Jean Émile Louis Scutenaire (OlligniesÉmission Les Ambassadeurs, diffusée le samedi , sur La Une province de Hainaut, le - Bruxelles, le ) est un écrivain et poète surréaliste belge d'expression française.
Biographie Louis Scutenaire est né à Ollignies, près de LessinesÉléments biographiques établis dans Louis Scutenaire, La vie, l'œuvre, l'époque, 1905-1980 (Louis Scutenaire, Les Vacances d'un enfant, réédition, Bruxelles, Jacques Antoine, 1980, ) et Alain Delaunois, Quelques renseignements sur quatre-vint années d'existence (Louis Scutenaire, Plein Chant 33-34, Bassac, novembre 1986-janvier 1987, .
Son père, Victor Scutenaire est employé à la Caisse d'épargne, sa mère, Louise Liégeois, fille d'un receveur des contributions. Selon la tradition familiale, son grand-père paternel est natif de Montpellier (rue du Petit-Saint-Jean). Sa grand-mère paternelle naît à Cordoue (barrio de la Merced) en Andalousie vers 1860, son grand-père maternel à Saint-Pancré en Lorraine, de parents venus du Quercy. Sa grand-mère maternelle est issue d'une famille de fermiers de Ville-sur-Haine, sa propre mère s'étant mariée à un Tsigane Kaldérash prénommé Damascène, abandonné et élevé dans sa famille.
En septembre 1910 Louis Scutenaire entre à l'école primaire, lisant déjà les journaux (Le Courrier de l'Escaut et L'Avenir du Tournaisis) et plus généralement tout imprimé (journaux de mode ou prospectus de produits agricoles). De 1911 à 1913 il est surtout élevé par les oncles, forgerons, de sa grand-mère paternelle. Il fréquente les enfants des ouvriers carriers. En 1914 et 1915 des officiers allemands, qui lui laissent de bons souvenirs, s'installent chez les Scutenaire.
Dès 1916 Louis Scutenaire écrit, sur les conseils de son instituteur, ses premiers poèmes. Il fréquente l'école moyenne de Lessines où les cours, les classes étant occupées par les Allemands, ont lieu dans un café et une petite fabrique d'allumettes. À partir de 1918 il fréquente différents établissements scolaires à Enghien, Ath, Soignies et Armentières dont, indiscipliné, il se fait régulièrement exclure. Dans la bibliothèque de son père il lit avec passion « Rimbaud, Vielé-Griffin, de Régnier, Aubier, Apollinaire, Levet, Mallarmé, Villon, Lautréamont, Cendrars, Hugo, Jarry, Dumas, Zévaco, Erckmann-Chatrian, Fantômas, Radcliff, Malot, Féval »Alain Delaunois, Quelques renseignements sur quatre-vint années d'existence (Louis Scutenaire, Plein Chant 33-34, Bassac, novembre 1986-janvier 1987, . En 1919 une pleurésie l'immobilise longuement. Sa famille s'installe en 1924 à Schaerbeek, au 20 rue de la Luzerne et il s'engage dans des études de droit à l'ULB dont il ne fréquente guère les cours, préparant ses examens à l'aide des notes d'un camarade. Son père meurt en 1925, à 47 ans, d'une attaque cérébrale.
