La Pensée et le Mouvant est un livre de philosophie écrit par Henri Bergson, paru en 1934 chez Félix Alcan, à Paris. Recueil de textes et conférences, il s'agit du dernier livre publié par Bergson. Il a été réédité en 1938 aux Presses universitaires de France, et constamment réédité depuis, jusqu'à l'édition de 2013 augmentée d'un important appareil critique.
Présentation générale
Contenu vignette|Henri Bergson, auteur de La Pensée et le Mouvant. La Pensée et le Mouvant est un ouvrage qui permet de préciser les options métaphysiques de Bergson. Sur les qui sont les selon Jacques Maritain, philosophe thomiste et lecteur critique de Bergson, deux se trouvent développées dans l'ouvrageJacques Maritain, « La Métaphysique de Bergson », in De Bergson à Thomas d'Aquin, New York, Éditions de la Maison Française, 1944, p. 32-33..
Ces trois théories sont (dans L'Évolution créatrice), (conférence sur « La perception du changement », qui constitue le cinquième chapitre de La Pensée et le Mouvant) et (conférence sur « Le possible et le réel », troisième chapitre du même ouvrage). Ce sont donc les options de Bergson sur le changement et le possible qui sont particulièrement explicitées ici, selon Maritain.
Historique de publication Il s'agit d'un recueil de articles précédemment parus entre 1903 et 1923, augmentés d'une introduction inédite qui représente un tiers de l'ouvrage. Le troisième chapitre, , a été publié précédemment dans une revue suédoise, Nordisk Tidskrift, en . Il est d'abord paru en langue suédoise, et Bergson l'a écrit à l'occasion de sa réception du Prix Nobel de littérature, à laquelle il n'a pu se rendre personnellement.
Contenu Avant-propos
Henri Bergson signale dans l'« Avant-Propos » que les deux premiers essais introductifs sont inédits et . Ils traitent de questions relatives à la philosophie de l'histoire, au rapport entre la métaphysique et la science, et explicitent les concepts d'intuition et de mysticisme.
Partie I
Critique des systèmes Bergson commence par s'attaquer à la pensée philosophique sous forme de système. Les systèmes philosophiques, affirme-t-il, ; dès lors, les philosophies antérieures ont manqué de précision. L'explication qui vaut est celle qui , c'est-à-dire où il n'y a . La science a réussi dans cette voie, mais pas encore la philosophie.
Le temps et la durée échappent aux mathématiques Bergson se dit frappé d'observer que le temps échappe aux mathématiques. Il est impossible de superposer des parties du temps. L'opération de mesure du temps est différente des autres mesures, car . Là où une ligne est faite, le temps se fait. La mesure du temps se base sur des moments (extrémités d'intervalles), c'est-à-dire des . Ainsi, si on dit qu'un évènement aura lieu au bout d'un temps t, cela exprime qu'entre maintenant et le temps t, on peut compter un nombre t de simultanéités. Dans le langage commun, parler du temps équivaut à parler de la mesure de la durée, et non de la durée même. On sent et vit cette durée. Le philosophe doit chercher ce qu'elle est.
Il faut à ce titre pénétrer dans la vie intérieure du sujet. Cela fait vite reconnaître . Elle conduisait à recomposer de manière artificielle la vie consciente. Il faut chercher ce que serait une vision immédiate du monde, sans préjugés.
Pourquoi la question de la durée a-t-elle été peu soulevée ? Les systèmes philosophiques précédents ont souvent mis le temps et l'espace dans le même genre, en transposant au temps les conclusions obtenues quant à l'espace. On a ainsi pu définir le temps par le concept de succession, et l'espace par celui de juxtaposition. Bergson soupçonne le langage même d'être à l'origine de l'erreur : .
