinités vénérées du shintō. Plus largement, il s'en prend aux fondements du concept de Kokutai, l'« essence nationale », promu par les conservateurs. Plusieurs institutions et symboles de la religion d'État sont implicitement pris pour cibles : le sanctuaire d'Ise et les Trois Trésors Sacrés du Japon, entre autres.
Dans son article, Kume entend aussi fournir des arguments en faveur de l'écriture d'une histoire des religions suivant une approche positiviste, et d'une histoire de l'Asie s'appuyant sur des études comparatistes. Cependant, le travail présenté n'est pas exempt de faiblesses méthodologiques ; l'utilisation maladroite de sources japonaises et chinoises révèle une connaissance limitée du shintō..
Après sa première parution, la publication reste confinée au cercle des rares spécialistes de l'histoire religieuse du Japon, et aucune réaction notable n'est enregistrée..
vignette|upright|Taguchi Ukichi, à l'origine de la republication de l'article de Kume.
L'économiste Taguchi Ukichi, une des figures des « lumières japonaises », donne une nouvelle publicité à l'article de Kume en en publiant une version légèrement remaniée. dans sa revue en . La revue de Taguchi paraît depuis l'année précédente, et vise un large public. Des essais biographiques de Taguchi y sont régulièrement diffusés, et une partie de son contenu est réservée aux échanges entre lecteurs et auteurs. Après les premiers numéros, les pages du journal s'ouvrent aussi à des historiens professionnels, dont Shigeno et Kume.
Dans sa préface à l'article de Kume, Taguchi se montre enthousiaste, mais sa présentation du texte est provocante.. Il affirme que les ne peuvent rester sans réagir face à cette critique de leur religion. S'il indique ne pas souscrire aux thèses de Kume, il dit choisir de publier cet article .
Développement de la controverse Cette seconde publication provoque de très nombreuses réactions dans les médias. Ainsi, entre le et le , pas moins de diverses sur le sujet sont répertoriées. La plupart ne visent pas Taguchi Ukichi, qui a pris l'initiative de republier le texte et signé une présentation provocante, mais directement Kume..
Les lecteurs de la revue Shikai soutiennent assez largement l'article de Kume ; plusieurs lettres d'approbation sont publiées dans les numéros suivants. Celles-ci se concentrent sur la nature de la dévotion observée chez les pèlerins qui fréquentent le sanctuaire d'Ise, mais questionnent aussi la pertinence de mener des recherches sur les origines de la lignée impériale. Par ailleurs, d'autres journaux se joignent à cette réception positive, et prennent la défense de Kume.