En 1926 Scutenaire découvre chez le libraire Henriquez un écrit signé de Paul Nougé et Camille Goemans qui indique l'adresse du laboratoire de biologie où travaille Nougé« Je faisais, pas depuis ma tendre enfance mais depuis très longtemps des poèmes. Et un jour, chez le libraire Henriquez qui habitait rue de Loxum, j'ai trouvé un texte signé Nougé et Goemans, et j'ai trouvé les livres des surréalistes français ; il m'a semblé que ce que je faisais ressemblait aux textes des surréalistes français. J'ai écrit à Nougé et Goemans à l'adresse qu'il y avait sur le texte, et Nougé a cru que c'était Goemans qui lui faisait une blague, et Goemans a cru que c'était Nougé qui lui en faisait une. Alors, pour en avoir le cœur net, Nougé est arrivé ici et a vu que ce n'était pas une blague et que j'existais. Ça se passait en 1926, en été. Et quelques jours après sa visite, j'ai rencontré Nougé, Goemans, Mesens, Magritte et leurs compagnons de l'époque dans un café près de la Bourse. » (Entretien de Gérard Preszov avec Irène Hamoir et Louis Scutenaire [24 septembre 1986], dans Art en marge, bulletin [consacré à E. L. T. Mesens], Bruxelles, 1986, ). Scutenaire lui envoie alors quelques-uns de ses poèmes. En juillet Nougé, suspectant une farce, vient le rencontrer rue de la Luzerne, prend rendez-vous pour le dimanche suivant. Scutenaire fait alors la connaissance de Camille Goemans, René Magritte, E. L. T. Mesens et Paul Hooreman. Il fonde alors « La Société du Mystère » avec notamment Mesens, Nougé, Lecomte, voyage à Londres, à Edimbourg et, en novembre, en Pologne. En 1925 paraît la plaquette polycopiée Patrimoine ou petite poésie, avec trois dessins de l'auteur, signée « Jean-Victor Scutenaire »« Dans mon village, les garçons des familles riches s'appelaient Jean et ceux des familles pauvres Louis. Ou Lucien... Changer de prénom, cela a été pour moi un signe de lutte des classes. Et puis je n'aimais pas, quand j'écris mes livres, que certaines personnes m'en parlassent! J'ai donc utilisé Louis qui est le dernier de mes prénoms et qui, naturellement, est celui que j'affectionne le plus. J'avais d'ailleurs un grand-père qui s'appelait Louis ainsi qu'un arrière-grand oncle » (« Entretien avec Jean-Baptiste Baronian », dans Livraison, , Bruxelles, 1983, .).
Scutenaire commence en 1928 à collaborer aux entreprises des surréalistes belges, cosigne le texte du catalogue de l'exposition de Magritte à la galerie « L'Époque », publie des petits textes dans « Distances » (numéros 1 et 3). Il rencontre chez Lecomte Irène Hamoir (Irine) qu'il épouse le . Ayant obtenu en 1929 son diplôme de docteur en droit, il est réformé, tente en vain de se faire envoyer au Congo. En 1931 et 1932 il effectue des stages, plaidant surtout au pénal et s'intéressant aux aliénés, nomades et « mauvais garçons ». Scutenaire et Irène Hamoir se rendent alors régulièrement à Paris où ils rencontrent, souvent au café du Dôme, à la Rhumerie Martiniquaise ou aux Deux Magots, les surréalistes André Breton, Paul ÉluardLe deuxième numéro de la revue Les Deux Sœurs, créée à Bruxelles par Christian Dotremont publie en 1946 un poème collectif, Au bar des deux frères, composé à Nice durant l'été 1937 et signé par René Char, Paul Éluard, Scutenaire et Irène Hamoir (Les Deux Sœurs, réimpression aux Éditions Jean-Michel Place, Paris, 1985, 11 et 12)., Benjamin Péret, René Char, Georges Hugnet, Léo Malet, Gilbert Lely, Marcel Duchamp, Picasso, Brauner, Picabia, Tanguy, Ernst, Miró, Oscar DominguezIrène Hamoir raconte l'empoignade qui oppose en 1938 Oscar Dominguez, retenu par Scutenaire, et le peintre Esteban Francés, ceinturé par Victor Brauner. Dominguez jette au visage d'Esteban Francés une bouteille qui atteint Brauner et le prive définitivement de son œil gauche. Étaient également présents Éluard, Georges Hugnet, Wolfgang Paalen, Benjamin Péret et Tanguy (Irine, C'était, « Le Vocatif », , Bruxelles, mars 1980, non paginé, 8 pages)..
En 1933 Scutenaire et Irène Hamoir se lient d'amitié avec Paul Colinet. En 1934 Scutenaire participe à Documents 34. Il écrit alors Les jours dangereux - Les nuits noires, l'un des rares romans surréalistes qui, annoncé dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme, ne paraît qu'en 1972. Il signe en 1935 Le Couteau dans la plaie, publié dans le numéro 3 du « Bulletin international du surréalisme » qui pour la première fois réunit les surréalistes de Bruxelles et du Hainaut mais refuse de signer en 1936 le tract Le domestique zélé contre André Souris, exclu du groupe. La plaquette Les Haches de la vie paraît en 1937 chez GLM (Guy Lévis Mano) avec un dessin de Magritte« Magritte a illustré certains livres mais, au fond, cela ne l'intéressait pas. Même quand il a réalisé le frontispice de mon livre Les Haches de la vie... Si je me souviens bien, c'est à la demande d'Éluard. Moi, je n'y suis pour rien » (« Entretien avec Jean-Baptiste Baronian », dans Livraison, , Bruxelles, 1983, .). Durant l'été Scutenaire séjourne avec Irène Hamoir chez René Char à Céreste en Provence et préface en décembre le catalogue de l'exposition Trois peintres surréalistes (Magritte, Man Ray, Tanguy) organisée par Mesens au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Scutenaire publie en 1938 et 1939 trois plaquettes et collabore au « London bulletin » dirigé par Mesens.