Intuition et rejets des prédécesseurs Bergson réfute les notions d'intuition qu'il trouve chez ses prédécesseurs, notamment Schelling et Schopenhauer. Il leur reproche d'inverser illusoirement les rapports entre l'intelligence et le temps. Selon Bergson, les philosophes précédents ont cru que l'intelligence se mouvait dans le temps, et que l'intuition devait servir à sauter par-delà le temps pour atteindre immédiatement l'éternel. Mais l'intelligence, parce qu'elle spatialise et se sert du langage, produit de l'immobile et fixe le cours du temps et du changement. Par conséquent, pour Bergson, l'intuition devrait nous reconduire dans le temps (la ) et le changement, que nous avons perdu de vueHenri Bergson, La Pensée et le Mouvant, Paris, PUF, 1998, p. 25-26..
Partie II
Intuition et concept Bergson définit dans l'essai II « De la position des problèmes » la notion de concept et l'oppose à l'intuition dans son fonctionnement. Cette opposition est aussi évoquée dans l'« Introduction à la métaphysique » (essai VI). Un concept est une idée abstraite liée à d'autres idées abstraites au moyen du langage. Il est l'instrument privilégié du sens commun et de la science à la fois (avec une différence de clarté et de précision cependant) : le concept sert à connaître et à comprendre les phénomènes du monde, en les nommant et en analysant leurs relations. Il relève du champ discursif et est surtout approprié pour la connaissance de la matière. Au contraire, l'intuition est une saisie ou vision de la durée, c'est-à-dire de ce qui est spirituel et indivisible. L'intuition nous permet de nous insérer dans le flux temporel ou de coïncider avec lui, tandis que le concept a pour fonction de faire une coupe instantanée et immobile sur le devenir. Le concept possède une sorte de clarté facile pour l'intelligence, tandis que l'intuition La Pensée et le Mouvant, p. 31.. Le commentateur Jean-Louis Vieillard-Baron rappelle que pour Bergson, la durée, la vie et l'action ne sont pas des concepts, et que Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Secret de Bergson, Paris, Le Félin, 2013, p. 154..
Métaphysique et science
Bergson écrit que . Le philosophe se sert de cette distinction entre l'intuition et le concept pour distinguer la métaphysique et la scienceLa Pensée et le Mouvant, p. 33.. La science se sert du langage et des concepts pour connaître la matière, tandis que la métaphysique se sert de l'intuition comme pour connaître l'esprit. Cependant, Bergson soutient que la métaphysique et la science . Il affirme donc tant une forme de réalisme au sens métaphysique et spirituel du terme, qu'une forme de réalisme scientifique, qui ne se recoupent pas. L'esprit comme la matière sont réels chacun à leur manière, et Bergson s'oppose à tout relativisme philosophique. Le relativisme affirme en effet que nous ne pouvons pas atteindre la réalité de façon absolue, ni la connaître avec certitude.
Les spécialistes de Bergson, Jean-Louis Vieillard-Baron et Hervé Barreau, parlent respectivement de Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Secret de Bergson, 2013, p. et de Hervé Barreau, « L'apport de Bergson à Lavelle : le réalisme spirituel », Laval théologique et philosophique, vol. 69, n°1, 2013, p. 9-21..
L'expression de avait d'abord été utilisée par Félix Ravaisson et Jules Lachelier pour désigner leur propre philosophie, comme le rappelle Henri Gouhier. Ce sont deux prédécesseurs de Bergson au sein du spiritualisme français. Les de ce réalisme spirituel sont, selon Gouhier, Henri Gouhier, Bergson et le Christ des Évangiles, Paris, Vrin, 1999, p. 23., c'est-à-dire la matière de l'esprit qui l'anime.
Partie III : « Le possible et le réel »
La création continue d'imprévisible nouveauté Bergson revient sur ce qu'il appelle la , qui est la norme dans l'univers. On aura beau se représenter par l'esprit comment quelque chose va arriver, cette représentation ne sera jamais que par rapport à ce qui se produit. L'imprévisibilité semble régner. Cette impression de nouveauté vaut aussi dans . Dans notre processus de choix même, l'imprévisible s'impose : lorsqu'on délibère, on offre à notre conscience des du possible, mais l'acte s'accomplissant aura toujours une , il sera différent du prévu.
Le philosophe propose un contre-argument : le monde matériel est régi par des lois mathématiques, que la science physique découvre. Ainsi, , pourrait calculer n'importe quel état futur de l'univers. Mais cela n'est vrai que du monde inerte, qui . En effet, .
Théorie du vivant L'auteur expose sa théorie du vivant. Le vivant : même lorsque la conscience s'endort et qu'il devient de fait inconscient, on trouve des signes extérieurs de conscience (une ). Il définit le monde inorganique comme . L'être vivant se définit par le fait qu'il dure, il : .
Perception et conception, intelligence et conscience Il revient sur la définition de l'intelligence. Ce n'est ni la pensée, ni l'esprit. Elle est . Cela ne signifie pas que nous sommes parfaitement libres de toute contrainte : .
Savons-nous tout ce que nous faisons ? Il n'est pas nécessaire qu'on en ait conscience, car après tout, l'artiste lui-même ne sait pas vraiment ce qu'il fait. Mais on a besoin de revenir sur nous-même pour en savoir plus sur nous : . Mais , dit le philosophe, qui est capital, à . Il s'agit .
Le philosophe distingue percevoir et concevoir. La perception est une faculté de synthèse : elle . Concevoir consiste à , .
Bergson peut ainsi opposer intelligence et conscience. Chacune a un domaine différent. En effet, . Nous sommes induits en erreur lorsque nous utilisons l'intelligence pour penser ce qui est à la conscience.
Les faux problèmes de la métaphysique Bergson identifie ce qu'il considère comme des pseudo-problèmes, c'est-à-dire des , qui n'en sont pas. Le premier est la question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Nous sommes en réalité induits en erreur par le langage : lorsqu'on dit qu'il n'y a , on ne dit en fait rien, car n'a aucune signification ; le , pour l'homme, c'est simplement l'absence de ce qu'il cherche, désire ou attend. Le vide n'existe pas, et la suppression n'est jamais que substitution ; simplement, on s'attache à ce qu'on ne voit plus, et pas à ce qui est là. La représentation du vide est une représentation du plein.
L'autre faux problème métaphysique est celui de l'ordre : . Cela revient à se demander comment une règle peut imposer la régularité à l'irrégulier qu'est la matière. On peut échapper à ce problème lorsqu'on se rend compte de . Le désordre, en effet, n'est jamais que . Un désordre est donc, en nous, , et, hors de nous, un ordre.
Possible et réel Bergson analyse les concepts de possible et de réel. Le possible est ce qui n'existe pas encore, mais dont l'existence est pensable avant de se produire. Il est donc déterminé. Le réel est l'actualisation du possible, lui aussi déterminé et anticipable. Bergson leur oppose la notion de virtuel, qui est indéterminé et ne peut être anticipé avant de se produire. Il fait de l'indétermination une propriété essentielle du temps : La Pensée et le Mouvant, p. 102..
Il s'agit d'une illusion que de croire que il y a moins dans l'idée du vide que dans celle du plein, moins dans le concept de désordre que dans celui de l'ordre. De la même manière, il est illusion de croire que le possible est moins que le réel, et qu'ainsi, la possibilité précéderait l'existence de ces mêmes choses. En fait, il y a plus dans la possibilité d'états successifs que dans leur réalité. Le possible n'est que le réel avec, en plus, . Ainsi, une œuvre .
Ainsi, le possible va se loger lui-même dans le passé : . Dès lors, on peut soutenir que . Par conséquent, .
Partie IV : « L'intuition philosophique »
Ce texte reprend une conférence faite au Congrès international de philosophie de Bologne le . Bergson y développe sa vision de l'intuition philosophique, qui est un acte simple, et qui se déploie ensuite en système conceptuel complexe. Il se sert des exemples de Baruch Spinoza et surtout de George Berkeley pour illustrer son propos.
Partie V : Deux conférences sur la perception du changement vignette|droite|Tempête de neige en mer, de Turner, peintre cité en exemple par Bergson dans le ch. V.