En février et avril 1940 Scutenaire participe à L'Invention collective que crée Raoul Ubac, notamment avec un texte sur Louis Forton dont il admire Les Pieds Nickelés. En les Scutenaire parviennent à quitter Bruxelles vers Paris et Bordeaux, rejoignent Magritte et Ubac à Carcassonne, y rencontrent Joë Bousquet, Jean Paulhan, André GideRécit détaillée dans Irine (Irène Hamoir), ... sont cors de chasse, juillet 1975, Bruxelles, Le Vocatif 211, juin 1981., retrouvent Fernand Dumont à Nice puis regagnent Bruxelles en octobre. Scutenaire entre en 1941 au ministère de l'Intérieur comme « commissaire-adjoint aux finances provinciales et communales » et y demeure jusqu'en 1970. C'est en mai 1943 qu'il commence de noter ses inscriptions dont le premier tome est publié en 1945 sur proposition d'Éluard« Éluard venait assez souvent à Bruxelles, et Mesens aussi, ils emportaient quelquefois mes textes. C'est Éluard qui a fait paraître mes premiers ouvrages chez Gallimard, Mes inscriptions et Les vacances d'un enfant. Moi, je n'avais rien fait pour que ça paraisse. Je n'ai jamais eu le sens de la publicité ni de la publication et je ne l'ai toujours pas. » (Entretien de Gérard Preszov avec Irène Hamoir et Louis Scutenaire [24 septembre 1986], dans Art en marge, bulletin [consacré à E. L. T. Mesens], Bruxelles, 1986, )., avec le soutien de Paulhan et Queneau.
Un deuxième volume doit suivre mais l'éditeur demandant la suppression de deux ou trois réflexions jugées trop libres, Scutenaire s'y refuse, refusant toute concession. « Gallimard avait accepté de publier le second volume, qui couvre les années 1945-1963. Mais je devais supprimer quatre inscriptions, que Monsieur Gaston avait trouvées grossières, plates, à la belge quoi. Les deux dont je me souviens sont celles-ci : la première avait le tort de s'attaquer à Madame de Lafayette à une époque où le petit monde parisien relisait son célèbre ouvrage : « Relu hier soir La Princesse de Clèves. Avec mon cul. » L'autre : « Je voulais écrire quelque chose sur le Rig-Véda. Mais je ne sais pas quoi. » Et chez Gallimard, on a cru que je raillais un de leurs collaborateurs, qui avait écrit sur le sujet. Quoi qu'il en soit, j'ai refusé. C'était tout ou rien. Ce fut rien. ». Alain Delaunois précise en note que ce collaborateur de Gallimard était Bernard GroethuysenLouis Scutenaire, Plein Chant 33-34, Bassac, novembre 1986-janvier 1987, entretien avec Alain Delaunois, (reproduit dans Service du livre luxembourgeois, article Jean Scutenaire). Scutenaire confie semblablement :« Mon second volume des Inscriptions n'a pas paru chez Gallimard, parce que Monsieur Gallimard voulait que je supprime quatre inscriptions sur des centaines, et que je n'ai pas voulu ; le livre a paru vingt ans après ailleurs. Je me souviens de deux de ces inscriptions-là mais pas des autres, elles sont assez grossières : « Relu hier soir La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette. Avec mon cul. », et une autre, « Je voudrais bien écrire quelque chose sur le rite Véda, mais je ne sais pas quoi » ; or il se fait qu'il y avait un ami de Gallimard qui s'intéressait beaucoup à la littérature indienne, et Gallimard a cru que je me moquais de lui. Or ce n'était pas du tout ça, je ne m'intéressais pas à la littérature indienne tout simplement, je ne savais même pas que ce monsieur s'y intéressait. » (Entretien de Gérard Preszov avec Irène Hamoir et Louis Scutenaire [24 septembre 1986], dans Art en marge, bulletin [consacré à E. L. T. Mesens], Bruxelles, 1986, ).
En 1947 Gallimard accepte en revanche de publier Les Vacances d'un enfant, « récit mélancolique et véridique de vacances que je passai en 1915 chez une tante », comme le qualifie bien plus tard Scutenaire. En 1948 il accompagne d'une préface (Les pieds dans le plat) l'exposition à Paris des peintures non moins scandaleuses de la période vache de Magritte.